Dossier 2017: Entretien avec Xu Bing

Dossier 2017: Entretien avec Xu Bing

Suite de nos entretiens-bilan avec les découvertes les plus folles de l'année – et c'est assurrément l'un des ovnis de 2017. Découvert à l'inestimable Festival de Locarno, Dragonfly Eyes est un long métrage réalisé entièrement à partir d'images de vidéos surveillance. C'est à la fois un pari expérimental, une comédie absurde et un film catastrophe, le tout orchestré par le plasticien chinois Xu Bing, qui signe ici son premier métrage. Entretien avec le réalisateur.

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Comment avez-vous obtenu et réussi à utiliser toutes les videos qui composent Dragonfly Eyes ?

Quand j’ai eu l’idée de réaliser un film à partir d’images de vidéo-surveillance en 2013, je n’avais pas accès à suffisamment de matériel à l’époque. La plupart des ressources ne pouvaient être utilisées hors d’un cadre privé, c’était illégal. Néanmoins, en 2015, les caméras de surveillance en Chine ont commencé à être connectées à une base de données et un nombre incalculable d’entre elles se sont retrouvées accessible en ligne. C’est à ce moment-là que j’ai repris ce projet et que j’ai commencé à collecter ces images. Nous n’avions pas de caméraman dans l’équipe, mais ces caméras de surveillance positionnées dans toute la Chine et même le monde produisent des images remarquables, 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, en continu.

Nous avons utilisé vingt ordinateurs dans notre studio pour chercher, télécharger et analyser des milliers d’heures d’images. C’est un procédé terriblement chronophage. Ce qu’il y a de spécial dans Dragonfly Eyes, c’est l’évolution grandissante de notre récit par rapport aux images que nous trouvions. Nous sommes revenus à l’histoire encore et encore en trouvant de nouvelles images. L’environnement social a joué un rôle important. C’est à dire que ces dernières années, nous avons téléchargé et analysé un grand nombre d’images dans le but de mieux comprendre la Chine, mais aussi le monde. Notre vision de l’interaction entre les humains et leur entourage s’est aussi enrichi, jusqu’à parvenir à une nouvelle approche de ce que j’appellerais les limites de la réalité.

Comment avez-vous eu l’idée de construire une histoire à partir de ces images ?

Comme j’ai commencé à vous l’expliquer, j’ai voulu depuis le départ faire une fiction à partir de ces images de surveillance. Lorsque j’ai repris le projet, la scénarisation a été l’un des plus gros défis. Habituellement, l’écriture du scénario a lieu avant le tournage, mais pour un film comme Dragonfly Eyes, le montage du script a eu lieu une fois que les premières images ont été collectées.  En raison des limites de notre matériel, un scénario écrit en amont n’aurait pas fonctionné. D’ailleurs on s’est parfois lancé dans des intrigues fascinantes, mais nous ne trouvions pas les images nécessaires donc il a fallu revenir en arrière.

Les gens qui apparaissent sur ces images ne se ressemblent pas, alors j'ai eu l'idée d'intégrer cette histoire de chirurgie esthétique. Cela reflète en partie les attentes de la société et participe à rendre floue la frontière entre ce qui est réel et ne l'est pas – ce qui correspond tout à fait aux thématiques du film. Chaque plan du film décrit quelque chose qui s'est réellement passé, mais malgré tout c'est un film de fiction. Je voulais que le public se pose des questions sur ce qu'on juge être la réalité.

Pouvez-vous nous en dire plus sur le choix de ce titre, Dragonfly Eyes?

Une libellule (dragonfly en anglais, ndlr) a 28.000 yeux, clignant 40.000 fois par seconde. Je voulais appliquer ce concept aux caméras surveillance qui existe partout dans le monde aujourd'hui. Notre film décrit un monde au sujet duquel personne ne sait quoi que ce soit, un monde vu à travers les « yeux de libellule » des caméras surveillance. Ces yeux qui voient tout observent les protagonistes du film, une jeune femme nommée Qing Ting (ce qui signifie « libellule »). Peuvent-ils révéler quelque chose qui est invisible à l’œil nu ?  

Comment avez-vous travaillé sur le montage de ces vidéos ?

La réalisation du film a été extrêmement compliquée parce que l'écriture, la collecte des images et le montage ont tous été exécutés en même temps – alors qu'habituellement les cinéastes procèdent étape par étape. Comme l'a dit Yongming Zhai, scénariste et co-producteur du film, le procédé s'approche de la sculpture: le script original est le squelette, puis l'équipe a ajouté le matériel visuel à travers un minutieux montage ; puis nous avons changé l'histoire en remontant, puis nous avons enregistré les voix, avant de modifier les dialogues... après différentes tentatives de montage, de réécriture, de révisions successives, le film a été accompli.  

Même si Dragonfly Eyes montre des choses terribles, le montage et l'accumulation créent une atmosphère quelque peu absurde – et lorsqu'un toit de maison s'écroule, on finit par penser à Buster Keaton. Est-ce que cela vous surprend si je vous dis qu'à mes yeux votre film est aussi une comédie noire ?

Je suis tout à fait d'accord, il y a dans le film une sorte d'humour noir. Mais l'humour noir du film, ou du monde d'aujourd'hui, évoque un sentiment qu'on peut avoir dans des jeux, ou plus spécifiquement des jeux vidéo. Dragonfly Eyes est composé de centaines de vidéo fragmentées, il y a par conséquent un sentiment de collage, parfois même proche d'un caractère aléatoire qui se rapproche des jeux vidéo. Les jeunes gens qui en Chine aiment l'animation et les jeux vidéo aime parler de « seconde dimension », un dérivé du mot japonais nijikon utilisé pour exprimer une dimension différente de vie séparée de la réalité. C'est à la fois absurde et tout à fait intéressant.

Quels sont vos cinéastes favoris ?

Je raisonne davantage en termes de films, je peux vous citer par exemple Edward aux mains d'argent, The Truman Show, The Grand Budapest Hotel, ou plus récemment Quick Change. J'aime toute sortes de films différents.

Entretien réalisé le 29 août 2017. Un grand merci à Mengna Da.

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par Nicolas Bardot

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