Entretien avec Peng Xiaolian

Entretien avec Peng Xiaolian

La Chinoise Peng Xiaolian est à l'honneur à l'occasion du cycle De Pékin à Taipei, 1 000 visages de la Chine organisé au Forum des Images. La réalisatrice de Shanghai, encore méconnue en France, nous parle de ses origines, d'une Chine en mutation, de la censure et de son cinéma.

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FilmDeCulte : Qu’est-ce qui vous a donné envie de devenir réalisatrice ?

Peng Xiaolian: C’est une longue histoire. A cause de la Révolution Culturelle, j’ai passé neuf ans à la campagne. On travaillait à la ferme et l’éducation n’était pas une priorité. Pendant la Révolution Culturelle, l’université était fermée, d’ailleurs toutes les universités étaient fermées. Après la Révolution Culturelle, en 1978, la politique a changé. On a pu passer un examen pour entrer à l’université. Mais je n’ai pas eu l’éducation que j’aurais souhaitée. J’ai appris beaucoup de choses sur le cinéma auprès de ma mère. Elle travaillait comme traductrice de films russes. Elle a traduit plus de 70 longs métrages et son travail m’a beaucoup apporté. Je suis allée ensuite à l’Académie de Pékin, la seule qui existait. Et je suis devenue réalisatrice.

FdC : On connaît peu de femmes réalisatrices chinoises. Y a t-il selon vous une raison à cela ?

PX: En fait, pendant les années 80 et au début des années 90, il y avait beaucoup de femmes réalisatrices en Chine. Plus encore qu’en Europe ou aux États-Unis. A la fin des années 90, les choses ont changé. Il y avait une volonté de faire plus de films commerciaux, et il a rapidement été admis que les femmes étaient incapables d’en réaliser. Au-delà de ça, ce sont les valeurs qui ont changé en Chine. L’envie d’être indépendante n’est plus prioritaire. Pour beaucoup de femmes aujourd’hui, l’important est d’épouser un homme riche et de fonder une famille. Peu d’entre elles se soucient de leur indépendance. Ou de devenir réalisatrice ! Il y a par contre beaucoup plus d’actrices, de jeunes femmes qui veulent devenir célèbres, faire de l’argent, et rencontrer des gens encore plus riches.

FdC : Le titre français de Femmes de Shanghai est différent du titre chinois. En quoi, selon vous, les héroïnes de ce film sont des « femmes de Shanghai » ?

PX: J’ai toujours pensé que les femmes de Shanghai étaient plus indépendantes qu’ailleurs en Chine. Elles sont plus pragmatiques.

FdC : Shanghai joue un rôle important dans ce film. Pouvez-vous nous parler de votre rapport à Shanghai, en tant que réalisatrice ?

PX: Je suis née à Shanghai et j’y ai grandi. Je connais très bien cette ville. En Chine, quand les gens veulent faire du cinéma, ils vont tous à Pékin. Moi j’ai peur d’aller ailleurs, de quitter Shanghai. Shanghai c’est ma langue maternelle, c’est chez moi. Je me sens plus forte ici, c’est mon territoire.

FdC : Êtes-vous d’accord si l’on vous dit que Femmes de Shanghai est aussi un film sur le conflit des générations ?

PX: En fait je m’en fiche ! C’est votre opinion qui compte. Je fais des films pour qu’ils prennent vie parmi les spectateurs.

FdC : Mais est-ce que vous souhaitiez parler de ce sujet en particulier ?

PX: Pas vraiment. Ce sont les sentiments éprouvés par les personnages et les questions qu’ils posent qui m’intéressent, plus que le conflit des générations. Quand j’ai écrit le scénario, il a fallu dramatiser ces sentiments. C’est là que j’ai écrit sur ces trois personnages, sur leurs différences, et sur le changement des valeurs. Et cette évolution continue.

FdC : A la fin du film, on a le sentiment que les héroïnes trouvent leur place dans la vie lorsqu’elles trouvent leur place dans la ville.

