La bataille des Thermopyles en 480 avant Jésus-Christ. Le Roi Léonidas mène une armée de 300 spartiates combattre les milliers de soldats perses de Xerxès, prêts à envahir la Grèce et Sparte.




Si Sin City avait le potentiel pour devenir un film culte, on ne pouvait en dire autant de 300 lorsque le projet fut annoncé. Le roman graphique à l’origine du film, signé du même auteur que Sin City, Frank Miller,
 
était largement moins connu. Il ne fait pas partie d’une série de bandes-dessinées connues et reconnues. De plus, ni le réalisateur de 300, Zack Snyder, ni son casting ne bénéficient de la notoriété de l’équipe du film de Robert Rodriguez. Or, si ce dernier a su s’avérer une petite réussite, c’est pourtant cette seconde adaptation qui jouit aujourd’hui d’une célébrité imprévisible. Outre son carton improbable au box-office (le double de son budget en une semaine), 300 entre également dans le cercle cinématographique des films polémiques. Avec toute une portion du pays iranien (étudiants et ministres
 
côte-à-côte) face à lui, le film n’a pas fini de faire parler de lui. Si la controverse paraît, comme à l’accoutumée, découler de la susceptibilité et de l’incompréhension d’un certain public, l’objet continue à diviser les spectateurs, non pas par sa politique (à proprement parler inexistante à l’écran) mais par son parti-pris, peut-être plus affirmé que celui de son prédécesseur. 300 est une expérience unique ancrée dans son premier degré, jusqu'au-boutiste dans sa démarche esthétique, qui aliénera forcément une part des cinéphiles.



On peux comprendre ce qui a intéressé Rodriguez dans sa volonté de traduire littéralement les cases de la BD, donnant naissance à une adaptation si fidèle à sa source que son auteur fut appelé à co-réaliser. Il était déjà plus difficile de saisir en quoi une deuxième tentative similaire serait pertinente pour un cinéaste. Et pourtant, 300 apparaît d’emblée plus réussi que ce précédent essai. Pour rappel, en ce qui concerne les matériaux de base respectifs, Sin City est déjà bien plus développé sur papier que 300. On y note un découpage qui multiplie les cases et les images, beaucoup de dialogues et de monologues, plusieurs
 
enjeux, plusieurs intrigues, là où 300 demeure à l'image de son style: dépouillé. Et c’est justement ce qui offre à Snyder plus de libertés. A lui d’imaginer (pour son scénario comme pour son storyboard) tout ce qui menait à chacune des doubles pages iconiques dessinées par Frank Miller pour le format original. Ainsi le transfert s'avère moins figé que celui de Sin City, qui respectait quasi- scrupuleusement le découpage du dessinateur. De plus, les décors de 300 ont beau être virtuels, ils illustrent une histoire épique, toute en extérieurs. Jamais le film ne manque de souffle. Certes, quelques incrustations
demeurent approximatives et trahissent le procédé,
l'espace
 
de quelques rares plans, mais jamais ne se retrouve-t-on dans les ténèbres étouffantes de l'environnement de Sin City (qui participait bien sûr à l'atmosphère du film mais indiquait néanmoins les limites de son voyage de la case à l'écran).



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Si ce problème est résolu, reste néanmoins un tas d’autres choses qui pourront agacer les spectateurs les plus allergiques aux ralentis, à la"surstylisation", aux répliques hurlées, au grotesque et au magnifique. Snyder canalise Miller comme personne et signe un monument du film de
 
guerre pompier et bourrin. Déjà dans son premier long métrage, L’Armée des morts (2004), on remarquait quelques ralentis et autres gros plans "abusifs", tantôt ratés (tous ces ralentis sur des flingues que l’on vide de leurs balles, de douilles qui sautent et qui tombent), tantôt diablement réussis (ces deux derniers plans "hantés" sur Jake Weber à la fin). Une approche formelle qui témoignait de l'intérêt de leur auteur pour tout ce qui touche à la manipulation du temps. Ici, le metteur en scène s’y essaye davantage et s’y aventure encore plus loin. Et c'est souvent sublime. Il faut dire que la source choisie s'y prêtait. La vague d’adaptations de comics présentait des expériment-
 
ations communes dans leurs approches du médium et sa représentation à l’écran, notamment dans leur désir de retranscrire sur pellicule la puissance et le dynamisme que les dessinateurs de comics parviennent à insuffler à leurs images pourtant fixes. Comment garder cette force sans la dénaturer par le mouvement, propre au cinéma? En réduisant le mouvement à l’extrême. En adoptant une esthétique picturale. En utilisant le meilleur de la technologie numérique pour se permettre de dilater le temps au maximum, s'approchant au plus près de la case de BD.



