Entretien avec Agnieszka Holland

Entretien avec Agnieszka Holland

La réalisatrice polonaise Agnieszka Holland vient de remporter le prix Alfred Bauer à la Berlinale, remis à un film qui "ouvre de nouvelles perspectives dans l’art cinématographique". Son thriller Pokot est en effet un très curieux long métrage racontant l'histoire de Duszejko, une vieille excentrique qui vit isolée dans un village montagneux tandis que les morts mystérieuses s'accumulent autour d'elle. Suspens écolo, parabole féministe et politique, Pokot redonne avec malice le pouvoir aux sorcières. Sa réalisatrice nous en dit un peu plus sur cette réjouissante surprise.

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Pourquoi avez-vous décidé d'adapter ce roman en particulier ?

Oh très franchement, je ne sais pas. J’adore l’écriture d’Olga Tokarczuk et ce roman m’a semblé plus facile à adapter. Et d’ailleurs c’était une erreur de le penser, car de nombreuses réécritures ont été nécessaires pour arriver à un résultat décent. Je me suis sentie très proche du personnage principal, elle me rappelle beaucoup de mes amis et la complexité de ce mélange de genres et de narrations a constitué un défi pour moi. C’est seulement petit à petit que j’ai réalisé véritablement le sens et l’importance de la métaphore dans ce récit.

Pouvez-vous nous en dire plus sur la région dans laquelle l’histoire se déroule, au coeur de l’Europe. Revêt-elle une quelconque importance symbolique ?

C’est une très belle région isolée dans les montagnes des Sudètes, au sud-ouest de la Pologne, proche des frontières allemandes et tchèques. C’est un endroit très calme, assez vide – vous pouvez marcher des heures sans rencontrer qui que ce soit. Cette région était allemande jusque 1945, par consequent le passé du lieu et des habitants est chargé. On peut le ressentir. Olga a une maison là-bas et y a écrit plusieurs livres. Pour elle, c’est un lieu mystique. Et oui, symbolique d’une certain façon. C’est une région au coeur de l’Europe, avec ses frontières à l’intérieur de l’Europe… La beauté de la nature et la profonde aliénation du peuple.

De White God à On Body and Soul et bien sûr Pokot, plusieurs films récents d’Europe centrale ont utilisé les animaux comme une métaphore du traitement des minorités. Pensez-vous que cela dise quelque chose de ces anciens pays communistes qui sont maintenant devenus des démocraties autoritaires ?

Je suis sûre que cela a à voir avec l’oppression, la fuite de la liberté ainsi que la haine et la brutalité mutuelles et grandissantes entre les gens au pouvoir et les plus faibles. C’est ce que l’on peut observer dans certains pays anciennement communistes - la Hongrie d’abord, la Pologne ensuite. Mais cela gagne aussi rapidement les démocraties de l’ouest. Au début du tournage, je ne pensais pas avant tout en termes politiques. Désormais, le film me semble clairement politique, et même militant. Cela concerne la Pologne comme les Etats-Unis. L’écologie et les droits des femmes sont devenus les premières cibles des régimes populistes. Les animaux ne sont pas seulement une métaphore des victimes, on parle également des cibles actuelles de cet extrême manque d’empathie qui caractérise les nouvelles personnes au pouvoir ainsi que leurs acolytes.

Par différents aspects, Duszejko est une sorcière (une bonne sorcière bien sûr) : elle est féministe, elle a un fort rapport à la nature et semble connaître bon nombre de ses secrets. Elle ne suit que sa voie à elle et refuse le status quo de l’autorité masculine sur la nature et les femmes. Est-ce que cela vous convient si l’on désigne Pokot comme un film de sorcière ?

Pokot est tout à fait un film de sorcière. Toutes les femmes qui se battent pour la justice et refusent les compromis avec le pouvoir sont traitées comme des sorcières, encore aujourd’hui. Duszejko pourrait être leur icône.

Le thriller est généralement vu comme un genre très masculin : ces films sont souvent faits par des hommes, sur des hommes, pour les hommes. Pokot mélange différents genres, du thriller à la comédie noire. D’une certaine manière, le film suit lui aussi sa propre voie et refuse le status quo de ce genre masculin et de ses codes….

C’est une très belle description de nos intentions. Et c’est formidable de voir que cela fonctionne.

Pouvez-vous nous parler de votre implication sur le film The Lure que nous avons beaucoup aimé ?

Le scénario m’a intriguée, il est tellement différent de tout ce que je lis habituellement. J’aimais déjà les courts métrages d’Agnieszka et la passion qu’elle a mise dans ce projet, alors j’ai accepté d’être sa directrice artistique, une fonction nécessaire pour obtenir de l’argent de l’Institut du Film Polonais pour un réalisateur débutant. Lorsque j’ai visionné le premier montage, j’ai réalisé que nous avions affaire à quelque chose de spécial, et c’était mon devoir de défendre l’intégrité du film envers ceux qui ne le comprendraient pas mais qui ont le pouvoir de l’endommager. J’ai donné quelques conseils à Agnieszka mais mon but principal était de l’aider à finir le film de la manière qu’elle le souhaitait.

Entretien réalisé le 4 mars 2017.

par Gregory Coutaut

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Notre critique de Pokot

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