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FilmDeCulte -
Vous êtes-vous
identifié à
cette équipe de tournage dont on suit les
mésaventures
et qui occupe cette même position voyeuriste? Le
cinéma chinois est réputé pour être prude, au
contraire du Japon ou de la Corée, pensiez-vous
lever
un tabou?
Tsai
Ming-Liang -
Dans mes films,
la
plupart du temps, le public ne voit pas ce que
voient
mes personnages. Dans The Hole, Lee
Kang-Sheng
épie sa voisine; dans Goodbye, Dragon Inn,
Chen
Shiang-Chyi se rend par curiosité dans la cabine
du
projectionniste. Les personnages sont voyeuristes
mais
je ne satisfais pas le désir voyeuriste du
public. De
mon point de vue, c’est moins du voyeurisme que
de
l’observation. Donc je peux filmer en toute
tranquillité (rires). Une journaliste m’a demandé
comment mon film allait être perçu par le public
taiwanais. Au festival de Berlin, un film
hong-kongais
avait été projeté avant le mien, le film érotique
de
Yonfan, les gens allaient le voir en catimini, un
peu
honteux. Mes films, les gens vont le voir entre
collègues et entre amis, à visage découvert
(rires).
Parce que je ne satisfais jamais ce désir
coupable.
Pour certains spectateurs taiwanais, c’est une
découverte, c’est la première fois qu’ils voient
une
scène de sexe tournée à la manière d’un porno,
mais le
film n’est pas un film porno. Ils commencent
alors à
s’interroger sur la signification du mot. Est-ce
qu’il
suffit de montrer un sexe, un coït, de retirer
ses
vêtements pour qualifier un film de
pornographique?
L’accueil du public taiwanais a été très
enthousiaste.
Depuis 2001, je descends dans la rue avec Lee
Kang-Sheng pour vendre les billets directement
aux
passants. J’essaie d’organiser des débats,
d’attirer
des gens qui d’ordinaire ne vont pas au cinéma.
On a
ainsi pu rassembler 50 000 spectateurs. La grande
majorité était des étudiants. Les 80 000 suivants
ont
été attirés par la presse et les journaux télé
qui y
voyaient du scandale: un film porno aurait
soit-disant
échappé à la censure. Le film a été interdit aux
moins
de 18 ans. Mais dans les lycées, certains élèves
de
terminale ont plus de 18 ans. Un professeur a
donc
emmené une centaine d’élèves au cinéma pour voir
La
Saveur de la pastèque. A Taiwan, les gens qui
viennent voir mon film le font avec sérieux.
FilmDeCulte -
Vous collaborez depuis
longtemps avec Lee Kang-Sheng. Chaque film est
l’occasion de donner de ses nouvelles. D’abord
voyou
(Les Rebelles du Dieu Néon), employé des
pompes
funèbres (Vive l’amour) puis vendeur de
montres
(Et là-bas quelle heure est-il?)… Comment
a-t-il abordé ce nouveau rôle? Quelle a été sa
réaction? Quels changements avez-vous observé
dans son
jeu d’acteur?
Tsai
Ming-Liang -
Je n’ai jamais
pensé
collaborer si longtemps avec Lee Kang-Sheng
(sourire).
Peut-être que ça vient de mon cinéma, qui suit
les
aléas de la vie. J’ai de la chance, je ne suis
pas une
star, je n’ai pas besoin de me plier au marché,
de
réaliser un polar ou une comédie grand public. Au
fil
du temps, je me suis rendu compte que j’avais à
disposition des outils très intéressants. En
développant certains thèmes de mes films,
j’apprends
aussi sur la vie. Dorénavant, ma caméra ne peut
plus
se passer de Lee Kang-Sheng, je veux connaître la
suite. Une vie peut changer du tout au tout,
l’adolescent devient adulte, il grossit, il
maigrit...
A partir de La Rivière, j’ai décidé que je
continuerai de filmer Lee Kang-Sheng. Je vais
rarement
demander aux acteurs ce qu’ils ressentent, ce
qu’ils
pensent de mon scénario ou de leur rôle. Par
exemple
dans une séquence, Lee Kang-Sheng fait l’amour
avec
celle qui joue d’habitude sa mère [Lu Yi-Ching –
ndlr]
(rires) Je n’ai pas le temps de penser à tout ça,
je
ne vais pas les réconforter. C’est à eux de
réfléchir
sur leur travail, mais je les sais très
compréhensifs.
Yang Kuei-Mei ne voulait pas jouer une actrice de
film
porno, elle n’osait pas, je l’ai alors fait
chanter
dans les toilettes (rires). Quand elle est
arrivée sur
le plateau et qu’elle a vu un pénis géant, elle a
été
très choquée et un peu déstabilisée
(rires).
