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TSAI MING-LIANG
Accompagné de son
producteur Vincent Wang, Tsai Ming-Liang
était de
passage à Paris pour la promotion de La Saveur
de
la pastèque. L’homme ne faillit pas à sa
réputation: rieur et volubile. Si le grand
public, peu
habitué au silence, juge ses films difficiles
d’accès,
le cinéaste sait se montrer enthousiaste et
persuasif,
intarissable sur l’amour, les acteurs (Lee
Kang-Sheng
et Chen Shiang-Chyi) et cette fichue solitude qui
empoisonne l’existence.
FilmDeCulte -
Après Goodbye,
Dragon
Inn, où vous évoquiez de façon très
nostalgique la
fermeture d’un cinéma de quartier, comment est
née
l’idée d’un film comme La Saveur de la
pastèque? On relève de nombreuses
correspondances
avec vos œuvres précédentes.
Tsai
Ming-Liang -
Ce n’est pas venu
tout
de suite, mais j’ai cette idée depuis 1999. Je
vivais
en Malaisie, il n’y avait pas grand-chose à
faire, pas
de télé à regarder (rires). Mon travail est lié à
ma
vie et mes états d’âmes, et à cette époque-là,
mes
films étaient rejetés par le public taiwanais.
Certains avaient eu des mots très virulents à mon
égard: "Pourquoi fait-il toujours ce genre de
films
si sombres et si pessimistes? Pourquoi
montre-t-il une
telle facette de Taiwan?" Mes films ne se
vendaient pas, n’avaient aucune incidence sur le
box-office. J’ai quitté Taiwan et je suis
retourné en
Malaisie. J’ai alors écrit deux scénarios, l’un
était
celui de La Saveur de la pastèque, l’autre
parlait de travailleurs immigrés. J’avais
moi-même
l’impression d’être un travailleur immigré à
Taiwan.
Puisque j’étais un paria, que je courais après
les
subventions, et que tout le monde me dédaignait,
je me
suis dit: "Autant faire un film porno". Le
personnage de Lee Kang-Sheng s’est retrouvé dans
la
même situation que moi, dans un environnement
dégradant. De là est née l’idée d’un acteur de
film
porno. A défaut de budget, mes deux projets n’ont
pas
abouti. Entre-temps j’ai réalisé Et là-bas
quelle
heure est-il et Goodbye, Dragon Inn.
Quand,
de nouveau, j’ai eu de l’argent, je me suis mis
en
tête de revenir vers ces deux projets. Ce qui est
curieux, c’est que La Saveur de la
pastèque a
été écrit bien avant Et-là bas quelle heure
est-il, mais qu’il fait référence à mes
précédents films. Dans Et là-bas…, Lee
Kang-Sheng vendait des montres sur un pont et y
rencontrait Chen Shiang-Chyi, mais le pont a été
démoli par la suite. Comme il n’y avait plus de
pont,
Lee Kang-Sheng n’avait plus nulle part où
travailler.
Le stade suivant de la dégringolade était le
porno,
logique (rires). L’idée de La Saveur de la
pastèque vient aussi de mon âge. Plus je
vieillis,
plus je doute de l’amour. Tout change, rien ne
semble
durer.
FilmDeCulte -
Vous passez d’un
langage
métaphorique (entre autres, la représentation de
l’eau
dans vos films), à un langage plus cru et plus
explicite. La transition a-t-elle été
évidente?
Tsai
Ming-Liang -
La Saveur de
la
pastèque a un postulat très simple: le rêve
et la
réalité se ressemblent. Chen Shiang-Chyi qui
gratte le
bitume pour récupérer sa clé et qui rencontre Lee
Kang-Sheng sur une balançoire: tout ça, c’est du
rêve.
Pendant les séquences "pornos", on voit l’équipe
de
tournage, on est dans le factice, on nous voit en
train de fabriquer des images. Et pourtant
l’actrice
est dénudée, pousse des cris, a l’air tellement
vrai.
