FilmDeCulte - Et à part cette obsession maladive pour vos pieds, comment
s'est passé le travail entre vous deux?
Julie Dreyfus - Comme Quentin écrit de façon très détaillée, cela facilite le
travail déjà en amont. Ses scripts sont comme des romans. Dès l'écriture, il sait tout du passé et du futur de
chaque personnage. Lorsque l'on est paresseux, c'est bien pratique de se réfugier dans cette mine de détails. Mais
il lui arrive aussi de donner des devoirs à faire. Il distribue par exemple des caisses de cassettes vidéo aux
acteurs afin de les plonger dans l'univers de leur personnage. Mais mon personnage dans le film doit être 100%
original, puisque Quentin ne m'a donné aucun devoir à faire.
FilmDeCulte - Dans le film, il est très nettement question de vengeance.
Quentin Tarantino, avez-vous personnellement déjà expérimenté la vengeance dans votre parcours?
Quentin Tarantino - Comme tout le monde, il m'arrive d'en vouloir à certaines
personnes, en maugréant tout seul chez moi que je pourrais faire ceci, ou que je devrais faire cela. Mais la revanche
et la vengeance ne font en réalité pas partie de mon caractère. Je suis bien trop optimiste, trop positif pour me
laisser aller à ce genre de pensées. Et puis je ne suis pas rancunier. Et je ne crois qu'au pouvoir du rire pour
désamorcer les tensions. Cela dit, il y avait ce type dans le métier qui aimait répandre des saloperies sur moi à
la moindre occasion, un vrai trou du cul. Il avait l'habitude de ne garder de mes interviews que les passages qui
appuyaient son discours contre moi, en déformant mes propos et en cherchant à me nuire. Je n'en ai jamais ouvertement
parlé dans la presse, pour éviter un scandale ou simplement lui faire croire qu'il avait de l'importance à mes yeux.
Je me suis dit qu'Hollywood était tout petit, et que l'on finirait bien par un jour se retrouver dans le même endroit
public. Et ce jour-là, il serait à moi. Et six ans plus tard, je suis rentré dans un restaurant et il était là. Et
je lui ai cassé la gueule. (rires)
FilmDeCulte - Pour revenir au film, pouvez-vous nous expliquer pourquoi une
partie du combat entre The Bride et les Crazy 88s est en noir et blanc? Est-ce réellement par souci esthétique, ou
plus simplement pour une raison de censure? Et aurons-nous un jour la chance de visionner la séquence en couleur?
Quentin Tarantino - Oui et non. En réalité, je l'ai toujours imaginé en noir et
blanc, surtout pour le public occidental. Parce que si j'ai une critique à faire sur les combats de films asiatiques,
c'est que c'est parfois beaucoup trop long. Quand vous préparez une scène de bataille ou de kung-fu longue de
vingt-cinq minutes comme celle de Kill Bill, il faut varier les plaisirs. J'ai commencé par un genre de
combat japonais, puis par de l'animation, j'ai continué avec le style chinois ou encore samouraï... J'essaie de
toujours stimuler le regard du spectateur en apportant des changements esthétiques entre les séquences. J'ai donc eu
recours à la couleur, au noir et blanc, à l'ombre chinoise, à cette vision féerique du combat dans le jardin
japonais... Mais cela prouve également une chose que Godard a déclaré il y a bien des années de cela. Les
journalistes le questionnaient à propos du sang dans Pierrot le fou, et il leur répondit: "Il n'y a pas
de sang dans mon film, mais il y a la couleur rouge". Et c'est on ne peut plus vrai. Les spectateurs occidentaux
n'ont pas un problème avec le sang; ils ont un problème avec la couleur rouge. Quand vous êtes devant une image en
noir et blanc, vous savez que c'est du sang, vous l'intellectualisez, vous réalisez parfaitement ce que c'est
supposé être, mais parce que ce n'est pas rouge écarlate, mais noir charbon, c'est différent! Et une fois de plus,
Godard avait raison.
FilmDeCulte - Vous n'avez eu de cesse, au cours de vos trois derniers films,
de lancer un hommage appuyé à la femme, en écrivant de très beaux et très charismatiques personnages féminins.
Pouvez-vous nous en dire plus sur votre fascination?
Quentin Tarantino - Pour Jackie Brown et Kill Bill, c'était très
particulier, puisque j'ai écrit tout spécialement pour Pam Grier et Uma Thurman. Le fait de penser à ces deux
actrices était déjà plus que de l'écriture à proprement parler; c'était déjà en quelque sorte une extension de mon
travail de direction d'acteurs, une préparation au tournage. Et ces deux femmes je les aime, je les admire, je les
adore. Je voulais que vous puissiez les voir avec mes yeux, les aimer comme je les aime. Je construis mon film autour
de leur personnage pour les valoriser, et elles n'ont plus qu'à donner le meilleur d'elles-mêmes, à être
naturelles.
FilmDeCulte - Vous avez déjà abordé plusieurs thématiques au cours de vos
trois précédents films. Est-ce que le thème de celui-ci - la vengeance - n'est pas finalement une facilité, une
manière en quelque sorte de préserver votre talent?
Quentin Tarantino - Pas si vous faites un film de vengeance! Si mon ambition
était de faire un film plus complexe, vous auriez raison, mais ce n'est pas plus complexe. Le film de revanche est
un genre de film en soi, ou tout du moins un sous-genre. C'est aussi simple que ça, et je respecte les règles simples
de ce genre de film. Et puis cela me permettait de retrouver ces vieilles qualités qu'avaient les films de samouraïs
ou les westerns spaghettis qui, quatre fois sur cinq, traitaient du thème de la vengeance. J'ai vu là une occasion
unique d'englober tous ces genres dans un seul et unique film.
2/4