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WORLD TRADE CENTER


Oliver Stone avait fait le voyage à Deauville pour continuer à présenter son World Trade Center au public européen après son escale vénitienne. A défaut d’avoir avec lui Nicolas Cage, Stone a emmené Maria Bello et, surtout, les deux véritables survivants de la catastrophe, John McLoughlin et Will Jimeno. Conférence de presse.


Q - La première question s’adresse à Will Jimeno et John McLoughlin, les deux véritables héros du film: Après l’aventure que vous avez vous-même vécu, quelle a été votre réaction en voyant le film pour la première fois?

John McLoughlin - J’ai vu le film pour la première fois avec Will, Donna (McLoughlin) et Allison (Jimeno) et j’ai trouvé ça très magnifiquement fait. C’est après l’avoir vu pour la deuxième fois avec de la famille et des amis qu’en sortant de la salle je me suis effondré. C’est vous dire à quel point le film m’a touché. C’est la fidélité aux évènements qui rend le film si fort à mes yeux.

Will Jimeno - Pour moi c’était comme un grand huit émotionnel de revoir mes amis mourir, de voir la douleur dans ma famille, mais je suis sorti de la salle extrêmement fier et je suis allé voir Oliver et je l’ai embrassé. Je lui ai dit qu’il n’avait pas fait du bien qu’à l’Amérique mais aussi au monde entier avec ce film, car il montre l’Histoire, et comment en tant qu’humains on peut faire équipe pour conquérir le Mal. C’est pour ça que j’aime le film et que j’en suis fier.

Q - M. Oliver Stone, le slogan de la police américaine est "Protéger et servir". Vous avez vous-même un passé de soldat; avez vous le sentiment dans votre vie d’avoir été récompensé par rapport à ce que vous avez donné?

Oliver Stone - (en français) Je trouve que c’est une très bonne question. Après 30, 35, 40 ans, de retourner dans le service, de voir des hommes au service du public, ça m’a beaucoup rafraîchi, ça m’a donné de l’espoir, le fait de retourner dans les quartiers des gens qui travaillent, à New York qui est ma ville naturelle… ça m’a beaucoup ému et ça m’a donné de l’espoir.

Q - Maria Bello, pouvez-vous nous raconter votre expérience du 11 septembre? Et est-ce qu’elle a contribué au fait que vous acceptiez de faire ce film?

Maria Bello - J’étais à New York le 11 septembre. Il y a tellement d’histoires personnelles ce jour-là et j’en ai juste vécu une. J’étais là pour la première d’un film et après la catastrophe, les médecins et les infirmières ont été invités à se rendre sur les lieux. Or ma mère est infirmière, donc nous sommes descendues en ambulance à l’hôpital St-Vincent et nous avons attendu là-bas toute la journée des gens qui ne sont jamais venus. J’ai donc remonté la 6e Avenue avec mon bébé de six mois et j’ai le souvenir indélébile d’avoir vu un SDF dans un tutu rose qui escortait un homme d’affaires en larmes qui saignait de la tête. Il y a tellement d’histoires comme celle-là, de gens qui s’entraident à travers des barrières sociales, économiques, raciales ou politiques, et c’est de ça que parle notre film. C’est moins un film sur la tragédie de ce jour là que sur la force de survie de l’esprit humain, et je suis tellement heureuse d’en faire partie.

Q - M. Stone, comment avez-vous décidé que suffisamment de temps était passé pour faire un film sur le 11 septembre?

Oliver Stone - Je pense que la fiction à travers l’histoire doit parler de situations qui intéressent les gens sur le moment. Que ce soit du théâtre, un film, un livre, de la musique, ça devrait parler de ce qui se passe en ce moment même. Malheureusement on ne voit pas tout assez en profondeur, vu la vitesse à laquelle les médias traitent des évènements, la vitesse à laquelle sortent des téléfilms pseudo-biographiques. Ça prend un peu de temps pour que les évènements se décantent et, je parle pour John et Will, je pense que ça leur a pris deux ans pour se remettre de la tragédie avant de pouvoir en parler à Andrea Berloff, la scénariste, et aux producteurs Michael Shamberg, Stacy Sher et Debra Hill. Le projet a évolué pendant une année, puis il est resté en sommeil pendant encore un an, et je suis arrivé dessus la quatrième année, et nous en sommes à la cinquième. A mes yeux il est temps qu’on se réveille, parce que les conséquences du 11 septembre sont plus graves que la tragédie en elle-même. Ce jour est passé. Ce jour n’était pas horrible comparé à ce qu’on vit maintenant, une époque avec tellement plus de morts, de terreur, une crise constitutionnelle. Si je travaillais maintenant, je me consacrerais à ce problème. Mais j’aimerais que vous les écoutiez eux.

