Game (The)

Game (The)
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The Game possède un thème très clair. Il y a un homme, Nicholas Van Orton, millionnaire et héritier de l'empire financier de son père. Il a un immeuble à son nom, une immense demeure, et une vie millimétrée. La mise en scène nous présente d'ailleurs très bien cet environnement véritablement assuré à 100%. Des cadres fixes ou remplis de droites, de parallèles et de perpendiculaires, révèlent un univers pour ainsi dire carré. Nicholas y est en sécurité. Il le sait. Il possède ce monde-là, au sens propre comme au sens figuré. Il croit avoir le contrôle. Il se croit complet. Il dit lui-même n'avoir besoin de rien dans sa vie et c'est ce qu'affirme également son frère lorsqu'il lui offre son cadeau d'anniversaire. Nicholas Van Orton a 48 ans. Van Orton Senior s'est suicidé à l'âge de 48 ans, lorsque son fils n'était encore qu'un enfant. Et un témoin. C'est pourquoi il est temps d'agir

C'est pourquoi Conrad Van Orton, le petit frère du PDG, intervient en tant qu'élément perturbateur. Il vient et bouleverse l'ordre des choses. Son cadeau va venir changer petit à petit Nicholas Van Orton. Ce cadeau, c'est un jeu, comme l'indique le titre. Mais le titre indique également autre chose. Le mot "game" signifie à la fois "jeu" et "gibier". Alors quel est le sujet du film? C'est ce jeu et l'incidence qu'il va avoir sur le gibier. Le titre et le film font évidemment référence au film de Pichel et Schoedsack, Les Chasses du Comte Zaroff, dont le titre original est The Most Dangerous Game (littéralement "le plus dangereux des jeux/gibiers"). On y voit des individus devenir les gibiers d'une chasse à l'homme.

Cependant, David Fincher s'intéresse plus précisément au caractère anthropologique de l'expérience. Il avait comme référence le personnage de Scrooge dans Un Conte de Noël de Charles Dickens. Vieil homme acariâtre, le riche Scrooge voyait développer son âme et ses sentiments par l'esprit de Noël sous différentes incarnations fantômatiques. Autrement dit, tout comme Nicholas Van Orton, il subit une expérience extraordinaire qui va radicalement changer sa personnalité. Pour cela, il faut bousculer un peu Nicholas, tout comme la mise en scène va venir bousculer tout ce qui était auparavant ordonné. Tout d'abord, on voit sa jalousie envers son frère, l'attitude qu'il adopte lorsqu'on lui dit que celui-ci a obtenu des résultats excellents au "jeu". Cela ne fait qu'intriguer encore plus Nicholas dont la curiosité croissante est le premier symptôme d'un retour aux sources. Comme un enfant, celui qu'il était avant de voir son père sauter du toit du manoir familial, il est jaloux et curieux. Il n'est pas content qu'on prétende qu'il n'a pas été sélectionné comme candidat au jeu. L'entreprise, ayant pour but d'exaspérer Nicholas, a commencé et au fur et à mesure qu'il jouera, il sera perpétuellement poussé jusqu'à atteindre ses limites, les dépasser, en atteindre de nouvelles, et ainsi de suite...

Afin d'y parvenir, il faudra remonter plus loin que l'enfance. Il lui faudra entrer en contact avec des instincts primaires, dont il n'a jamais besoin vu qu'il a organisé sa vie de cette façon. Il lui faudra faire agir son instinct de survie (comme les protagonistes du dernier film de Fincher, Panic Room). C'est ce qui fait de nous des êtres humains, et c'est ce qu'il faut faire de Nicholas. Il faut faire ressortir son côté humain, et cela se traduit par les sentiments, l'émotion, des notions qu'il a enfouies profondément en lui depuis qu'il est devenu la figure paternelle Van Orton. Pour ne pas qu'il suive le chemin de son géniteur, il faut le ramener à la vie. Une part de lui est morte en même temps que son père et la morosité de sa vie en témoigne. Ce n'est qu'une fois le jeu bien entamé qu'il se remet en question, s'interroge sur son père et donc sur lui. "Tu devenais un vrai con" lui dit son frère à l'issue du film. Il était temps pour Nicholas de ressusciter, ce qu'il fait presque littéralement lorsqu'il se réveille dans un cercueil, l'explosant pour en sortir. Ce geste témoigne de tout ce que cette expérience amène le protagoniste à faire : il revient à la vie.

Ce qui fait de lui un être humain, fait de lui un être vivant.

A partir de là, il reprend définitivement les choses en main et décide d'agir pour en finir une bonne fois pour toutes. Il désire reprendre le contrôle de sa vie plutôt que de laisser guider ses faits et gestes par un destin préétabli. Il refuse d'être le simple pantin d'un jeu de pistes où il faut récolter des clés, utiliser des indices parsemés, comme tous ces sigles CRS (à la base, initiales de la compagnie responsable du jeu, les lettres réapparaissent à travers le film). Mais le jeu ne répond à aucune règle tout comme la vie. Conrad en est le précurseur lorsqu'au début du film, il ose fumer dans un restaurant en Californie (ce qui est illégal). Il ne se soumet à aucune loi, à l'image du jeu. C'est lors de l'apogée du film qu'il lui est clairement indiqué qu'il ne peut pas avoir le contrôle sur sa vie. Malgré ses efforts pour retrouver ses persécuteurs, une dernière illusion, un dernier tour de passe-passe lui présentera avec un choc la triste réalité des choses: s'il cherche à tout prix à avoir le contrôle sur les choses, il finira comme son père. Et c'est ce qui arrive. Il saute du toit (dernier niveau de l'immeuble, dernier niveau du jeu). Mais il atterrit sur un matelas et devant toutes les personnes qu'il connaît, collègues et proches, et devant son frère, il accepte la leçon qu'il vient d'apprendre à ses dépens.

Ce n'est pas tant un happy end. Ce n'est qu'un début. Comme le dit Fincher, "ils sont allé aussi loin qu'ils pouvaient avec lui". Le personnage n'est pas sauvé mais il a changé. Tout comme dans son film suivant, Fight Club, Fincher confronte un personnage qui pense avoir sa vie bien réglée avec un élément perturbateur qui lui indique une façon de se sentir plus vivant qu'il ne l'est alors. Et même si le personnage se rend compte qu'il ne faut pas aller à l'extrême et s'engager dans des actes terroristes, il n'est plus le même à la fin du film. Il suffit de se faire juste un peu violence, de bousculer un peu les choses pour changer ne serait-ce qu'un petit peu. C'est un début.

par Robert Hospyan

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