Entretien avec Teresa Villaverde

Entretien avec Teresa Villaverde

C'était l'un des sommets de la dernière compétition de la Berlinale: Colo de la Portugaise Teresa Villaverde est un tour de force formel et narratif qui raconte comment le quotidien d'une famille se désagrège alors que ses membres sont durement touchés par la crise économique. A l'occasion de la présentation du film cette semaine au Festival de la Rochelle, la cinéaste répond à nos questions.

  • Entretien avec Teresa Villaverde
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Le mot "colo n'est pas aisé à traduire. Comment avez-vous choisi ce titre et pourquoi avez-vous décidé de ne pas le traduire pour le public étranger ?

Lorsqu’on tient un enfant dans ses bras, on le tient dans son “colo”. Lorsqu’on réconforte quelqu’un, c’est du “colo” qu’on lui donne. Quand une personne est trop gâtée, on peut également dire qu’elle a eu trop de “colo”, etc… Mais ce “colo” est toujours le début de quelque chose. La Pieta de Michel-Ange, à la Basilique Saint-Pierre, est l’ultime “colo” : une mère qui porte son enfant qui semble beaucoup plus âgé qu’elle. C’est un terme qui garde quelque chose de mystérieux, probablement parce qu’on a oublié ce qu’il signifie précisément. Je pense que les personnes qui parlent portugais et qui verront le film se demanderont aussi ce que le titre signifie. Je pense aussi que Colo est plus un point d’interrogation qu’une forme affirmative, c’est aussi pour quoi nous sommes allés vers ce titre.

Un des clichés du cinéma social est que les pauvres, et plus particulièrement les membres d'une famille, se soutiennent automatiquement comme par réflexe. Votre film montre que la solidarité est essentielle, mais qu'elle n'est pas si évidente. Pourquoi ?

Je ne pense pas que ces différences aient quoi que ce soit à voir avec le fait d’être riche ou pauvre, mais c’est probablement plus facile pour les gens de se soutenir lorsqu’un même événement frappe un groupe de personnes – qu’il s’agisse d’une famille ou d’un groupe plus important. Chacun traverse la même expérience et peut en partie se comprendre. Dans nos sociétés occidentales modernes, les gens vivent assez isolés même en habitant dans le même immeuble (ou le même appartement comme la famille de Colo). Le drame du chômage n’a pas touché tout le monde en même temps dans la société, comme ici il ne touche pas toute la famille d’un coup – et le premier à perdre son emploi ressent ce que les autres ne comprennent pas. Certains sont gagnés par la colère et se battent – et se battre donne de l’énergie. Mais beaucoup de gens ne se battent pas parce qu’ils ont honte, ils se sentent seuls et inutiles. Et peu à peu ils deviennent un poids même au sein de leur famille. C’est très dur.

Une grande partie de Colo se déroule dans des espaces confinés, souvent dans la pénombre, et pourtant votre film est très coloré. Vos personnages sont souvent immobiles mais la lumière semble très vivante. Comment avez-vous abordé votre travail sur la lumière et les couleurs ? Comment avez-vous collaboré avec votre directeur de la photographie, Acàcio de Almeida ?

J’ai pensé qu’il était important de ne pas oublier que la ville continue de vivre, que le soleil est le même, la rivière, l’océan. Il y a des changements sociaux, financiers, mais la nature est là, les immeubles sont là et tout cela est concret. Pour moi, cela soulignait la tension entre l’intérieur et l’extérieur, le manque de communication grandissant. En ce qui concerne notre directeur de la photographie Acácio de Almeida, c’était très important de l’avoir avec nous sur ce projet. C’est la première fois que je tourne en numérique et j’avais assez peur de ce changement.

Travailler avec quelqu’un qui est une figure historique du cinéma portugais, qui vient d’un temps où il n’était pas si étrange de développer votre film dans votre baignoire, c’est quelque chose ! J’ai déjà travaillé avec lui auparavant, c’est un homme sage et sensible, et il avait bien conscience de ma circonspection vis à vis du numérique. Je suis très heureuse du résultat. C’est dommage que nous ayons perdu la bataille contre le numérique, mais je pense que sur ce film nous y sommes arrivés. En même temps, j’ai vu il y a quelques jours La Femme qui est partie de Lav Diaz, qui est un chef d’oeuvre. Il l’a tourné seul avec une camera numérique, et je suis persuadée que c’est un film que je n’oublierai jamais. J’imagine qu’il faut que j’oublie ce problème - le numérique contre l’analogique. J’essaierai.

Colo réserve une vraie place pour le silence, ce qui donne au film un tempo particulière. Était-ce pour vous une façon d'exprimer le manque de communication au sein de cette famille (et au sein de la société en général) ?

Parler à quelqu’un de ce qui nous importe vraiment nécessite du temps. Il y a un silence qui s’impose de lui-même avant de parler. De nos jours, lorsqu’on travaille loin de chez soi, on passe des heures dans les bouchons, on mange debout, on refait le chemin inverse... On fait des courses pour manger, on va chercher les enfants à l’école. On rentre épuisé, et si tout le monde mange et se sent sain physiquement à la maison, c’est déjà un exploit. Mais les enfants grandissent, ils deviennent peu à peu des adultes, et les parents n’ont parfois aucune idée de ce que ces nouvelles personnes peuvent être. On ne peut pas se remettre à communiquer du jour au lendemain, c’est un procédé continu.

Quand vos personnages ressentent le besoin d'échapper à leur vie quotidienne, ils terminent souvent dans la nature, dans des endroits qui semblent éloignés de la ville, même s'il ne s'agit parfois que d'un grand ciel vu sur une terrasse. Avez-vous travaillé différemment sur ces scènes d'extérieur, en opposition à toutes ces scènes en appartement ?

Je pense que ce sont ces moments qui apportent de l’espoir. Ils signifie qu’on n’a pas oublié que nous sommes des animaux qui avons besoin d’air, d’espace, d’eau, de vent. L’approche différente est venue naturellement ; tourner longtemps en intérieur est exténuant et nous aussi nous avions besoin d’espace et de lumière naturelle. Parfois, il m’est plus facile de travailler avec des acteurs en intérieur, parce qu’on est plus proches tout le temps. Mais je ne suis pas si sûre que cela soit vrai. Je devrais y repenser.

L'importance du silence, l'utilisation de la lumière, le rythme et le fait que les protagonistes ne rencontrent pratiquement personne de l'extérieur, tout cela crée une atmosphère particulière qui emprunte parfois au film fantastique psychologique, comme un film de zombies métaphorique. Aviez-vous cette interprétation en tête ?

Oui. Je reconnais le film dans la description que vous faites. Des zombies peut-être, ou plutôt des ombres. Des ombres qui marchent. Cela a à voir plus avec l’anxiété que la dépression à proprement parler. Ces ombres-là, elles marchent toujours.

Entretien réalisé le 3 juillet 2017.

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par Gregory Coutaut

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