I Want You

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Haven, petite ville côtière anglaise. Martin est de retour après neuf ans d’absence dont plus de huit passés derrière les barreaux. Il n’a qu’une obsession: revoir la belle Helen, avec qui il partage un terrible secret. Helen veut oublier ce passé qui refait surface et le déluge d’émotions qu’il provoque en elle. Le jeune Honda, amoureux transi d’Helen et muet depuis le suicide de sa mère, va devenir son ami et confident et sera le témoin de l’inexorable destin des deux amants.

TOUCHE A TOUT

I Want You est le cinquième long métrage du cinéaste anglais Michael Winterbottom. Son premier film Butterfly Kiss racontait l’histoire d’amour de deux tueuses en série. Puis il revint faire un détour par la case télévision, où il a tout appris de l’art du montage, pour le très émouvant Go Now, dans lequel l’acteur Robert Carlyle apprenait qu’il était atteint d’une sclérose en plaques. Viendra ensuite la tragique histoire d’amour de Jude, tirée du roman de Thomas Hardy. Il quittera les costumes du début du XXe siècle pour son premier film politique Welcome to Sarajevo, une docu-fiction dénonçant les horreurs de la guerre en Bosnie. I Want You lui permet de renouer avec la fiction mais il alternera régulièrement les genres, expérimentant, s’essayant à différents styles, avec plus ou moins de réussite, mais refusant de se reposer sur ses lauriers et continuer à faire du cinéma comme il sait faire. Un réalisateur engagé et exigeant.

TROIS COULEURS

Ainsi il aurait pu se contenter de filmer l’histoire d’Helen et de Martin simplement, de manière traditionnelle. Or, ou peut-être parce que, cette histoire est somme toute assez simple et, bien que tragique, manque un peu de relief. Il a donc décidé avec l’aide de son caméraman Slawomir Idziak (ancien collaborateur de Krystof Kieslowski) de la mettre en couleur. Le film fut donc entièrement tourné avec des filtres, qu’ils soient jaune, rouge ou encore bleu. Les couleurs dominent et donnent un supplément d’âme à cette histoire qui entraîne le spectateur crescendo vers un inéluctable drame. Les deux hommes ne se contentent pas de jouer sur les couleurs mais aussi sur les flous, donnant parfois un sentiment de surnaturel au récit, quand cela ne sert pas à créer un certain détachement. Ainsi, quand Martin et Helen se retrouvent sur la plage, ils ne sont que deux ombres floues, reflet d’un passé qui n’existe plus et qu’il est vain de vouloir faire renaître de ses cendres. De même, à la fin du film, quand Helen et Honda sont sur le port, ils ne sont que deux profils tels deux ombres chinoises. Honda sort précipitamment du champ, il appartient encore à l’histoire, l’ombre d’Helen reste seule prisonnière du cadre pour quelques secondes, son rôle est terminé. C’est à travers le personnage d’Honda que le réalisateur sort encore plus du cadre traditionnel du contage d’histoire. Les images et sons qu’il enregistre à longueur de journée se mélangent dans sa tête dans des fondus colorés, sortes de fascinants rêves hallucinatoires. Ce notamment grâce aux superbes cadres de Slawomir Idziak, dont le travail fut d’ailleurs récompensé par une mention spéciale lors du Festival du Film de Berlin en 1998, où le film était présenté en compétition officielle.