Les acteurs font avec: leur carrière les amène à
faire
face à toutes sortes de situations, ils sont
lucides,
ils savent que la comédie est une partie de leur
vie,
pas toute leur vie. Ils comprennent parfaitement
mes
intentions. Mais il arrive parfois qu’ils aient
des
réclamations: Lee Kang-Sheng voulait interpréter
un
tueur ou un flic pour changer (rires): "Mais
pourquoi tu parles tout le temps de moi, pourquoi
on
ne tourne pas un thriller?" Chen Shiang-Chyi
est
allée le raisonner et l’encourager, elle lui a
dit:
"J’échangerais dix propositions de films
d’action
contre un film de Tsai Ming-Liang". Lee
Kang-Sheng
devait se déshabiller pour les besoins du film,
il l’a
fait. Mais parfois il était mécontent. Il devait
se
masturber pour une séquence, il faisait très
chaud, il
n’y arrivait pas. Je l’ai entendu grommeler:
"Mais
quel intérêt de filmer ça? Pourquoi me montrer si
laid?" J’ai levé la tête du combo et j’ai
rétorqué: "Lee Kang-Sheng! Tu ne peux plus
rien me
reprocher. Puisque tu es réalisateur
maintenant
(rires) [Lee Kang-Sheng a écrit et réalisé un
long
métrage en 2003 intitulé The Missing, avec
Miao
Tien et Lu Yi-Ching - ndlr]. Quand on est
réalisateur,
on sait exactement ce qu’on veut, mais on ne sait
pas
toujours comment l’expliquer. L’essentiel, c’est
d’avoir une confiance
réciproque.
FilmDeCulte -
La séquence finale est
puissante parce qu’elle mêle des sentiments
contraires, à la fois l’euphorie, la détresse,
l’amertume, la cruauté… On pourrait la rapprocher
du
dénouement de The Hole, où Lee Kang-Sheng
tend
un verre d’eau à Yang Kuei-Mei à travers le trou
qui
sépare leurs deux appartements. Quelle
signification
donnez-vous à cette réunion
inopinée?
Tsai
Ming-Liang -
Ce que je
voulais,
c’était faire face à la réalité et rester
honnête. Or,
dans La Saveur de la pastèque, cette
réalité
est tronquée, morcelée. Les scènes sont isolées
les
unes des autres, chacune revendique son monde
propre,
tout est cloisonné, les personnages restent
prisonniers de leur bulle. La dernière séquence
est
très cruelle: d’un côté, on voit l’équipe de
tournage
en train de manipuler un corps inerte, de l’autre
des
hôtesses de l’air souriantes. Une autre personne
regarde à travers le trou, c’est Chen
Shiang-Chyi.
C’est apparemment la plus chanceuse parce qu’elle
se
tient en retrait et ne participe pas. Mais elle
est
aussi malheureuse que Lee Kang-Sheng. L’homme
qu’elle
regarde pénétrer une autre femme, c’est celui
dont
elle est amoureuse. Et les deux sont séparés par
un
mur. Je montre une réalité misérable, mais pour
la
dernière "étreinte", je voulais quelque chose de
cruel
et d’inimaginable, je voulais, littéralement, un
accouplement. On a beau avoir un regard tragique
sur
la condition humaine, l’amour survit malgré tout.
Il
fallait coûte que coûte trouver un moyen de
rapprocher
ces deux êtres.
FilmDeCulte -
Le sexe est-il, en fin
de
compte, un médiateur comme un autre, à l’heure où
les
relations sont de plus en plus
virtuelles?
Tsai
Ming-Liang -
Ma réflexion est
simple: quand on ne croit plus à rien, quand on
arrive
à vendre son corps, qu’on devient une marchandise
et
qu’on vend son image pour gagner de l’argent, on
ne
peut pas tomber plus bas. On cède à la pression
de la
société, à la pression des médias, de l’économie.
Le
dernier tabou est levé, les valeurs explosent. Au
fond
tout ça, c’est du gâchis, c’est la preuve qu’on
n’a
pas confiance en soi, qu’on ne croit pas à sa
dignité.
Ce qui m’intéresse, c’est ce basculement, cette
brouille des repères et ce déclin des valeurs. Si
je
perds toute pudeur et toute sensibilité, est-ce
que le
monde a encore un sens? Si le sexe est devenu un
outil, est-ce que je peux encore éprouver des
sentiments? Je pense que ces sentiments existent
toujours, mais qu’il faut aller les chercher,
sous la
poussière. On a toujours besoin d’une vraie
relation
amoureuse.
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