Entretien avec Anna Muylaert et Regina Casé

Entretien avec Anna Muylaert et Regina Casé

Après avoir été repéré et primé à Sundance et la Berlinale, Une seconde mère sort sur les écrans français ce mercredi 24 juin. Sous des airs de comédie dramatique familiale, le film est surtout l'occasion de faire un état des lieux de la société brésilienne comme le confirment sans détours la réalisatrice Anna Muylaert et l'actrice Regina Casé, superstar de la télévision qui effectue ici un retour remarqué sur grand écran.

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Quel a été le point de départ du film ?

Anna : Quand j’ai eu mon fils. Dans mon milieu social, tout le monde a eu une femme de ménage à domicile qui sert également de nounou. Ce n’est pas très bien perçu qu’une femme s’occupe de son enfant, mais j’ai refusé de laisser ce travail à une autre femme, alors même que je ressentais une pression sociale à engager une nounou. C’est le plus grand paradoxe du Brésil : les nounous sont celles qui s’occupent des enfants dans les familles où elles travaillent, mais elles sont pour cela souvent obligées de laisser leurs propres enfants derrière eux. Il y a donc un décalage dans la transmission de l’éducation et de l’affection.

Regina, vous êtes une star au Brésil, mais ces dernières années, vous vous étiez faites de plus en plus rare au cinéma. Qu’est-ce qui, dans ce projet, vous a poussée à revenir ?

Regina : Tous les ans je fais la même résolution : refaire beaucoup de cinéma, et revenir au théâtre ! Mais mon travail à la télévision me prend beaucoup de temps et demande beaucoup de travail. Et puis, au Brésil, le cinéma reste réservé à une certaine classe sociale. Si vous voulez vous adresser au plus de monde possible, si vous voulez parler des vrais gens et parler AUX vrais gens, vous devez passer par la télévision. Chez nous c’est le principal canal de communication. Anna m’avait invitée sur l’un de ses précédents longs métrages, E proibido fumar dont j’avais adoré le scénario, mais ça n’avait pas pu se faire. Quand elle m’a proposé Une seconde mère, j’ai adoré le personnage et le scénario, à tel point que j’ai arrêté tout ce que j’avais en cours. Je ne le regrette pas, je trouve le film fabuleux et j’ai adoré le faire. Je trouve que le film cadre parfaitement avec le Brésil d’aujourd’hui.

Vous avez travaillé ensemble à l’écriture du scénario ?

Anna : Nous avons collaboré au scénario d’Une seconde mère pendant plusieurs années, et nous l’avons terminé six moins avant le tournage. Il a fallu attendre longtemps pour réunir le budget. Dans la première version du scénario, Val était aussi une sorte de prêtresse des favélas, une personnalité très puissante pour les minorités ethniques de son quartier.

Regina : J’ai surtout participé aux dialogues. Anna m’a laissé beaucoup de liberté et j’en suis très reconnaissante. Elle m’a laissé carte blanche, j’adore improviser ! Au théâtre comme ailleurs, j’ai toujours aimé ça. La scène du plateau avec le thermos, la scène du bus, ce sont des trucs inventés sur place.

Anna : J’aime que mes acteurs soient créatifs, j’aime savoir qu’ils ont tellement bien intégré les personnages qu’ils peuvent improviser leur texte. Certaines scènes d’impros duraient vingt minutes et on a dû les couper, c’est dommage mais j’aime travailler comme ça. Au-delà des dialogues, j’adore la manière dont Regina bouge, elle est comme une danseuse dans le film.

Comment le conflit de génération et le conflit de classe que l’on voit dans le film traduisent l’évolution de la société brésilienne ?

Regina : Je n’ai jamais vu un film d’une actualité aussi forte. Pour les Brésiliens, ce film est un documentaire, tout le monde me dit « ça ressemble trop à l’histoire de ma nounou » ! Mais moi je dirais que c’est encore plus réaliste, c’est quasiment un reportage du 20h ! Au Brésil, tout le monde connait quelqu’un comme Val. Dormir dans la chambre de bonne, c’est quelque chose que tout le monde a fait dans son enfance. Du moins tous les gens qui peuvent aller au cinéma (rires). Mais récemment, il y a eu des changements radicaux dans la société brésilienne, et ce film en est le témoin. Il y a encore cinq ou dix ans, il était absolument inenvisageable qu’une fille de femme de ménage puisse accéder à l’université. Quant a prendre l’avion pour aller la rejoindre une autre ville, ç’aurait carrément été de la science fiction.

Anna : On nous dit que nous avons fait un film sur « le nouveau Brésil ». C’est un peu une formule de journalistes, mais pas seulement. Ce qu’on appelle nouveau Brésil, c’est le Brésil tel qu’il est depuis Lula. Pendant cinq cent ans, le Brésil a été uniquement dirigé par des gens riches, or ces quinze dernières années, Lula a fait énormément pour les plus pauvres. Il a lancé un programme qui a mis fin à la famine et aux conditions de vie les plus misérables. Il a changé quelque chose dans l’image des gens très pauvres du sud du pays. Il a également fait passer une nouvelle loi qui dit qu’on ne peut pas obliger une aide à domicile à dormir chez soi, à moins de payer plus.

Peut-on dire que c’est un film sur la réévaluation du rôle de la mère, et donc du rôle de la femme dans la société ? Un film sur ce que les femmes peuvent apporter en termes d’éducation ?

