Entretien avec Uisenma Borchu

Entretien avec Uisenma Borchu

Au creux du mois d'août où l'actualité cinéma est moins chargée, nous vous proposons un focus spécial sur des nouveaux cinéastes singuliers dont les films sont encore inédits en France. Inaugurons avec Uisenma Borchu qui signe avec Don't Look at Me That Way un premier film gonflé et unique. Ce portrait d'une femme éprise de liberté vient de remporter le prix Fipresci au Festival de Munich. Née en Mongolie, Uisenma Borchu se distingue comme un nouveau nom à suivre du cinéma allemand contemporain.

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Votre personnage principal, Hedi, est assez inhabituel. C’est une femme moderne, réaliste, mais sa soif de liberté peut la rendre parfois dérangeante. C’est une décision audacieuse de centrer un film sur un personnage « pas si gentil ». A-t-il été compliqué d’imposer une telle héroïne (vis-à-vis des financeurs potentiels ou des futurs spectateurs) ?

De toute façon, ça intéresse qui, un personnage „gentil“ ? J’aimerais faire des films qui placent les spectateurs face à eux-mêmes. Et il n’est nullement question de bien ou de mal. J’ai écrit ces personnages et je savais qu’Hedi allait être éprouvante pour le public. Mais j’avais également la conviction que beaucoup de gens pourraient s’y identifier. J’ai adoré créer ce personnage. Pendant l’écriture, c’est comme si je sentais qu’elle voulait sortir de la page, comme le personnage d’Iva. Ce sont toutes les deux des femmes qui existent dans notre société. Je ne reproduis que ce que la société m’offre.

Après les premières projections, il n’y a qu’une minorité de gens qui a été choquée. Certains m’ont demandé comment j’ai pu créer un tel personnage. Une femme m’a même dit que le film avait constitué pour elle une douleur physique à cause d’Hedi. Ma réponse a été : „ne me demandez pas pourquoi, posez-vous la question“. Je ne suis que spectatrice de notre environnement et j’ai senti l’urgence de laisser ces femmes parler. A vrai dire c’était une décision à la fois facile et rapide de faire un film sur ces femmes. Les gens du financement et de la télévision n’y croyaient pas et ont peut-être été dégoûtés par ce qu’ils ont lu. Ils m’ont dit que ces personnages n’étaient pas réalistes, que de toute façon des rôles principaux tenus par des femmes, ça n’était pas vendeur, que c’était trop radical, trop sexuel, et puis moi qui joue et réalise en même temps, ça n’était pas acceptable. Bref, pas question. Et je me suis dit: „Mon dieu, ce sont ces dingues qui définissent ce qu’on voit au cinéma, notre culture... merde.“ J’ai su alors que je devais faire ce film sur Iva et Hedi. A l’issue des projections, les réactions m’ont montré que le film tapait juste. Et il a bien été reçu.

Pourquoi ce titre, Schau mich nicht so an / Don’t Look at me That Way ? [Ne me regardez pas comme ça]

Pour dire „mettez de côté vos attentes“. D’une certaine manière, c’est ce qu’Iva et Hedi se disent l’une à l’autre. D’une autre manière, c’est comme si elles s’adressaient aux spectateurs. Il y a une interaction et le public sentira ce que cela signifie.

Vous avez déclaré que votre école avait refusé de financer votre film, sous prétexte qu’il n’était pas vendable, et ce d’autant plus que vous êtes une femme. Il existe effectivement certaines attentes concernant les films de femmes, et on pourrait même aller plus loin. Il semble y avoir une vraie frilosité et même une méfiance envers les réalisatrices qui filment sans fard des choses négatives ou malsaines comme de la violence psychologique. C’est quelque chose que vous avez ressenti?

En effet, ces attentes existent. Des attentes auxquelles je ne peux pas répondre. Même cette question en est déjà une car je suis une réalisatrice. Je sais néanmoins que c’est une question importante, mais ce n’est pas la femme qui répond. Je suis réalisatrice, j’essaie de faire mon truc et c’est vrai, le financement ici en Bavière a refusé ce projet en me rappelant mon genre. Et j’étais là : „Pardon ? Qu’est-ce que mon vagin a à voir avec ça ?“ Cette attitude consistant à mettre les gens dans des boites doit être refusée. Je me sens libérée de mon genre lorsque je fais des films. Mais je ne suis pas aveugle au sujet de ce qui se passe dans notre société, on ne peut pas nier que les femmes sont, encore aujourd’hui, oppressées. Et ça m’intéresse. Quels genres de vies ces femmes ont-elles aujourd’hui ? Qu’est-ce qui les pousse à agir ? J’aimerais que les gens s’intéressent à ce qui constitue une personne, et pas seulement à la surface. On prétend vivre dans une société moderne et égalitaire mais ce n’est pas vrai. J’ai rencontré des jeunes réalisateurs masculins qui, inconsciemment, se montrent très humiliants envers des réalisatrices. Les femmes cinéastes doivent retirer cette robe conçue par une histoire patriarcale. Je suis tout à fait sûre que les femmes réalisatrices vont surpasser cette façon de penser qui est totalement dépassée. Pour cela, il faut qu’on tourne des films. Les femmes sont passionnantes et ont été violentées de nombreuses manières. Elles ont beaucoup à dire et peuvent le faire aussi bien que les hommes.

