L'Odyssée

L'Odyssée
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L'Odyssée
The Odyssey
États-Unis, 2026
De Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan d'après L'Odyssée d'Homère
Avec : Matt Damon, Anne Hathaway, Tom Holland, John Leguizamo, Robert Pattinson
Photo : Hoyte Van Hoytema
Musique : Ludwig Goransson
Durée : 2h52
Sortie : 15/07/2026
Note FilmDeCulte : ******
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Alors qu'à Ithaque, Pénélope est assaillie de prétendants, elle attend le retour d'Ulysse, suite à la fin de la Guerre de Troie...

WE LIVE IN A TWILIGHT WORLD

"We live in a twilight world" avançait un agent secret dans Tenet. "And there are no friends at dusk" répondait son contact, complétant le code. A l'instar de nombreuses répliques signées Christopher Nolan, cet échange résonne à travers sa filmographie, pouvant s'appliquer sur un film comme sur un autre, et elle sied parfaitement à la vision que l'auteur offre de L'Odyssée d'Homère. En lieu et place des péplums lumineux ayant suivi dans les pas de Gladiator, Nolan opte pour l'épopée post-apocalyptique. Une approche crépusculaire illustrant le cauchemar de J. Robert Oppenheimer, l'ur-texte mythologique invoqué comme parabole préventive, sur la façon dont les vainqueurs font leur propre mythologie au lieu de faire société. Quand on pense à Troie, Alexandre ou Kingdom of Heaven, on voit le sable chaud, les dominantes ocres, ces teintes chaleureuses d'un âge doré. Dans L'Odyssée, le monde est froid, éteint. Les couleurs chaudes sont associées aux flammes, celles d'une ville mise à feu et à sang ou celles d'un hall envahi par des arrivistes. La chaleur naturellement symbole de l'hospitalité est viciée comme cette dernière a été pervertie.

La crainte du chaos né d'une chute de la civilisation hante le cinéaste depuis sa trilogie Batman et s'exprime plus largement dans une peur de l'extinction de plus en plus éloquente depuis Interstellar mais rarement a-t-elle été manifestée avec plus d'immédiateté que dans L'Odyssée, comme si le cinéaste devait se tourner vers le passé le plus lointain et la fantasy pour mieux évoquer le temps présent. Et c'est une fois de plus un étrange présent que le temps selon Nolan. S'inspirant de la narration non-chronologique du matériau de base, l'auteur tisse un récit alternant comme à son habitude les temporalités mais cette fois, le présent constant créé par cette simultanéité d'événements passés et présents ne vise pas tant à résoudre la tension par le biais de la convergence, comme dans Dunkerque, mais à mieux démontrer la calcification qui emprisonne chacune des trames dans sa situation vraisemblablement immuable. Dix ans qu'Ulysse et ses hommes errent d'île en île et de monstres en monstres sans trouver le chemin de la maison (recrachés sans cesse sur autant de plages, comme les soldats de Dunkerque ou Cooper dans Interstellar), sept ans qu'Ulysse est retenu chez Calypso (sa mémoire d'une autre vie remplacée par cette nouvelle réalité, comme Cobb et Mal coincés dans les limbes d'Inception), trois ans que les prétendants squattent son château à Ithaque en son absence (comme Bane et sa bande occupent Gotham City en l'absence de Bruce Wayne, emprisonné).

Oui, L'Odyssée a tout du film-somme tant le texte fondateur infusait son corpus. Mais à quoi ressemble L'Odyssée lorsque Nolan s'y confronte enfin directement ? Ses choix les plus discutés en amont de la sortie s'avèrent parfaitement cohérents dans le film, qu'il s'agisse du casting de stars dont les visages et l'image n'évoquent pas le film d'époque à l'utilisation d'un anglais simple dans un accent américain, le cinéaste favorise l'identification tout en dépouillant le mythe de tout glamour, de tout ce que même un langage fleuri ou plus soutenu, plus théâtral, lui aurait apporté. C'était jadis mais ça pourrait tout aussi bien être maintenant. Depuis quelques films, Nolan semble avoir réussi à appliquer les préceptes de l'architecture brutaliste à son cinéma, tant dans l'esthétique que dans l'écriture, délaissant toute ornementation au profit de la fonction. Ainsi son Odyssée se fait brute. Aussi tangible que le tournage dans de véritables conditions météorologiques difficiles et les effets de plateau le permettent (la séquence chez Circé et son body horror inattendu :shock: ). A ce titre, aucune séquence ne sera plus parlante que celle qui propose de revivre l'épisode du Cheval de Troie "from the inside". En transformant une légende en expérience subjective, Nolan lui confère toute sa réalité. La réalité impliquée par le fait de se cacher dedans, plusieurs jours, la réalité de la marée, la réalité de son transport, etc. Le réalisateur cultive une tension palpable rappelant celle de Dunkerque dans son exploitation du temps comme antagoniste, les soldats tombant tour à tour comme les grains du sablier dans un compte à rebours mortel jusqu'à l'ouverture de la porte.

