The Killer

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The Killer
États-Unis, 2023
De David Fincher
Scénario : Andrew Kevin Walker
Avec : Michael Fassbender, Tilda Swinton
Musique : Trent Reznor, Atticus Ross
Durée : 1h57
Sortie : 10/11/2023
Note FilmDeCulte : *****-
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Après un échec, un assassin se bat contre ses employeurs et soi-même durant une chasse à l'homme internationale qu'il assure ne pas être personnelle.

SIC SEMPER TYRANNIS

Décidément, après Mank, le contrat passé entre Netflix et David Fincher permet à ce dernier de concrétiser ses arlésiennes. Annoncée en 2007, cette adaptation d'une BD française avait de quoi étonner tant le postulat paraissait simple, révélant qu'il s'agirait sans aucun doute d'un Fincher mineur, plus récréatif, au même titre que The Game, Panic Room ou Millénium. Après le grand film à message austère en N&B en hommage à son père, le petit thriller de série B pour honorer son devoir de fournir du contenu à la plateforme, comme il le dit de façon typiquement détachée? Ce serait oublier que même lorsqu'il semble s'ancrer profondément dans des genres moins "nobles" et très codifiés (ce qu'il a quasiment toujours fait, en réalité, à l'exception de Fight Club, Zodiac, Benjamin Button et The Social Network), le cinéaste s'en sert néanmoins pour relater un propos, une vision du monde, et The Killer ne déroge pas à la règle, envoyant même péter le cahier des charges de son diffuseur.

Même sans avoir vu le dernier Nanni Moretti (ou sa bande-annonce), on sait que Netflix exige que leurs longs métrages commencent avec une scène accrocheuse qui empêchera le spectateur d'arrêter le stream pour aller piocher autre chose. Or, après un très bref générique (un peu trop série TV mais qui joue déjà avec les clichés du genre, illustrant par différents tableaux l'activité du protagoniste, résumé par ce titre essentiel), Fincher prend les attentes à contre-pied avec une longue introduction caractérisée par l'attente, pour ne pas dire l'ennui. C'est vraiment l'antithèse d'une ouverture à la Spielberg, quand on pense à celles des Dents de la mer, des Aventuriers de l'Arche perdue, d'Il faut sauver le soldat Ryan ou Minority Report. C'est même pas la première scène de Jack Reacher, pour citer une autre scène de sniper dans un thriller sous influence des '70s. Ici, le morceau de bravoure - et ça reste sans aucun doute la meilleure scène du film - consiste à patienter en pénétrant dans la subjectivité du "héros", avec une voix off qui semble renvoyer à celle de Fight Club, régulièrement agrémentée de commentaires acerbes sur le monde, mais sans ce qu'elle peut avoir de ludique, préférant un ton monocorde comme l'on pouvait s'imaginer la narration du journal de Rorschach à la lecture de la BD d'Alan Moore ou comme une version désexualisée de Patrick Bateman qui ne serait effectivement pas aux "Mergers & Acquisitions" mais bien en "Murders & Executions".

Chez Fincher, les personnages sont souvent des solitaires, isolés par leur autisme ou leur rejet du monde et parfois seul contre tous à détenir la vérité, du moins celle à laquelle ils croient. En l'occurrence, on pourrait aussi parler d'un film qui prendrait comme protagoniste John Doe. Après tout, on est encore face à une variation sur un tueur en série bien qu'ici la vérité énoncée ne soit pas celle d'un prêcheur mais simplement la méthodologie de travail d'un simple exécutant et comme les autres unreliable narrators de la filmographie de Fincher que sont Tyler Durden et Amazing Amy, ce mantra ne peut cacher qu'ils se leurrent. L'un des premiers plans vient, par un travelling, resituer le personnage au centre du cadre et rendre celui-ci parfaitement symétrique dans la composition, une illustration de la nécessité, adéquatement fincheresque, que tout soit parfaitement millimétré et contrôlé (d'ailleurs, bien que Fincher démente quand on lui pose la question, l'autoportrait est évident). Par la suite, Fincher n'a de cesse de recourir à la caméra à l'épaule, rarissime dans ses films, épousant le chaos qui gagne régulièrement le personnage, de moins en moins soucieux de garder un calme mesuré par sa montre. À l'instar des protagonistes coupés de monde et avec un parfait contrôle sur leurs vies de The Game, Fight Club et Panic Room, il lui faut une near life experience, pour reprendre l'expression pervertie de Tyler Durden après leur accident de voiture, afin de revenir à la vie. Malgré son credo assumant la dépersonnalisation de son travail, le tueur a pour BO fétiche de ses meurtres la discographie des Smiths dont ce "How Soon Is Now" aux paroles révélatrices ("I am human and need to be loved"). En un sens, le parcours du personnage est le même que celui de Mankiewicz que l'on découvre à Hollywood comme pur mercenaire cynique avant qu'il ne se trouve une conscience et une cause à défendre, une vérité qui l'isole une fois de plus.

Toutefois, Fincher, qui parle du film comme d'un film muet, ne s'intéresse pas plus que ça à l'arc du personnage, délibérément anonyme et archétypal, se contentant de l'iconographie reconnaissable entre mille du tueur à gages (cf. le générique, encore une fois) pour créer un décalage et pas uniquement via l'usage de pop rock britannique des années 80. Dans la forme déjà, le metteur en scène s'amuse. Outre l'accent particulier mis sur les moments d'attente, sur la galère et la minutie, qui peuvent rappeler l'enquête piétinante de Zodiac mais s'inscrivent surtout en opposition à des revenge movies expéditifs comme John Wick, Fincher évite la satisfaction facile, préférant l'exécution froide, à l'exception d'une incroyable scène de baston dans une maison quasi-intégralement plongé dans l'obscurité, concrétisant enfin un projet qu'il avait depuis Panic Room (qu'il aurait initialement désiré filmer dans la pénombre la plus totale possible, avec genre à peine le reflet dans les yeux des acteurs s'extrayant du noir). Contrairement à ses modèles, où la vengeance est souvent limitée à une seule ville, le personnage de The Killer voyage autant que James Bond mais ce James Bond-ci est habillée de 50 nuances de beige, s'inspirant d'un "touriste allemand", quand il n'est pas en uniforme d'éboueur.

Et c'est là qu'intervient ce que le film recèle de plus intéressant, dans le fond. La technologie a toujours été au cœur du cinéma de Fincher, par son absence (pas d'armes pour tuer l'alien, pas les outils modernes pour identifier le Zodiac) ou son omniprésence (la panic room, Facebook) et l'auteur s'est montré ambivalent à son égard (Lisbeth la digital native supplante Mikael le vieux journaliste analogique dans Millénium mais le cinéma est détourné de sa magie par Meyer dans Mank). Et Fincher n'a jamais porté l'establishment dans son cœur. Dès la première séquence de The Killer, qui le voit mener sa mission dans un célèbre espace de coworking jusqu'à l'accès qui lui sera permis par un livreur uberisé en passant par un envoi FedEx et une commande Amazon, le tueur est caractérisé comme un simple salarié et sa progression régulièrement permise par le capitalisme mondialisé des services et une société désincarnée où tout le monde est réduit à un travailleur anonyme. Dans ce contexte, la rébellion de l'employé du mois - qui cite John Wilkes Booth - contre ses collègues ou sa hiérarchie confère une teneur politique au récit. Et la fin interroge quant à son propos sur le patronat. Rappelant le Piégée de Steven Soderbergh, The Killer est un exercice de style plus épuré et théorique encore que Panic Room, étrangement atonal et par conséquent constamment intriguant.

par Robert Hospyan

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