Festival Entrevues Belfort: Milla

Festival Entrevues Belfort: Milla
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Milla
France, 2017
De Valérie Massadian
Scénario : Valérie Massadian
Durée : 2h07
Sortie : 11/04/2018
Note FilmDeCulte : *****-
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Milla 17 ans, et Leo à peine plus, trouvent refuge dans une petite ville au bord de la Manche. L'amour à vivre, la vie à inventer. La vie à tenir, coûte que coûte et malgré tout.

NOS VIES SECRETES

Milla s'ouvre sur un plan d'une beauté singulière: les deux héros sont endormis, floutés comme s'ils étaient vus à travers un voile merveilleux. Or ce filtre-là se révèle prosaïquement être le givre accumulé sur le pare-prise d'une voiture qui leur sert de logis de fortune. Un retournement qui peut rappeler, au passage, l'ouverture de Carol, où des arabesques dorées devenaient une bouche d'égout. La vie n'est pas rose pour Milla et Léo, qui passent leurs nuits entre une banquette arrière et des maisons abandonnées où toutes les vitres semblent laisser passer l'air froid. De leur situation, on ne sait rien de plus que ce quotidien qui s'offre à nos yeux. Aucun dialogue explicatif ou flashback ne vient exposer l'origine de leur situation. L'écriture de Valérie Massadian manie l'ellipse avec expertise: sans doute y a t-il eu un drame expliquant cette vie de couple qu'on devine clandestine, mais ce que la cinéaste met dans le champ a une telle puissance d'évocation que le hors-champ ne nous manque jamais.

Milla montre des personnages en situation marginale, mais le résultat est très loin des clichés misérabilistes ou factices du cinéma social. Le douceur du regard de la cinéaste sur ceux qu'elle filme vaut de l'or, ce qui n'empêche jamais le résultat d'être radical. D'être radicalement du cinéma. Il y a un sens du mystère à l’œuvre dans chaque scène, et ce n'est pas qu'une affaire de silences. Milla se situe sur un terrain cinématographique peu arpenté, à cheval entre l'ultra-réalisme et le fantomatique. L'histoire de Milla et Léo semble se dérouler en cachette, hors du monde, comme un secret que l'on garderait modestement. Un secret que Massadian chercherait à capter avec le plus de respect possible, tout en lui donnant la dimension universelle, presque épique, qu'il mérite. La formule est similaire à celle utilisée dans son premier film Nana, mais le résultat est ici plus intense encore.

Le temps d'un plan de mouettes surréaliste, ou d'un poème déclamé à toute vitesse, Massadian injecte des éclats de poésie saisissants. Mais le reste du temps, le film semble être bâti sur une "absence totale de fabrication", pour employer les mots de la cinéaste. Qu'est-ce qui relève de la captation, de l'écriture ou de l'improvisation, quand l'actrice discute avec son enfant - son vrai fils dans la vie ? La cinéaste a le bon goût de ne pas faire de ces questions un suspens formaliste. A la question, "comment dissocier", elle semble répondre par "pourquoi dissocier". L’héroïne, elle-même presque un mystère, semble appartenir aussi bien aux monde des enfants que celui des adultes. Physiquement, on est d'ailleurs tenté de lui donner 12 ou 28 ans selon les scènes.

Quand le récit se recentre sur elle, c'est à nouveau grâce à une ellipse à la fois élégante, discrète et pourtant très émouvante. Voilà encore un autre équilibre de funambule dont le film se sort avec force. Milla est d'une pudeur rare, et pourtant rentre-dedans. La marginalité, la solitude, prennent ici un poids et une véracité qu'on a rarement vus ailleurs. Et cela alors même que Massadian ne provoque jamais l’éclat artificiellement (pas de scènes de larmes ou d'effondrement). En se concentrant sur des micro-événements, le film pourrait avoir l'air d'une miniature, mais il se révèle particulièrement ample. D'une apparente âpreté, Valérie Massadian fait quelque chose d'émouvant et spectaculaire. "Ouvrir un monde au cinéma, ça ne se fait pas tous les jours" nous disait la cinéaste lorsque nous l'avions interviewée il y a quelques années. Elle employait alors ces mots pour traduire son admiration pour Pedro Costa, mais on peut aujourd'hui lui retourner le compliment.

par Gregory Coutaut

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