FilmDeCulte - Les univers de vos films sont toujours extraordinairement précis et fouillés, et vous vous targuiez de pouvoir justifier n'importe quel détail de cet univers. Auriez-vous une explication plausible sur le fait que The Bride puisse, et sans que cela choque qui que ce soit, emmener son sabre avec elle dans un avion de grande ligne?
Quentin Tarantino - (rires) Oui, c'est bien dans le film. Eh bien, nous ne sommes pas dans le monde réel. C'est ce que j'appelle le "special movie movie universe", et dans cet univers spécifique de cinéma, tout le monde porte une épée de samouraï! Quand vous allez à l'aéroport, vous voyez d'autres personnages avec des sabres. Et ce n'est pas tant que l'on puisse prendre avec soi son sabre qui est étrange, c'est surtout qu'il y ait dans les avions un endroit spécial où le poser! (rires)
FilmDeCulte - Lawrence Bender, vous êtes le producteur de Quentin Tarantino depuis Reservoir Dogs. Pouvez-nous nous dire s'il a beaucoup changé depuis ce premier film?
Lawrence Bender - Pendant le tournage de Reservoir Dogs, Quentin plaisantait sur le fait qu'il était la personne la moins expérimentée sur le plateau. Et c'était un peu vrai. Il n'avait réalisé que des petits bouts de films.
Quentin Tarantino - J'avais réalisé une vidéo sur Dolph Lundgren... (rires)
Lawrence Bender - Il avait besoin d'être énormément chaperonné pour tout ce qui concernait la production, le tournage, la post-production... Aujourd'hui bien sûr, il est devenu un réalisateur professionnel, et nous n'avons plus rien à lui expliquer. Une autre chose, c'est qu'à l'époque nous avions un ami qui venait de se faire virer d'un assez gros projet, et Quentin a travaillé avec la peur au ventre de se faire virer du jour au lendemain. Pour alléger son travail, nous avions même convenu de couvrir en priorité les plans essentiels, et de remettre en fin de tournage les plans un peu plus excentriques, plus dispensables. Mais je ne crois plus que Quentin ait encore peur aujourd'hui de se voir débarquer d'un projet...
Quentin Tarantino - La grande différence est qu'au début de Reservoir Dogs, j'avais tout le film en tête, tout était prévu à l'avance, préparé, story-boardé, découpé. Nous savions très précisément combien de plans étaient à tourner chaque jour, et où nous en étions dans le planning. Aujourd'hui, s'ils reçoivent le plan de travail le jour même du tournage, ils sont heureux! J'improvise beaucoup plus aujourd'hui.
Lawrence Bender - Sur Reservoir Dogs, il était obligé de passer par cet apprentissage de la préparation. Aujourd'hui, il a suffisamment confiance en lieu pour pouvoir s'en passer.
FilmDeCulte - Comment définiriez-vous votre rôle de producteur entre d'un côté Tarantino réalisateur, et de l'autre Harvey Weinstein (Miramax) producteur exécutif?
Lawrence Bender - Il y a beaucoup de personnes qui travaillent en collaboration avec nous, mais à la fin de chaque journée de tournage, il y a Quentin, Harvey et moi avant toute autre chose. Nous formons un solide triangle et prenons la majorité des décisions importantes ensemble. Chacun donne son opinion mais aucune ne s'impose sur celle des deux autres.
FilmDeCulte - Pour Jackie Brown, vous vous êtes inspiré de la Blaxploitation, Kill Bill est clairement sous influence asiatique; pensez-vous réaliser un jour un film influencé par la Nouvelle Vague?
Quentin Tarantino - D'une certaine manière, je considère Reservoir Dogs comme étant un film melvillien. Tourné en français avec un casting adéquat, cela pourrait tout à fait être le sujet d'un film de Melville. Et d'une manière générale, j'ai l'impression d'avoir déjà intégré à mon travail cette influence de la Nouvelle Vague. J'essaye à ma façon de réinventer chaque genre, tout comme les réalisateurs de la Nouvelle Vague ont à leur époque tenté de réinventer les leurs.
3/4