Will Jimeno - En tant que survivant, je pense que John et moi nous disons que ce n’est jamais trop tôt pour rendre hommage. En s’en prenant au World Trade Center, les terroristes n’ont pas seulement attaqué les Etats-Unis mais aussi le monde. Rappelons que des gens de 87 pays y sont morts. Pour citer le philosophe Edmond Burke: "La seule chose qui permet au mal de triompher est l’inaction des hommes de bien". Pourquoi attendre vingt ans pour en parler? Comme le dit John, nous sommes vivants aujourd’hui, mais on ne sait pas combien de temps on sera encore là. Oliver et Paramount nous ont amené pour que vous puissiez voir à travers nos yeux le courage de l’humanité ce jour-là. N’est-ce pas mieux d’avoir les faits devant vous aujourd’hui plutôt que devoir supposer? Mon boss et moi avons vu qu’il y a toujours des gens bien pour aider les autres et c’est ce que le film montre, surtout dans cette période troublée. Et c’est pour ça que ce n’est pas trop tôt.

Q - Maintenant que vous avez commencé à montrer le film en Europe, avez-vous constaté une réaction différente que celle vue aux Etats-Unis, notamment à cause du ton optimiste du film et de la présence du personnage de Michael Shannon?

Oliver Stone - C’est un peu trop tôt pour le dire, nous revenons à peine de Venise et le film n’est pas encore sorti. Mais de ce que j’entends d’Italie, d’Allemagne et de France pour l’instant, la réaction est assez similaire. L’anti-américanisme que nous craignions semble ne pas prendre pied vu que le film parle surtout du cœur humain. Les gens dans la presse qui ont tendance à résister au film semblent plutôt être des idéologues qui "ne croient pas à la discussion politique seulement" (en français). Le film n’est pas politique. C’est à chacun en sortant du film d’avoir son propre point de vue politique. Nous n’avons jamais abordé ce genre de questions avec Will et John, ni avec Maria qui est d’ailleurs une communiste comparée à moi (rires). On s’est tous réunis sur ce film pour parler de l’instinct de survie de ces deux hommes qui se connaissaient à peine avant d’être ensevelis, de leurs relations avec leurs épouses, avec leurs sauveteurs, l’aborder en somme à travers une dimension spirituelle. Je qualifierai presque le film de métaphysique. Et j’ajouterai que j’ai reçu avec ce film mes meilleures critiques américaines depuis Platoon et que le box-office marche bien pour un drame. En trois semaines nous en sommes à 60M$. Et le film fonctionne aussi bien dans les grandes que dans les petites villes, chez les jeunes ou les vieux, les hommes ou les femmes. Les opinions recueillies au sortir des salles sont également les meilleures que j’ai jamais eues.

Q - En tant que créateur, comment faites-vous la part des choses entre ce qui relève de la fiction et ce qui relève de l’histoire vraie? Et en ce qui concerne le personnage du Marine, que représente-t-il pour vous?

Oliver Stone - J’ai ici deux survivants d’un holocauste. Il n’y a que vingt survivants, et en voici deux. Et parce qu’ils sont deux, ils peuvent se corroborer l’un l’autre. Ils nous ont tout donné, tout raconté. Comme l’a dit Will tout à l’heure, il faut en profiter tant qu’ils sont là. Mais nous ne nous sommes pas laissés enfermer seulement par leur récit. Nous tournions un film et ils comprenaient qu’on devait prendre 24 heures et les transformer en deux. Nous n’avons pas hésité non plus à aller dans leurs esprits. Will a eu une vision de Jésus avec une bouteille d’eau et ça représentait beaucoup pour lui, c’est peut-être ça qui a fait la différence entre la vie et la mort, qu’il est revenu, qu’il s’en est tiré. Et John, qui est resté sept heures et demi de plus dans le trou que Will, John à son tour commence à glisser. C’est là qu’on passe à des rêveries, des visions de sa femme. On recherchait une dimension métaphysique: qu’est-ce qui a gardé ces hommes en vie? Est-ce simplement physique, ou bien est-ce également quelque chose dans le cœur? Quant au Marine, j’aurais aimé qu’il soit là aujourd’hui, mais ce n’est pas exactement un "bon client". Le récit de ses actions est véridique, on a parlé de lui dans la presse à l’époque, il s’est réengagé dans l’armée et est parti en Irak. Tout son récit est réel: il était comptable, il a parlé à son pasteur, s’est fait couper les cheveux, a trompé les autorités pour rentrer sur le site du World Trade Center. C’est très hollywoodien, je sais. Mais son histoire montre que de nombreux Américains sont spontanément venus aider. Il existe. On ne l’a pas inventé. Et je sais que de gens pensent: "Oliver Stone dit que la guerre en Irak est juste". Ce sont des bêtises. Chaque personnage à la fin a sa petite vignette de conclusion, et le Marine, comme beaucoup d’Américains, voulait se venger et il le dit. Et ne pas le montrer aurait été malhonnête, ça aurait été politiquement correct et ce n’est pas le film que je voulais faire. Mais à mon avis, il aurait du aller en Afghanistan et non en Irak.

Propos recueillis par Liam Engle et Christophe Chenallet

le 2 septembre 2006


 
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