Entretien avec Dash Shaw

Entretien avec Dash Shaw

C'est l'un des films les plus réjouissants vus à la dernière Berlinale: My Entire High School Sinking into the Sea est la première réalisation du génial auteur de bandes dessinées Dash Shaw. Mêlant film catastrophe et college comedy, My Entire School... suit les aventures rocambolesques d'un groupe de personnes tentant de survivre tandis que leur école est plongée dans le chaos. Dash Shaw nous en dit un peu plus sur ce film d'animation au style unique.

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Comment est né My Entire School Sinking into the Sea ?

J’ai dessiné une histoire courte intitulée My Entire High School Sinking into the Sea début 2009. Quand j’étais lycéen, dans les années 90, il y avait deux écoles principales concernant la bande dessinée: les comics autobiographiques d’une part, et les comics d’aventure d’autre part. L’idée était de combiner les deux. J’avais un personnage qui s’appelait Dash, l’histoire était basée sur des expériences et sentiments réels puisque je travaillais au journal de l’école avec d’autres lycéens et que je voulais devenir dessinateur/écrivain, et tout cela a donné un comics d’action/aventure sur ce garçon. Ça fonctionnait aussi comme une blague sur ces récits autobiographiques qui sont généralement racontés du point de vue du personnage principal. Tout le film est déformé par le point de vue du protagoniste. Il tord la réalité pour faire de lui un héros. My Entire High School Sinking into the Sea a permis la combinaison de plusieurs de mes intérêts personnels: le ciné indé en mode DIY et les énormes films catastrophes hollywoodiens tout en restant un film d’auteur, en ce sens que la perspective de ce garçon est exploitée pour intensifier une imagerie et des couleurs extatiques.  

En termes d’outils narratifs, quelle différence feriez-vous entre votre travail sur des comics et votre travail sur ce film ?

Eh bien je pensais qu’ils seraient plus similaires en débutant ce projet. En fait, c’était tout à fait différent. Le cinéma est davantage une question de temps – un temps contrôlé. C’est comme un déploiement dans le temps, comme quelqu’un qui vous raconte une histoire en choisissant bien le rythme et l’ordre des mots. Les comics, c’est davantage une question de simultanéité et de juxtapositions. Cela affecte la manière dont l’histoire est racontée. J’ai le sentiment que l’histoire d’un film est davantage portée par un élan dans le temps.  

Le style visuel de My Entire School… est tout à fait unique. Le film est à la fois ambitieux et brut visuellement, parfois proche d’une certaine abstraction. Pouvez-vous nous en dire plus sur les techniques d’animation employées sur votre le film ?

C’est très traditionnel. Rien n’a été dessiné sur ordinateur. Tout est fait à la main, peinture acrylique, papier déchiré. L’idée était d’utiliser de « vieilles techniques » mais d’une « manière neuve ». Je voulais qu’on ressente une certaine fraicheur. Même les choses qui ressemblent à des effets spéciaux comme les effets de lumière liquide, ce sont des choses qu’on peut déjà voir dans des vieux films d’animation comme ceux de Ralph Bakshi.  

Votre film est une sorte de fantasme particulièrement généreux: c’est un film catastrophe très cruel, une college comedy absurde, il est question de requins et de dame de cantine ninja... Malgré les restrictions techniques, diriez-vous que l’animation vous offre plus de liberté que le cinéma en prises de vue réelles ?

C’est tout à fait cela. Dessiner, pour moi, cela consiste en deux choses: la beauté et l’imagination. Quand on dessine, pour moi, c’est comme dire: "Voilà quelque chose que je considère comme beau" ou peut-être "Et si quelqu’un trouvait ça beau ?". Ça m’intéresse beaucoup. Surtout avec une imagerie telle que dans ce film, qui peut être considérée comme brute. Au Japon, il y avait un courant d’illustrations nommée heta-uma, du “bon-mauvais” dessin, ou "l'art d'avoir du talent sans le montrer". King Terry était un artiste majeur de cette tendance. C’était un artiste très doué, mais qui dessinait de manière très directe, à petite échelle avant que les dessins ne soient agrandis au lieu d'être réduits comme c'est le cas pour la plupart des illustrations.

Pour moi, c'est comme si ces dessins disaient "pourquoi me jugeriez-vous ?" ou peut-être "regardez : c'est beau mais d'une manière inattendue". Bien sûr, c'est une tendance qui a déraillé quand des artistes pas assez doués ont essayé de se l'approprier. Mais l'idée d'explorer ce que peut être la beauté, ce qui peut être beau hors de la norme, est très importante. Prenez les magnifiques et grotesques caricatures des méchants dans Dick Tracy. Concernant l'imagination, le dessin est toujours le chemin pour atteindre un monde imaginaire. Regardez les surréalistes, ou plus tôt encore Jérôme Bosch et plein d'autres exemples.

Le casting voix est impressionnant. Était-ce un élément crucial pour vous ? Comment avez-vous constitué cette distribution ? Vos acteurs connaissaient-ils vos bandes dessinées ?

Je connais Jason Schartzman depuis des années. Il a lu l'un de mes livres, Bottomless Belly Button à sa sortie en 2008. J'ai rencontré Lena Dunham aux Sundance Labs, et l'un des producteurs de My Entire School..., Kyle Martin, a aussi produit son très bon film Tiny Furniture. Je connais également John Cameron Mitchell depuis des années. J'ai réalisé le comics qu'on voit dans son film Rabbit Hole, et on a travaillé sur un clip de Sigur Ros ensemble. Donc il y en a certains que je connaissais, qui connaissaient ma sensibilité, et lorsque je suis allé à la rencontre de gens que je ne connaissais pas, nous pouvions leur montrer ce à quoi le film allait ressembler et qui était déjà partant pour y participer. Bien sûr, les acteurs sont très importants. Ils sont l'âme du cartoon. Ils sont la voix authentique qui s'élève parmi l'artifice et l'abstraction.

Envisageriez-vous de tourner un film en prises de vue réelles ?

Je ne pense pas encore avoir les compétences, notamment les compétences sociales. J'ai aussi le sentiment que pratiquement personne ne fait ce genre de film d'animation "limité" que je trouve cool et que je veux voir. Peut-être que je dois aller là où cela me semble nécessaire. Il y a déjà des tonnes de grands réalisateurs de films en prises de vue réelles. Si je ne fais pas les films d'animation que je veux voir, personne ne les fera.

Quels sont vos réalisateurs favoris ? Ceux que vous admirez ou ceux qui vous ont inspiré sur My Entire School... ?

Il y a tellement de réalisateurs et d'artistes que j'adore. Je vais en nommer dix, sans ordre particulier : Lotte Reiniger, Go Nagai, The Charlie Brown Christmas Special, Laura Owens, Gary Panter, Sigmar Polke, Osamu Tezuka, John Stanley (plus particulièrement Thirteen Going on Eighteen), Pamela Colman Smith et les Hernandez Brothers.  

Avez-vous de nouveaux projets, en livre ou au cinéma?

Je prépare un autre film, et je termine un comics sur lequel je travaille depuis des années. Un extrait de ce livre est paru dans l'anthologie Kramers Ergot volume 9. J'ai également dessiné récemment un livre intitulé Cosplayers que vos lecteurs ne connaissent peut-être pas. Merci de me l'avoir demandé !  

Entretien réalisé le 6 mars 2017. Un grand merci à Kyle Martin.

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par Nicolas Bardot

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