Anna : Oui. Je voulais valoriser l’éducation, et j’ai réalisé que cela signifiait en fait valoriser les femmes en général, car la société brésilienne est très macho. C’est un film sur l’éducation affective, c’est à dire tous ces petits gestes et attentions qui font que l’on reçoit de l’amour. Eh bien toutes ces petites choses fondamentales nous viennent de nos nounous, nos femmes de ménages, c’est à dire que cela vient de nos minorités, des indigènes, des anciens esclaves. Dans les familles aisées, la femme blanche est toujours plus froide, car c’est ainsi que l’élite est éduquée. Il faut savoir qu’en dehors de cette éducation-là, 90% des Brésiliens n’ont pas accès à de bonnes écoles, ce rapport de classe est donc la principale éducation qu’ils reçoivent, et c’est ce qui fait que le fossé ne se résorbe jamais. L’éducation demeure un vrai problème au Brésil, mais les choses sont en train de changer, et Jessica représente cela.

Regina : Dans ce film, il y a deux mères qui abandonnent leur enfant : la patronne riche et Val ont toutes deux payé quelqu’un pour s’occuper de leurs filles. Or, je pense que la position de la femme dans la société brésilienne, qui reste une société machiste, traduit justement le rapport complexe que les femmes peuvent avoir avec la maternité, et ce quelle que soit la classe sociale.

Anna : Parfois la mère blanche devient jalouse de la relation entre sa nounou et son enfant , et elle vire la nounou. Ce genre de choses arrive régulièrement.

Une seconde mère a été montré dans beaucoup de pays, beaucoup de festivals. Avez-vous noté des différences culturelles dans la manière dont le film a été perçu ?

Regina : On a été très agréablement surprises par les réactions favorables, parce qu’à nos yeux, le film est complètement brésilien, avec beaucoup de subtilités et de spécificités dans la manière qu’ont les personnages de s’exprimer, de se déplacer. Que le public français, allemand ou américain ait pu le sentir aussi bien, c’est fou. Par contre, de façon assez remarquable, aucun pays d’Amérique latine n’a voulu distribuer le film.

Anna : Oui, on a vendu le film a vingt pays, mais aucun en Amérique latine. Sans doute parce que dans ces pays-à, on reconnait trop bien ces règles invisibles et ces non-dits que le film montre. Au Brésil, le film embarrasse. Pour les Brésiliens, ce n’est pas un film drôle du tout, c’est un drame avec plein de petites humiliations. Tout le monde a un rôle à jouer et auquel se tenir, et c’est ca qui est violent au Brésil. Mais en Europe, on perçoit mieux l’aspect positif du film. Pourtant ces règles existent partout, à d’autres niveaux. On le retrouve dans tous les pays, même dans les airs, dans les avions : selon la classe à laquelle on appartient, on n’a pas le droit de se déplacer dans telle ou telle partie. Le personnage de Jessica brise toutes les règles, sans violence, mais simplement parce qu’elle ne les connait pas, et c’est ce qui rend les gens très optimistes.

Regina : Et en même temps, même au Brésil, je pense que les gens vont être attendris par le personnage de Val, justement parce qu’il est très familier. Toutes ces petites humiliations, c’est effectivement très violent, il y a une agressivité voilée, mais je pense qu’on a fait le bon choix en montrant les choses avec subtilité. J’ai même dit à Anna que la patronne de Val aurait carrément dû être encore plus sympa !

Le film se déroule à São Paulo, qui est une ville aux forts contrastes sociaux et architecturaux…

Anna : C’est là où je vis, donc tous mes films se passent là-bas. Regina voulait qu’on filme à Rio, parce que c’est plus proche de sa famille, mais ça ne marchait pas, c’est trop différent. Là-bas, le port de l’uniforme pour les bonnes est beaucoup plus strict. Il y a un écart social beaucoup plus grand entre les familles et ces femmes de ménage, mais quand ces dernières sortent, elles ont plus d’espace, il y a la plage, la samba, l’horizon y est plus ouvert. Les pauvres ont plus d’espace à Rio. A São Paulo on ne rencontre pas forcément aussi facilement des gens dans la rue par hasard, c’est une vie plus dure. Et puis l’école d’architecture où veut entrer Jessica est l’une des plus connues et sélective du Brésil, c’est très dur d’y rentrer. L’architecture est un vecteur de changement social. Par exemple, dans la maison coloniale brésilienne traditionnelle, il y a effectivement une chambre réservée pour la bonne, mais elle est toujours ridiculement petite, il y a tout juste la place de mettre un lit.

Une seconde mère est également un film sur l’intégration des minorités dans la société. Régina, dans vos productions télé, il vous tient également à cœur de vous adresser à toutes les minorités…

Regina : On dit souvent que mes shows sont réservés aux Noirs, mais c’est seulement parce que je tiens à ce que mon public soit toujours composé à moitié de Blancs et à moitié de Noirs, et pareil pour mes invités, mes intervenants, mon équipe… or cela n’existe pas ailleurs à la télé brésilienne. Les gens ne voient que ça tout simplement parce que c’est tellement rare. Mais effectivement, représenter tous ces gens-la comme moi, c’est un peu l’histoire de ma vie. C’est pour ça que je suis ravie d’avoir participé à Une seconde mère !

Anna, après un film sur la relation mère/fille, vous avez un nouveau projet sur deux frères ?

Anna : Oui, il est déjà tourné ! A la base, cela devrait effectivement parler de deux frères, mais à force de remonter le film, ça va finir par parler surtout de l’un des deux ! C’est l’histoire d’un garçon qui découvre qu’il n’est pas le fils de sa mère et qu’il va devoir changer de famille. C’est encore un film sur l’identité, et ça s’appelle There is Only One Mother. Ce qui ressemble beaucoup au titre français d’Une seconde mère, mais je n’ai pas fait exprès !

Entretien réalisé le 16 juin 2015. Un grand merci à Karine Menard et Laurence Granec.

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par Gregory Coutaut

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