La métaphore participe de cette illusion, la
gestuelle
des acteurs a volontairement été exagérée. Les
personnages ont perdu l’usage de la parole, leurs
comportements sont devenus anormaux. Soudain ils
se
réfugient sous la table et se déplacent comme des
insectes. L’un attrape une cigarette avec les
orteils,
l’autre dort sur une toile d’araignée, un autre
escalade le mur ou marche bizarrement sur un
pont.
Même quand ils font l’amour, leurs positions sont
outrancières. Quelque chose s’est cassé en eux.
Tout a
été déformé, même l’image. A travers la
métaphore, je
suggère leur monde intérieur.
FilmDeCulte -
Même muets, vos films
conservent une grande musicalité, notamment à
travers
cette gestuelle soigneusement chorégraphiée.
Pourquoi
avoir repris le procédé de The Hole qui
recourait lui aussi à des
chansons?
Tsai
Ming-Liang -
Quand je tourne
un
film, j’ai le réflexe de couper la musique. Comme
mes
personnages sont des êtres solitaires et qu’ils
évoluent dans un environnement dépouillé à
l’extrême,
je finis par faire attention au moindre bruit: un
sifflement, un frottement, une respiration...
Quand on
est seul, on devient plus sensible à ces détails
sonores. On compte ses pas, on se déplace avec
parcimonie. Comme il n’y a pas de thème
orchestral, le
public est perdu, il n’a plus ses repères
habituels.
Je cherche alors un moyen de le maintenir éveillé
(rires). C’est particulièrement flagrant pour Goodbye, Dragon
Inn où on reste longtemps dans la
pénombre
(rires). Mais j’en profite pour peaufiner la mise
en
scène et le montage, travailler sur la photo et
l’intensité de la lumière. Je réfléchis beaucoup
sur
le rythme, pour créer du suspens. Il y a un jeu
qui
m’amuse beaucoup: combien de temps peut-on rester
devant un écran sur lequel il ne se passe rien?
Et
qu’est-ce qu’on finit par y voir? On me dit
souvent
que j’aime torturer les spectateurs (rires).
C’est
vrai, je les bouscule pour qu’ils se demandent ce
qu’ils sont en train de voir. Puisqu’il ne se
passe
rien, qu’est-ce que, eux, croient voir? Ceux qui
n’ont
pas cette patience quittent la salle ou
s’endorment
évidemment, mais les autres seront stimulés, se
poseront des questions.
C’est un moyen de tisser un lien avec le
spectateur.
C’est aussi ma manière de présenter les choses.
L’une
des caractéristiques fondamentales de mon cinéma,
c’est qu’il n’y a ni dialogue ni intrigue. Il n’y
a
pas de point d’orgue. Concernant les chansons, je
les
ai choisies très vite, parce qu’elles font partie
de
mon quotidien. Je les connais par cœur, je sais
lesquelles conviendraient le mieux à telle ou
telle
situation. Elles ont pour fonction de déranger le
cours du film. Les gens croient regarder un film
porno
quand soudain, j’intercale une séquence de
comédie
musicale. J’impose délibérément une distance pour
rappeler le décalage de la fiction. Le film parle
de
la solitude de certains acteurs et de leur
difficulté
à trouver l’amour. Mais l’intrusion de la musique
entraîne une confusion des sentiments. Certains
spectateurs seront surpris, d’autres amusés,
voire
agacés. Toutes ces réactions, bonnes ou
mauvaises,
m’intéressent. Mes films exigent de la
concentration
mais en cassant le rythme, je rappelle aux gens
que
tout ça, ce n’est que de la fiction. C’est comme
si
j’utilisais un couteau dans un bloc opératoire,
que je
découpais un corps en deux pour en montrer la
face
cachée. Les vieilles chansons créent bien sûr un
contraste très fort avec la vie moderne. Elles
exaltaient des sentiments purs, un romantisme
assez
naïf. Elles sont là pour rappeler que l’amour a
existé. C’est quelque chose qu’on a possédé, mais
qu’on a oublié.

- 1/3 -
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