PX: L’histoire se déroule dans les années 2000. Et le grand changement, c’est que les gens peuvent acheter une maison. Ce n’était pas le cas il n’y pas si longtemps encore, vous pouviez par exemple avoir un logement grâce à votre travail. Et là, cette petite maison signifie beaucoup.

FdC : La mutation de la ville chinoise est un motif récurrent chez différents cinéastes chinois contemporain. En quoi ces mutations disent-elles quelque chose des hommes et des femmes chinoises ?

PX: Je ne pense pas en ces termes, d’hommes et de femmes chinoises. J’ai grandi en étant beaucoup influencée par ma mère. Je suis une femme indépendante. Et mes personnages principaux sont toujours des femmes. Essentiellement parce que je connais mieux les femmes que les hommes ! J’ai toujours du mal à écrire des personnages masculins, et c’est aussi pour ça que je me concentre sur les femmes dans mon cinéma.

FdC : Il y a justement cette scène de dispute conjugale au début de Femmes de Shanghai où vous filmez à peine le père et où vous vous concentrez sur le personnage féminin !

PX: C’est vrai ! (rires) Mais pour tout vous dire, la raison c’est que l’acteur avait du mal et était très nerveux. J’ai décidé alors de filmer mon actrice. Mais je n’ai pas décidé de le laisser hors cadre simplement parce que c’est un homme.

FdC : Quelle différence faites-vous entre votre travail sur Femmes de Shanghai et sur une plus grosse production comme Shanghai Rumba ?

PX: Shanghai Rumba n’est pas un si gros budget. Shanghai Story a coûté beaucoup plus cher, à cause du casting, des stars, du décor. Femmes de Shanghai par contre a été tourné avec beaucoup moins de moyens et plus rapidement, en 23 jours. Mais grâce à mon expérience, je sais être claire sur ce que je veux et ce que je ne veux pas. Je fais en sorte que l’équipe touche un salaire raisonnable, je garde toujours les mêmes collaborateurs et techniciens, et on tourne très vite.

FdC : Êtes-vous nostalgique du cinéma tel qu’on le voit dans Shanghai Rumba ?

PX: J’aime ces films, mais ce sont surtout les personnages et leurs histoires qui m’intéressent dans Shanghai Rumba. Ce n’est pas tant un film sur ces films qu’un film sur la trace que nous laissons, nous artistes. Je souhaitais faire un film sur les artistes de cette génération.

FdC : En tant qu’artiste, vivez-vous la censure comme une menace de voir votre travail sous contrôle ?

PX: Je fais très attention. J’exprime mes sentiments tout en essayant de contourner la censure. Et jusque-là je n’ai jamais vraiment eu de problème. Je sais comment faire avec. J’ai juste dû couper deux plans de Femmes de Shanghai, une scène sexuelle qui n’est pas passée.

FdC : Avez-vous le sentiment qu’il se passe quelque chose de particulier dans le jeune cinéma chinois ?

PX: Je ne sais pas trop… Récemment j'ai beaucoup aimé The Piano in a Factory de Zhang Meng. L’autre film qui m’a le plus impressionnée ces derniers temps est Kora de Du Jiayi.

FdC : Quels cinéastes étrangers retiennent votre attention ?

PX: Jiri Menzel. Istvan Szabo. Andrzej Wajda. Et Emir Kusturica.

FdC : Des films de Ning Ying sont diffusés dans le programme du Forum des Images. Êtes-vous familière de son travail et pouvez-vous nous en parler ?

PX: J’aime ses films. Notamment Jouer pour le plaisir, qui à mon sens est son meilleur.

FdC : Quels sont vos projets ?

PX: Je travaille actuellement sur un nouveau projet, sans savoir si celui-ci trouvera un financement pour être tourné.

Entretien réalisé le 29 janvier 2013. Un grand merci à Diana-Odile Lestage

par Nicolas Bardot

En savoir plus

Femmes de Shanghai est diffusé ce mercredi 6 février à 14h30 au Forum des Images.
Shanghai Story est diffusé jeudi 7 février à 16h30 au Forum des Images.

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