Le montage joue un rôle très important dans Don’t Look at me That Way, en mélangeant subtilement les temporalités : ce qui se passe, ce qui est sur le point de se passer, et ce qui pourrait arriver. Pour vous, dans quelle mesure le montage fait-il partie de l’écriture cinématographique, au même titre que le scénario par exemple ?

Le montage me tient vraiment à coeur. Christine Schoo a monté le film avec moi. C’était une expérience géniale. Auparavant, j’avais monté moi-même mes documentaires, et c’était comme une manière de réécrire le film. Pas avec un stylo, mais avec Avid. Ma première expérience de montage s’est faite sur un film en 16mm, et je me suis sentie très connectée à cette oeuvre. Elle est née du montage. J’ai fait la même chose avec ce film, qui est ma première fiction. Je n’avais pas mon script avec moi, j’ai même tenté d’oublier ce qu’il contenait ou ce qui s’est passé pendant le tournage. Je voulais voir ce que cette matière avait à offrir. Et c’était effrayant. Parce que les premiers jours je me suis dit: „comment tirer un film de ce bordel ?“ Et puis petit à petit j’ai commendé à comprendre cette matière. J’étais aux anges.

Le dénouement a ceci de remarquable que, si l’on cligne des yeux durant l’une des dernières scènes, on risque de rater un indice qui en modifie entièrement le sens, et change la destinée des personnages. Avez-vous toujours souhaité un dénouement aussi mystérieux et ambigu ?

Oui, c’est ce que j’avais en tête depuis le départ. C’est une fin très forte à mes yeux. Des images qui parviennent à se glisser à l’intérieur des personnages.

Même si votre film est très réaliste, il y a presque un sentiment d’étrangeté fantastique, avec un minimalisme qui explore la bizarrerie du quotidien.

J’ai privilégie le silence de la vie de tous les jours. On peut le sentir dans le film. Nous avons tourné dans de vrais appartements. Je voulais sentir la solitude qui se transforme en intimité. Une intimité qui ne s’exprime pas qu’à travers Iva et Hedi, mais aussi par les murs, le lit, la salle de bains. Le film vit par cette atmosphère. Je me suis concentrée sur les détails du quotidien d’une mère célibataire comme Iva et d’une solitaire comme Hedi. J’avais la conviction que les spectateurs comprendraient cela, quelle que soit la langue parlée par mes personnages. Parce que c’est universel.

Quels sont vos cinéastes favoris ? Vous avez parlé notamment de votre amour pour le cinéma français. Des cinéastes vous ont-ils influencé pendant la préparation de votre film ?

Pour Don’t Look at me That Way, j’ai plutôt écouté de la musique, lu des livres et regardé des peintures. Tupac Shakur a été une grande inspiration poétique et j’ai beaucoup rêvé sur la musique de Sébastien Tellier. En général je suis très intéressée par le néo-réalisme et la Nouvelle Vague, et j’admire les films d’Ingmar Bergman, Catherine Breillat et Lars Von Trier. A ma sœur ! m’a laissée sans voix, et sa fin est puissante.

Vous avez déclaré que « pour faire des films, il faut prendre des risques, et si vous n’en prenez pas, mieux vaut faire autre chose ». Quels risques avez-vous pris en faisant Don’t Look at Me That Way ? Quels risques êtes-vous prête à prendre dans le futur ?

C’était mon premier long métrage et mon film de fin d’études. On a fait tout ce qu’on a pu pour obtenir un financement mais je savais que je devais faire ce film quoi qu’il arrive, avec ou sans argent. Vous savez, peu de gens y croyaient. J’avais avec moi un superbe casting, Catrina Stemmer et Josef Bierbichler, et on s’est soutenus. C’est comme ça et pas autrement. Au début du tournage, on ne savait même pas si on allait pouvoir tourner les scènes de la grand-mère en Mongolie. Et puis il y avait le fait d’être derrière et devant la caméra. Je savais précisément ce que je voulais mais en même temps tous les dialogues ont été improvisés. Il ne fallait pas tout contrôler mais tout de même être fidèle à ma vision. Le tournage était parfois très fragile, on faisait rarement plus d’une prise. Honnêtement, je n’avais pas imaginé l’énergie que cela nécessitait mais j’avais une super équipe autour de moi. J’ai déjà travaillé avec Sven Zellner, notre directeur de la photographie, ce qui m’a mise en confiance. Don’t Look at Me That Way m’a appris que je pouvais prendre des risques et que je n’avais pas atteint mes limites avec ce film. Si un film exige que je repousse mes limites, je m’exécuterai. Mais faire des films, ça n’est pas qu’une question de risques, comprenons-nous bien. A la base, il s’agit aussi de ne pas trop vous prendre au sérieux, et tout roule.

Quels sont vos projets ?

Je vais bientôt tourner un documentaire et je vais faire des recherches pour mon prochain film de fiction. J’ai deux projets en tête mais il est encore trop tôt pour en parler. L’un se déroulera en Mongolie, l’autre en Europe.

Entretien réalisé le 4 août 2015. Un grand merci à Martin Krosok.

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par Nicolas Bardot

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