CPH:Dox : Safari

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Safari
Autriche, 2016
Scénario : Veronika Franz, Ulrich Seidl
Photo : Wolfgang Thaler
Durée : 1h31
Note FilmDeCulte : *****-
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L’Afrique. Des touristes allemands et autrichiens viennent chasser dans les vastes étendues où antilopes, impalas, zèbres, gnous et autres ruminants paissent par milliers. Ils traversent la savane en voiture tout-terrain, attendent et guettent leur proie. Ils tirent, pleurent d’excitation et prennent la pose devant la dépouille des animaux qu’ils ont abattus. Un film de vacances meurtrières, un film sur la nature humaine.

GRAND SAFARI

Lorsque nous l'avions rencontré en septembre 2015, Ulrich Seidl nous avait présenté Safari en des termes assez laconiques : "Je prépare un film sur des gens qui partent en vacances pour chasser. Ils s'en vont en famille et voyagent en Afrique pour tuer des animaux". Il n'y a pourtant rien de banal dans ces histoires de familles autrichiennes proprettes aux joues rosies par le soleil namibien et qui s'en vont dézinguer de la bête sauvage pour le loisir. Il n'y avait rien de banal non plus dans les caves explorées par le précédent documentaire du facétieux Autrichien, Sous-sols. C'est là que se situe le regard de Seidl, que certains ont hâtivement confondu avec le point de vue (souvent croustillant) de ceux qu'il filme. Le cinéaste, lors de la sortie de Paradis : foi, nous avait donné une clef pour appréhender son œuvre : "Ce qui me plait c’est de débusquer la frontière entre le rire et le moment où le deuil commence". Parce que, comme ses précédents films, Safari est drôle. Pas simplement parce qu'on viendra, un seau de popcorn sur les genoux, se foutre cyniquement de la gueule de divers freaks. Mais parce que l'humanité est ainsi : tragicomique, à l'image de ce premier plan de fier Autrichien jouant du cor, l'air tout aussi solennel que ridicule. Son cinéma est peuplé de personnages cherchant le bonheur au mauvais endroit - parfois le plus improbable, à l'image de cette maman autrichienne dans Safari, fringuée en Meryl Streep époque Out of Africa - mais avec un peu plus de sang sur les gants.

Si les interlocuteurs de Sous-sols peuvent bien s'adonner à leur passion quelle qu'elle soit, une certaine crispation s'installe naturellement à l'écran lorsque s'invitent des nostalgiques nazis. De même dans Safari, sans que Seidl ne les regarde (trop) de haut - même si l'on retrouve ces plans signatures d'êtres humains rapetissés et inscrits dans un décor trop grand pour eux - il suffit de les écouter pour que le malaise s'immisce. "Je n'ai pas à me justifier" avance un homme sur la défensive pour qui ces safaris constituent un juteux commerce. Les propos aberrants, où chacun cherche à s'accommoder avec sa conscience, s'entrechoquent : ces pratiques profiteraient au pays, son économie et ses habitants, et il ne faudrait d'ailleurs pas "protéger les animaux aveuglément". Écho documentaire de la fiction Paradis : Amour et son récit de tourisme sexuel au Kenya, Safari observe les relents décomplexés du colonialisme, du paternalisme, du racisme. Même un bonhomme qui semble plutôt débonnaire et bienveillant finit par glisser un glaçant "Ils n'y peuvent rien s'ils sont noirs".

Qu'en est-il, justement, des autochtones ? Le cinéaste ne s'entretient pas avec les Noirs que l'on voit régulièrement dans Safari. D'abord parce que ce n'est pas le sujet, ni le traitement : le film se concentre exclusivement sur l'occupation de ces Européens en vadrouille, sur leur point de vue précisément en aquarium (là est l'intérêt du film) - tels qu'ils vivent. Et s'il n'est pas très difficile d'imaginer le point de vue de Seidl, le documentaire n'est pas à charge, de la même manière que Sous-sols n'avait pas pour but d'évaluer l'étrangeté des passions des personnages. Les Noirs sont pourtant présents, ou plutôt présents par leur absence. Ils s'inscrivent dans le décor comme les trophées de chasse accrochés au mur - ce n'est pas ce que le film fait de plus subtil, mais c'est aussi une manière d'exprimer l'absurdité de leur traitement. Au fil du film, on remarque surtout que toutes les sales tâches sont dévolues aux locaux qui seront les seuls à se souiller les mains sans jolis gants. Et qui iront bien gentiment dormir dans le bidonville le plus proche.

Car des sales tâches, il y en a dans Safari. Seidl n'a pas pour habitude de détourner le regard lorsque les choses se compliquent. Si le cinéaste suit la traque des bêtes dans la savane, c'est pour aller jusqu'au bout. Pas seulement jusqu'à la photo de l'animal mort et de ses chasseurs triomphants autour, photo qui d'ailleurs suit un étonnant rituel de mise en scène : la dépouille est là, pathétique ; on lui asperge les cornes pour qu'elles brillent à l'image, on lui ajoute de la poussière sur le museau pour faire plus vrai. Jusqu'au bout, cela signifie jusqu'à l'abattoir. L'étape noire entre la glorieuse chasse et l'accrochage du beau trophée au mur. La progression horrifique du long métrage est impressionnante. Restent en tête (pour toujours ?) deux séquences assez épouvantables : celle d'abord d'un zèbre dépouillé dont le cadavre finit par pendouiller tandis que sa peau traine par terre, comme intacte, ressemblant à un pyjama fantaisie. Puis celle de la girafe, qui fait suite à sa triste agonie. Un plan absolument incroyable montre, sur le carrelage, la tête de l'animal et son cou emberlificoté - ce genre de vision horrifique totalement surréaliste qui semble échappée d'un manga zinzin de Junji Ito. Peu de temps avant, le couple de chasseur s'étreint lorsque la cible est atteinte, heureux comme s'ils avaient remporté la cagnotte des Z'Amours. Seidl manie cette sensation de chaud/froid comme peu d'autres réalisateurs. Il y a ici à l'image quelque chose qui est à la fois totalement dégénéré et parfaitement humain. Le gnou est désigné comme un "Freund" (un ami) peu avant d'être dézingué. Ce même gnou que la mère conseille à sa fille de tuer - probablement le conseil mère/fille le plus improbable de l'histoire du cinéma. Et qui ici paraît pourtant si anodin.

par Nicolas Bardot

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Safari est présenté dans le cadre du Festival documentaire CPH:Dox de Copenhague.

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