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FilmDeCulte -
Quel regard
portez-vous sur
l’industrie pornographique?
Tsai
Ming-Liang -
Tout le monde
regarde
des films pornos, mais tout le monde dit que
c’est
seulement l’affaire du voisin (rires).
Aujourd’hui,
les films pornos sont devenus nécessaires, c’est
comme
manger au restaurant ou aller aux toilettes.
Quand
j’en vois un, je pense toujours au gaspillage. Le
genre appartient au cinéma, il utilise le même
savoir-faire, mais l’écriture est pauvre et le
jeu des
acteurs assez affligeant. Comme des boîtes de
conserve
qu’on empile les unes sur les autres. Au Japon
par
exemple, où il existe une industrie porno très
florissante, les visages ont beau changer, c’est
tout
le temps la même chose. Il n’y a pas d’effort sur
la
création. J’ai visionné beaucoup de films pour la
préparation de La Saveur de la pastèque.
Dans
l’un, on voyait en gros plan un vagin chatouillé
par
un coton-tige. Quand on coupe le son, on ne voit
plus
qu’un morceau de chair. D’un point de vue
bouddhiste,
il n’y a pas de honte à avoir, c’est juste un
corps.
Pourquoi les hommes désirent autant posséder un
corps?
Après tout, pourquoi a-t-on besoin de consommer,
pourquoi certains convoitent des sacs Vuitton?
L’idée
de La Saveur de la pastèque est née de ce
morceau de chair.
FilmDeCulte -
Comment s’est passée
votre
collaboration avec Yozakura Sumomo, qui est,
elle,
une vraie actrice de film porno?
Tsai
Ming-Liang -
Je l’ai choisie
parce
qu’elle était bien en chair et qu’elle
ressemblait à
une poupée gonflable. Mais Lee Kang-Sheng était
contre: "J’en veux pas! C’est pas du tout mon
style!" (rires) Au départ, elle pensait venir
à
Taiwan pour tourner quatre films pornos. Elle est
restée huit jours, elle n’a jamais lu le
scénario, ce
sont ses agents qui lui ont présenté les
séquences à
tourner. Suivant les positions (c’est très
codifié),
les tarifs étaient différents. A son arrivée,
elle a
été surprise de voir une équipe aussi nombreuse.
Pour
la scène de la pastèque, elle n’avait pas besoin
de
retirer sa culotte, le fruit cachait son sexe,
mais
elle l’a quand même fait. Personne n’osait trop
la
regarder, ça aurait été tout aussi gênant de lui
demander de remettre sa culotte (rires). Au fil
du
tournage, elle s’est rendue compte qu’on tournait
aussi des passages de comédie musicale. Elle a
voulu
participer, j’étais totalement pour, j’étais même
prêt
à lui écrire des scènes. Mais ce n’était pas
stipulé
dans son contrat, ses agents n’ont pas voulu,
elle n’a
donc pas pu le faire. Elle a beaucoup pleuré. Le
dernier jour, avant de partir, elle m’a confié
qu’elle
aimerait devenir une vraie actrice, qu’elle
espérait
tourner dans un film normal. Je lui ai dit
qu’elle
avait beaucoup apporté au film, ne serait-ce que
par
sa présence, et qu’elle avait ouvert les yeux de
mes
acteurs. Grâce à elle, ils perçoivent le corps de
l’acteur différemment. Un corps n’est qu’un
corps.
FilmDeCulte -
Vous intéressez-vous
au
cinéma de David Cronenberg? Avez-vous vu
Crash?
Tsai
Ming-Liang -
J’aime beaucoup
ses
films en général, en particulier La
Mouche.
Mais je n’ai pas vu Crash.
FilmDeCulte -
On trouve aussi chez
lui
une vision décomplexée du corps et du sexe,
soumis aux
mutations et emprunt d’une certaine
froideur.
Tsai
Ming-Liang -
Il y a
certainement
des similitudes entre Cronenberg et moi: le corps
n’est pas à prendre trop au sérieux. Dans La
Saveur
de la pastèque, il y a une part d’ironie et
de
dérision mais il faut quand même faire l’effort
de
regarder ce corps, tour à tour précieux, ridicule
et
abject. L’important c’est d’aller voir ce qui se
cache
à l’intérieur. La réalité de ce corps, c’est
qu’il
vieillit, qu’il s’enlaidit et qu’un jour il va
mourir.
On peut toujours recourir à la chirurgie
esthétique
pour retoucher telle ou telle partie. Personne ne
veut
regarder cette réalité, nous avons tous les mêmes
hantises un peu désespérées: rester jeune, perdre
du
poids, modeler sa silhouette. Mais on ne peut pas
toujours lutter, le corps est condamné. Mes
acteurs et
mes personnages vieillissent avec moi. Rien n’est
immuable. Dans la séquence finale, il y a un
corps
inerte, peut-être mort, qui continue à être
utilisé.
Le titre chinois du film, Tian Bian Yi Dou
Yun,
"un nuage au bord du ciel", parle d’une
rencontre. La
rencontre des deux héros, c’est comme la fusion
de
deux nuages. Elle relève du hasard, de quelque
chose
qu’on ne peut pas contrôler. Le corps n’est pas
libre,
mais l’âme si. L’amour n’est pas éternel, mais le
moment où deux êtres se découvrent et se
rencontrent,
on ne peut pas l’oublier.
FilmDeCulte -
Qu’en est-il de votre
projet avec le Louvre?
Tsai
Ming-Liang -
Le tournage aura
lieu
en 2007, je travaille en commun avec l’équipe du
Louvre. J’en suis encore au stade préparatoire,
mais
je trouve ça très excitant. On considère de plus
en
plus le cinéma comme un simple produit de
divertissement. Avec le soutien d’un musée, j’ai
l’impression qu’il redevient une œuvre d’art.
Entretien réalisé par
Danielle Chou A
Paris, le
16 novembre 2005
- 3/3 -
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