CONTE DE FEE

I Want You c’est aussi et surtout la perte de l’innocence et la tragique poursuite de l’illusion nommée amour. Helen a perdu son innocence à 14 ans, quand elle a rencontré Martin et qu’elle est tombée amoureuse de lui. L’histoire recommence avec Honda, qui a cet âge quand il rencontre Helen et que son conte de fée s’entame. Car elle est sa princesse, la belle Helen, et son bracelet qu’il trouve sur les lieux de leur percutante première rencontre est le plus beau des souliers de vair. Il sera son prince, lui offrira des fleurs, une cassette avec l’histoire d’un jeune homme amoureux d’une jeune fille afin qu’elle comprenne. Il sera toujours là, à la surveiller, mais ne résistera pas à l’épreuve du feu qu’elle va lui faire passer. Avec la fin du film arrive également la fin du conte et sur la bande en voix-off, tout est bien qui finit bien mais une fois que la voix de Honda, entendue seulement au début et à la fin du film, prend le dessus pour raconter la fin du conte et que le mot "fin" a été prononcé, il poursuit avec la fin de son histoire et donne la réponse à la question que Helen lui avait posé un jour: "Est-ce que tu m’aimes?" - "Oui". A la fin du film l’amour n’a pas triomphé et le héros se retrouve seul alors que sa princesse vogue loin de lui. L’amour ça n’existe pas, sinon dans les histoires pour ceux qui veulent y croire, et qui s’y frotte dans la réalité s’y brûle les ailes. Helen et Martin ont tous les deux payé pour le savoir et Honda aussi. La seule forme d’amour qui survit est celle liée au sexe. Celle que pratique la sœur de Honda avec ses partenaires d’un soir, pas de sentiments, des corps qui se frôlent, des souffles courts et puis s’en va, au suivant.

ANGE OU DEMON

Ainsi, si Helen a renoncé à toute vie sexuelle, l’autre demoiselle couche à tout vent, ne s’en cache pas et est d’une franchise désarmante, presque candide. Elle est étrangère et semble effectivement, tout comme son frère, venir d’une autre planète, un ange tombé du ciel qui possède elle encore son innocence. Les deux ont d’ailleurs une relation pour le moins étrange, oscillant entre l’inceste (elle est consciente que Honda l’écoute lors de ses étreintes), la fraternité (une grande complicité les lie) et la maternité (elle se met dans une colère froide lorsqu’il rentre au petit matin après une nuit passée dehors sans prévenir, elle lui chante des berceuses). Rachel Weisz donne ses traits à l’envoûtante Helen. Un visage innocent, à qui l’on donnerait le bon dieu sans confession, derrière lequel se cache pourtant une personnalité troublée. Et si à un moment du film elle apparaît double par un jeu de miroirs, c’est aussi pour montrer cette dualité qu’elle possède. La brune contrastant avec la sœur de Honda, coiffée d’un casque blond presque blanc. Celle-ci est catholique et ne connaît pas la culpabilité car elle fait ce qu’elle veut. Si l’on ajoute à cela l’ex-détenu venu se replonger (expier?) dans son passé dans une ville nommée H(e)aven, le symbolisme religieux n’est jamais très loin mais cela dit vu d’une manière non conventionnelle, comme détournée. Martin résistera par ailleurs au chant de sirène de la sœur de Honda, préférant rester dans la culpabilité, corps et âme lié à Helen, rejetant ainsi le chemin de la rédemption que la sœur de Honda représente.

REFLET DE L’AME

Michael Winterbottom est un grand amateur de musique et celle-ci joue un rôle de surlignement dans le film. Ainsi tout d’abord la chanson-titre d’Elvis Costello, qui revient trois fois dans le film. Les deux premières fois, alors que Martin recherche Helen à travers des prostituées lui ressemblant et, enfin, quand ils vont se retrouver. Un véritable cri de l’âme plus que du cœur pour une recherche désespérée d’assouvir une passion-obsession qu’il est le seul à encore prendre pour de l’amour. La sœur de Honda est chanteuse occasionnelle dans une boîte de nuit et les chansons qu’elle interprète parlent toutes d’amours déçues ou du meurtrier qui sommeille en chacun de nous. La radio locale vient prendre le relais et quand l’émission d’appel à témoins ne parle pas de harcèlement, c’est pour que les chansons traitent du bel amour qui est parti on ne sait où, ou de cette fille si particulière que tout le monde rêve d’avoir à ses côtés. Michael Winterbottom se sert également de la télévision pour faire passer son message et, quand Martin repousse la sœur de Honda qui veut faire l’amour avec lui, le spectateur peut entendre provenant du poste "L’amour prend des chemins étranges". Enfin, le réalisateur joue sur les sons avec le personnage de Honda, qui est toujours aux aguets à enregistrer les conversations et à les rejouer chez lui, mixant les sons, les émotions, les vies, pour donner un sens à la sienne. I Want You est un film exigeant, porté par un excellent casting, qui laisse percer ses secrets à qui sait le regarder.

par Carine Filloux

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