Autrefois, cela nous donnait le bullet time de Matrix, la caméra "libérée", capable de se faufiler partout, de Blade II ou de Spider-Man, ou même l'approche (forcément) plus terre-à-terre (parce que signée Bryan Singer) de X-Men 2 avec ce mouvement ample, au ralenti et en motion control, qui nous permettait de voir comment Nightcrawler parvenait à neutraliser tous les gardes du corps du Président en se téléportant très rapidement. Aujourd’hui, en digne successeur, Snyder pousse son parti-pris jusqu'au bout et celui-ci n'est jamais plus abouti que lors de ces quelques "plans-séquences" où la caméra choisit de s'attarder sur un seul des
 
personnages principaux, au milieu d'une bataille qui en compte des milliers, pour nous montrer sa sidérante progression. Dans le même plan, Snyder passe du plan serré au plan large, du ralenti à l’accéléré, et vice versa, en gardant intact la continuité, la cohérence et l’appréhension géographique du spectateur, qui n’est jamais perdu. Quelque part entre les bullet time de Matrix et le célèbre travelling latéral d'Old Boy (où le héros combat une flopée d’adversaires dans un couloir sans jamais reculer), ces plans renvoient aux plans-séquences en voiture de La Guerre des mondes et Les Fils de l'homme, dans une veine bien moins réaliste évidemment. Snyder affiche sa suresthétisation là où Spielberg se jouait de
 

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l'impossible et où Cuaron effaçait l'artifice pour plus de véracité. Les trois auteurs témoignent néanmoins de cette volonté de représenter le caractère "inarrêtable" des protagonistes.




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Qui sont ces protagonistes? Les Spartiates, un peuple dévoué à l'art de la guerre. Dans les premières critiques, on pouvait lire que le film allait aisément être interprété dans tous les sens, politiquement parlant. Snyder déclare qu'il n'y a aucune allégorie, aucune
 
analogie, rien de politique àvoir dans son film. Lors d’une conférence de presse, un journaliste lui dit reconnaître George W. Bush dans le personnage de Léonidas (Spartiate à la tête des 300, "héros" du film) tandis qu'un autre reconnaît le président américain en Xerxès (tyran autoproclamé Dieu-Roi des Perses et du monde). Qui est le plus proche de la vérité? Les Spartiates/Grecs, avides de guerre comme de bons Texans, représenteraient-ils l'Occident face au Moyen-Orient de Xerxès? Ou bien est-ce Xerxès, envahisseur doté de troupes plus nombreuses et de technologies martiales plus avancées, qui symbolise Bush et ses soldats, partis imposer
 
à l'Irak (Sparte) ses conditions? Miller n'est pas un auteur de BD pour rien, la figure du justicier (ou vigilante) posant déjà tant de questions de par le droit qu'il s’octroie de régler les torts. Et dans son domaine, Miller a un peu été de tous les côtés. Certes son Batman est un vigilante mais dans Batman: Dark Knight, Batman incarne le Bien face à un Superman à la solde d'une Amérique à tendance facho. Dans Sin City, cela va sans dire, Miller adopte les codes du genre et se complaît dans des histoires d’antihéros expéditifs tels qu'on en a connus dans les polars des années 50 ou 70, comme Dirty Harry.



Et 300 est clairement une lettre d'amour à la dévotion d'un peuple pour qui l'honneur, le devoir, le sacrifice et la mort au combat sont les principales vertus. Le film épouse ce point de vue mais sans y donner de résonance actuelle. Jamais le film ne s’aventure sur le terrain miné d’un Pearl Harbor, narrant un événement relativement récent et promu (malgré lui ou pas) film de propagande. Le roman graphique, tout comme le film, se place dans une hyper-réalité fantasmée apparentée davantage à l'heroïc fantasy d'un Seigneur des anneaux qu’à l’approche plus "crédible" d’un Gladiator ou d’un Troie. Et c’est à ces films-là qu’il se verra comparé. Qui aurait cru, après les échecs financiers d’Alexandre ou Kingdom of Heaven, qu’un énième
 
péplum rencontrerait le succès auprès du public? Au vu du résultat final, on n'est pas forcément étonné. Outre certains apports originaux qui ne sont pas pour déplaire (les scènes de bataille, illustrant pour une fois de manière claire la stratégie des soldats, parviennent à offrir un spectacle différent du choc des armées coutumier auquel les derniers films du genre nous ont habitués), 300 se démarque justement de ses ascendants filmiques par son visuel inédit. De sa photo sépia à tomber jusqu’à ses tableaux démesurés, en passant par les éjaculations de sang au traitement surréaliste qui renvoient davantage à la peinture, l’œuvre n’en finit pas d’impressionner. Alors certes dénote-t-on quelques
bémols. Les rajouts scénaristiques par rapport au comic book original, situés à Sparte alors que les 300
 
image livrent bataille, ne se révèlent pas foncièrement utiles mais ont le mérite d’enrichir le personnage de la Reine Gorgo. L’approche du personnage de Xerxès, vraiment "limite", demande un petit moment pour que l’on s’y fasse. Mais l’ensemble est si spécial, si particulièrement attrayant pour quiconque adhérera à son style, que 300 mérite sa renommée.