Ferrari

Ferrari
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Ferrari
États-Unis, 2023
De Michael Mann
Avec : Penélope Cruz, Adam Driver, Shailene Woodley
Musique : Daniel Pemberton
Durée : 2h10
Sortie : 08/03/2024
Note FilmDeCulte : *****-
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Au cours de l'été 1957, Enzo Ferrari, ancien pilote automobile, est en crise. La faillite guette l'entreprise que lui et sa femme, Laura, ont créée à partir de rien dix ans plus tôt. Leur mariage tumultueux doit faire face au deuil d'un fils et à la reconnaissance d'un autre. Pour tenter d'assurer leur survie, il jette les dés sur une course - 1 000 miles à travers l'Italie, l'emblématique Mille Miglia.

LE NOM DES GENS

Ce genre de biopics, surtout lorsqu'il s'agit d'arlésiennes comme c'est le cas ici, passent généralement les premières années de leur existence, à savoir quand ils n'existent pas encore mais sont en développement, à s'intituler "Untitled Ferrari Movie" et sont si aisément réduits au simple nom de la personnalité dont on raconte l'histoire qu'au moment de donner un titre définitif au film, le choix de la simplicité est fait comme s'il s'agissait d'une évidence. Lincoln. Oppenheimer. Ferrari. Une facilité qui peut dénoter lorsqu'il s'agit de récits qui n'aspirent pas à l'exhaustivité mais se focalisent sur une période spécifique de la vie de ces individus. Cependant, dans le cas présent, l'appellation s'impose comme autrement plus pertinente car si l'action se limite à une très courte période en 1957, l'oeuvre parvient à raconter non seulement l'homme mais également le couple ainsi que la compagnie, toutes portant le nom de Ferrari, par le seul prisme d'un événement qui les noue et dénoue tous. Un nom qui sera même la clé de la résolution - ou refus de - du film.

Peut-être est-ce justement parce qu'il a commencé à développer le projet durant les années 90 que Ferrari marque un retour de Mann au type de film avec lesquels il a atteint ses sommets il y a plus de 20 ans, un character study loin de l'épure parfois (délibérément?) désincarnées de ses "essais" numériques. À l'esthétique sans fard de ses trois derniers opus, appropriée pour évoquer un monde déshumanisé mais avec une image vidéo tout de même déroutante par moments, Mann substitue une magnifique photographie en clair obscur signée Erik Messerschmidt (Mank, The Killer) qui renvoie autant à Gordon Willis qu'aux tableaux du Caravage ou de Rembrandt. Cette approche ancre le récit dans une ambiance mortifère ad hoc étant donné que le spectre de la mort plane sur tout le film, qu'il s'agisse du deuil porté par le couple Ferrari pour leur fils récemment décédé ou du danger encouru par les pilotes de course dès lors qu'ils montent dans ces infernaux engins de métal. Si les scènes de courses sont lumineuses et énergiques, elles sont mises en scène moins comme des séquences de sport galvanisantes que pour ce qu'elles sont, une course contre la montre mais potentiellement vers la mort. Il y a une superbe scène dans une église où tout, du sermon improbable du prêtre à l'attitude des ouailles, illustre sans équivoque comme, dans cette petite ville de Modena, les voitures et la course sont une religion. Et l’œuvre de Ferrari est comparé à celle du charpentier martyr.

À l'instar d'un First Man, le film n'élude pas le fait que l'obsession de l'exploit va de pair avec le risque de périr. Mann compose un film traversé par cette ambivalence, à commencer par la manière dont il dépeint son protagoniste, typique de l'auteur, le meilleur de sa profession, incroyable multitasker et micromanager (avec ses employés, avec les journalistes mais aussi avec sa femme cocue blessée qui se trouve être son associée à part égale, campée par une Penelope Cruz épatante de rage rentrée), résistant dans son désir d'indépendance et sa passion face aux compromis du capitalisme, mais obligé d'ériger un mur autour de toute émotion afin de pouvoir mener à bien son ouvrage. Cela vaut autant pour les femmes de sa vie, délaissées et contraintes à le partager, que pour ses coureurs, remplaçables et interchangeables, surtout en cas d'accident. Il est intransigeant et impitoyable. Mais peut-on aussi aisément se couper de tout ressenti? Peut-on aussi simplement remplacer un chauffeur par un autre, une femme par une autre, un fils par un autre?

Sur le papier et même dans la bande-annonce, on n'était pas forcément convaincu par Adam Driver, 20 ans trop jeune, mais rapidement on ne voit plus qu'Enzo Ferrari, l'accent tant craint aidant à se projeter et la taille de l'acteur assurant à elle seule une partie de ce qui rendait celui que tous appellent Commendatore aussi imposant. Et non moins faillible. On est loin de l'hagiographie et c'est, à bien des égards, l'anti-Ford v. Ferrari, subvertissant les attentes communément associées à cette typologie de récits avec fracas. D'ailleurs, c'est la plus belle entorse au point de vue qu'opère le film lorsqu'on sort de celui de la famille Ferrari pour en suivre une autre, anodine, anonyme, mais finalement si semblable, filmée avec la même douceur que les rares scènes d'Enzo en paix domestique, pour montrer les conséquences du jusqu'au-boutisme du compétiteur. Et l'audace du film est de ne pas tout conclure avec un joli ruban et une leçon apprise. Comme le dit le personnage à un moment, "Rien n'est résolu". Le mec va pas changer de vision. Comme Vincent Hanna, all he is is what he's going after. Mais de l'ombre à la lumière, un souhait est écouté, une main est tendue, un pas est fait vers le futur plutôt que de rester hanté par les fantômes du passé. Et un nom sera donné.

par Robert Hospyan

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