The Social Reckoning
États-Unis, 2026
De Aaron Sorkin
Scénario : Aaron Sorkin
Photo : Jeff Cronenweth
Musique : Alexandre Desplat
Durée : 1h52
Sortie : 07/10/2026






Frances Haugen, une jeune ingénieure chez Facebook, sollicite l'aide de Jeff Horwitz, journaliste au Wall Street Journal. Ensemble, ils se lancent dans une enquête pleine de dangers qui les mènera à révéler au grand jour les secrets les mieux gardés du puissant réseau social.
REMEMBER THE ALGORITHM?
Quand The Social Network fut annoncé, il y a plus de 15 ans, d'aucuns dénigraient le principe même du projet. "Un film sur Facebook? Quel intérêt?" Mais The Social Network n'a jamais vraiment été un film sur Facebook. Le réseau social qui donne son titre au film n'est qu'un prétexte au portrait d'un asocial complexé qui perd les deux seules personnes auxquelles il tenait dans sa quête d'acceptation. Fincher le qualifiait de "Citizen Kane des films à la John Hughes", cernant bien l'espèce de teen movie tragique qu'il avait pondu. A l'inverse, The Social Reckoning est un film sur Facebook.
Dès les premières secondes, avec les premières notes de la partition d'Alexandre Desplat, qui lorgne davantage du côté de The West Wing ou JFK que de Reznor & Ross, tandis que le titre s'inscrit dans une police complètement différente de celle de son prédécesseur, The Social Reckoning établit clairement qu'il n'aura rien à voir. Le marketing joue inévitablement la référence pour ce projet qui part forcément perdant en faisant suite à un film considéré à juste titre comme l'un des chefs-d'œuvre du XXIe siècle mais derrière la similitude assumée, le titre résume bien le projet : l'heure est au jugement. Ce n'est pas une suite, c'est un post-mortem. Les derniers épisodes des premières saisons respectives de Sports Night, The West Wing, Studio 60 on the Sunset Strip et de la dernière saison de The Newsroom s'intitulent tous What Kind of Day Has It Been, une expression symbolisant la réflexion vis-à-vis de ce qu'un personnage vient de vivre et ça aurait tout aussi bien pu être le titre ici. Quelle journée ça a été pour Facebook?
Mark Zuckerberg n'est plus le protagoniste cette fois. Il n'est pas exactement un antagoniste non plus mais il est devenu une figure effrayante qui n'a plus rien de l'humain compréhensible de The Social Network. C'est pas plus mal qu'un autre acteur l'interprète, finalement, Jeremy Strong le jouant quasiment comme un robot. "Le plus jeune milliardaire au monde" devenu une personnification du capitalisme. Parce que le film s'inscrit plus que jamais dans la continuité des deux dernières séries de Sorkin, axées sur l'ingérence du commerce dans les médias, et notamment la responsabilité des médias vis-à-vis de l'information du peuple. L'auteur l'incarne ici au travers d'une guerre livrée entre la presse et la tech, l'ancien monde et le nouveau, David contre Goliath (titre de travail du film). Nixon avait déjà démissionné depuis deux ans quand est sorti Les Hommes du Président mais si The Social Reckoning s'empare également du passé récent, les révélations qu'il fait me semblent encore inconnues du grand public. Tu sens l'indignation de Sorkin l'ayant motivé à "faire une suite". This shit just got real.
Encore aujourd'hui, beaucoup estiment que la réussite de The Social Network tient notamment dans la façon dont le cynisme de Fincher contrebalance l'idéalisme de Sorkin...et c'est tout simplement faux? Si Sorkin fait preuve d'idéalisme dans ses autres œuvres, c'est sa haine d'internet, décelable dès The West Wing et accentuée dans plusieurs épisodes de Studio 60 on the Sunset Strip et The Newsroom, qui traverse The Social Network, au même titre que sa prédilection pour les victoires à la Pyrrhus. Ses écrits sont peuplés de gens bien intentionnés qui échouent sans cesse, à Washington ou à Hollywood, de Don Quichottes qui s'érigent contre un système et parviennent à changer les choses pour mieux s'effondrer après. Il est d'ailleurs intéressant de voir la friction entre la foi sorkinienne qu'un grand pouvoir puisse faire le bien - Frances Haugen tire la sonnette d'alarme dans l'espoir d'améliorer Facebook - et la dure réalité qu'il ne peut nier, représentée par l'insurrection du Capitole du 6 janvier 2021. Dans son scénario original de La Guerre selon Charlie Wilson, le film se terminait sur le crash de l'avion dans le Pentagone le 11 septembre, conséquence sans équivoque de l'échec du gouvernement américain à avoir assurer le suivi de son intervention dans le conflit opposant l'Afghanistan à l'URSS. La scène n'avait pas été gardée. Ici, Sorkin ose le même genre de corrélation, condamnant la désinformation permise par Facebook comme responsable de cet autre acte terroriste, intérieur cette fois-ci.
Les germes de cette inévitable conclusion sont plantées dans un prologue qui laisse la tension monter avant que le film d'investigation à la Les Hommes du Président ou Révélations (en light hein) ne prenne le relais. L'ensemble aurait sans doute gagné à être un peu resserré pour conserver cette tension mais ça reste un tour de force de réussir à construire un crescendo qui fait que la soudaine évocation du rôle que vont désormais jouer des emojis résonne comme la découverte de Watergate. Au demeurant, même en mode mineur, ça reste un récit au rythme enlevé comme sait les narrer Sorkin, avec ses personnages arrogants attachants aux dialogues ciselés. Si le journaliste campé par Jeremy Allen White, à l'aise avec les réparties du scénariste, manque un peu d'incarnation (au-delà d'être le porte-voix de l'auteur, big up à la réplique sur le mansplaining), c'est parce que le film, très factuel (et formellement encore moins inspiré que les précédents Sorkin pour être honnête), est en filigrane l'histoire d'une jeune femme (Mikey Madison aux antipodes d'Anora), asociale elle aussi et symbole d'intégrité comme les héroïnes de deux autres des quatre films réalisés par Sorkin , qui accède enfin à la joie lui ayant toujours fait défaut dans un acte judicieusement qualifié de "disruption" dans le texte, retournant la novlangue économique contre la corporation qui se targue d'être "post-gouvernement". Mais son bref épilogue est moins la lueur d'espoir dont Sorkin ne peut se défaire que le terme d'un arc micro, la véritable fin du film se situant quelques minutes avant avec un plan et un message virtuellement identique à ceux du dernier Spielberg. Au même titre que Disclosure Day et L'Odyssée, The Social Reckoning est le film d'un artiste inquiet sur son époque, renvoyant la balle au gouvernement mais aussi à la population. Comme le scandaient les manifestants à la fin de Les Sept de Chicago, "the whole world is watching!".