Cette subjectivité dicte donc l'approche terre-à-terre de cet univers. Il ne cherche aucunement à trouver quelque alternative "réaliste" aux créatures telles que le Cyclope ou Scylla mais on pourra toujours arguer qu'il s'agit de l'histoire "embellie" par Ulysse, justifiant son comportement de pilleur et sa décennie de dérive, étant donné que ses scènes du "passé", les seules à comporter des éléments fantastiques, sont des illustrations de ce qu'il raconte donc pas la réalité objective, contrairement aux scènes au "présent". Il en va de même pour l'amoindrissement, voire l'effacement, du rôle des dieux dans son récit. Un point de vue qui peut paraître agnostique ou athée, similaire à celui de Troie, qu'il devait un temps réaliser, mais qui est surtout nolanien. Si les grecs s'imposaient de respecter "la loi de Zeus" et de faire preuve d'hospitalité envers tout le monde, c'est précisément parce qu'ils ne sauraient faire la différence entre un mendiant et un dieu déguisé en mendiant. Les humains ne voient pas les dieux, ils ne voient que les phénomènes qu'ils leurs attribuent. Et même quand Ulysse parle à Athéna, il dialogue avant tout avec sa conscience, la déesse pouvant se voir comme une projection mentale au même titre que Mal dans les rêves d'Inception. D'ailleurs, de tous les films auxquels on pense devant L'Odyssée, des références citées par Nolan comme Andrei Roublev et sa structure épisodique, Ran et sa nature ésotérique, Lawrence d'Arabie et son souffle épique et surtout La Dernière tentation du Christ pour son humanité impudique, ou les inévitables réminiscences de ses anciens films, la plus improbable et la plus frappante est peut-être celle qui renvoie à La Liste de Schindler, ou la conscience personnifiée au milieu de la guerre, avec une réplique qui semble inverser le proverbe juif cité dans le Spielberg (la structure parsemée de flashbacks vers l'événement-clé de la prise de Troie rappelle également la façon dont les attentats des JO de 72 hantent Avner tout le long de Munich).

"You either die a hero or you live long enough to see yourself become the villain" affirmait Harvey Dent, préfigurant son propre sort ainsi que celui de Batman mais plus largement celui de presque tous les protagonistes nolaniens, architectes non seulement de leur propre malheur mais de celui des autres malgré les meilleures intentions pavant leur enfer, acceptant le martyr pour expier leur culpabilité. De la bombe atomique chapeautée par Oppenheimer pour mettre fin à la Deuxième Guerre Mondiale au Cheval de Troie imaginé par Ulysse qui termine la guerre du même nom, il n'y a qu'un trait, passant également par les nombreuses armes de Batman. Autant de personnages qui se fabriquent une image de juste et se mentent à eux-mêmes avant de se rendre compte de leurs erreurs. Et L'Odyssée n'est pas seulement l'histoire ayant engendré toutes les histoires, c'est une histoire sur le fait de raconter des histoires. Et les chansons relatant les exploits d'Ulysse ne sont pas de son fait, aussi imbu de sa maligne personne fût-il, elles sont l'œuvre de bardes réécrivant l'Histoire. D'ailleurs, ce n'est pas un hasard si Nolan caste le rappeur Travis Scott en barde, il symbolise l'héritage de la tradition orale. Il est parfaitement conscient de l'imagerie qu'il invoque et comment elle lui permet de réécrire l'histoire dans l'histoire réécrite. Il n'y a qu'à voir la prise de Troie et l'arrivée d'Agamemnon. Avant même de remettre en question le bien-fondé de cette guerre initiée sur un prétexte et gagnée par une ruse, aka deux mensonges donc, Nolan donne les clés, de façon plus (l'entrée et le costume d'Agamemnon renvoient à Dark Vador dans le premier Star Wars) ou moins subtile (les troyens sont en armures blanches, les grecs en noir). Pour jouer Ménélas, il ne choisit pas un interprète anglais charriant son bagage dramatique, il prend le Punisher. Parce que la Guerre de Troie, c'est en un sens la Guerre en Irak et en Afghanistan. Ou en Iran. Quant à Ulysse, c'est à la fois le talentueux M. Ripley et le quidam patriarche de Contagion ou We Bought a Zoo. Nolan dit avoir embauché Matt Damon pour l'empathie qu'il éveille instantanément chez le spectateur et c'est d'autant plus habile pour en venir à questionner notre allégeance envers ce héros qui, quand il se ment à lui-même, le fait plutôt pour oublier ce qu'il a fait. Et on est avec lui à chaque étape.

"It's paradoxical...and yet it works." Et le plus grand paradoxe de L'Odyssée est de réussir à faire un film dont l'IMAX est à la fois spectaculaire et intime. Pour la première fois, l'intégralité du film jouit de ce format immersif haut comme un immeuble de trois étages et met ainsi sur un même pied d'égalité l'échelle écrasante d'un Cyclope grandeur nature, avec son look convoquant autant Goya que Picasso et une caractérisation deltoroienne inversant le rapport entre l'homme et le monstre, et les gros plans d'une discussion entre époux dans leur lit, probablement là où le film a décollé émotionnellement pour moi, très tôt, par son universalité soudainement si commune. Ce fil rouge d'un homme cherchant à revenir auprès de sa femme - superbe Anne Hathaway en Penelope pleine de rage (comme presque tous les personnages féminins ici, Nolan choisissant de les caractériser énervées par ce monde d'hommes auquel elles demeurent soumises), presque toujours filmée cachée, comme invisibilisée - a fait battre mon cœur à chaque fois qu'il réapparaissait, souvent par la simple vue d'un objet (un totem!), appelant mes larmes au même titre que la quête d'un fils cherchant à retrouver son père qu'il n'a pas connu dans les différentes histoires qu'on raconte de lui. Mais in fine, le plus poignant, c'est sans doute ce personnage inattendu de Sinon, emprunté à L'Enéide de Virgile pour remplacer Achille chez Homère et incarné à la perfection par Elliott Page, symbole des préjugés classistes d'Ulysse et de tous les enfants sacrifiés par son génie mortifère, un génie que l'on aimerait désespérément remettre dans sa lampe, parce qu'il eut été préférable de voir le collectif sauver des vies (el famoso "Dunkirk spirit" déjà à l'œuvre dans la scènes des bateaux de The Dark Knight) plutôt que de se retrouver à contempler une arme de guerre brûler, dans la crainte que le monde n'apprenne jamais de ses erreurs.

par Robert Hospyan

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