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SYLVIE TESTUD ET STEPHANIE MURAT


Même à Hong Kong, on lui demande un autographe. Sylvie Testud est à l'affiche de trois films parmi les 30 productions et co-productions françaises parmi les 41 pays représentés parmi les 240 films projetés au 29ème Hong Kong International Film Festival 2005 (l'année de la France en Chine oblige) dont le film de clôture, Les Mots bleus. Une semaine avant la sortie en librairie de son deuxième livre, Le Ciel t'aidera, l'actrice nous reçoit en compagnie de Stéphanie Murat, réalisatrice de Victoire (avec Sylvie Testud en serial killer de quartier), pour évoquer l'inconciliable spontanéité de l'être.


FilmDeCulte - Victoire est–il un règlement de comptes?

Stéphanie Murat - Non, j'aime tous les personnages. Ce n'est pas un règlement de comptes, c'est plus un personnage comme tout un chacun, comme tout le monde, je crois, qui a besoin de trouver sa sphère de liberté, a besoin à un moment donné de se dégager des poids qu'on porte sur soi, de sa famille, de ces choses qui ne nous plaisent pas forcément.


Sylvie Testud - Ce qui m'a intéressée dans cette interprétation, c'est la complexité d'un être humain. C'est quelque chose pour une actrice qui demande une grande liberté. Je n'aime absolument pas les personnages qui sont très définis, dont on voit les contours avant même de les faire. Là en occurrence, c'est une histoire que Stéphanie portait depuis très longtemps et elle en a fait une oeuvre d'art. Ce n'est pas son histoire, j'estime que c'est un film à part entière. Mais à l'intérieur de ça il y a toute la complexité de ce qu'elle est, de ce qu'elle représente, de ce qu'elle a vécu. Il y a une chose qui m'émeut énormément, c'est ce qu'il y a souvent chez les adolescents : ils lâchent l'enfance, ils ne sont pas encore des adultes, ils sont à la charnière des deux. Ils n'identifient pas encore très bien quel est le problème, ce qui leur ôte la liberté. Les adolescents sont souvent contre. Mais vous leur demandez, Tu es contre quoi? Là ils ne savent pas. Ce que je trouve très emouvant, c'est qu'elle avait l'honnêteté de dire, Je suis contre. Mais contre quoi? On identifie son entourage : au lieu de dire je ne me sens pas bien, elle regarde la personne en face et elle dit, Toi et moi on a un problème. Mais c'est toi le problème. On ne dit jamais, C'est moi. C'est assez joli ce qu'elle a fait, parce qu'en montrant que tous les autres sont le problème, elle admet que le problème c'est elle. C'est très rare dans le paysage du cinéma. C'est une modestie rare chez l'être humain et qui ne fait pas partie d'une philosophie tellement répandue – à part Sartre qui disait "on n'est plus d'univers par rapport à soi" et "l'enfer c'est les autres" – en général il y a très peu de gens qui admettent qu'ils sont leur propre problème. Et les adultes encore moins que les adolescents. Et moi non plus. Je me mets dans le lot. Quand j'ai un problème, j'identifie le problème à l'extérieur. Et quand elle met un fusil et des choses très violentes à l'intérieur de ça, c'est un combat qu'elle a intérieurement, qu'elle met contre son entourage – le père, le frère, la mère, la femme de ménage – ce qui est complement ridicule. Parce qu'il y a des gens qui ne regarderaient même pas la femme de ménage. Elle, elle regarde la femme de ménage. Elle a un problème avec sa femme de ménage. Ça prend une importance complètement folle. La première fois que j'ai lu j'ai dit, voilà. Il y a quelqu'un derrière ça et ça m'émeut.


FilmDeCulte - Vous vous connaissez depuis longtemps?

Stéphanie Murat - J'ai rencontré Sylvie pour Victoire, vraiment. Au début j'étais actrice et je ne voulais pas du tout réaliser de films, je ne savais pas du tout comment faire. Mais quand j'ai écrit cette chose, mon agent a dit que personne d'autre ne pourrait réaliser cette histoire-là, parce que c'est tellement particulier qu'il n'y a aucun directeur qui va vouloir prendre le script et le réaliser à ta place. Quand je me suis imaginée devoir faire du cinéma alors que je n'en avais jamais fait, je me suis dit il va falloir que je trouve quelqu'un pour jouer Victoire. J'ai vu Sylvie dans un téléfilm allemand à la télé un soir, j'ai pensé qu'elle était allemande, et j'ai eu un coup de coeur énorme. Donc j'ai cherché partout à la rencontrer. Finalement je l'ai rencontrée, je lui ai donné le scénario de Victoire en lui disant quand même que je n'avais jamais rien réalisé, et elle, elle a tellement aimé le scénario qu'elle m'a donné la possibilité de croire que j'étais capable de faire le film. C'est vraiment notre rencontre qui a fait que je me suis trouvée réalisatrice – et à ma place, je crois, parce que j'ai vraiment aimé ça. J'ai fait de l'image comme si c'était une évidence pour moi, alors que je n'y avais jamais songé a priori. Comme on a attendu longtemps le financement, on a fait un court-métrage ensemble, et forcément sa fidélité à mon projet et ma fidélité à elle comme comédienne, de vouloir à tout prix faire ça ensemble, a fait qu'aujourd'hui on est devenu très amies. Parce que les années ont passé et on a attendu et on a réussi quand même a faire ça ensemble. Donc ça a fait du cinéma, mais c'est aussi une histoire humaine.


FilmDeCulte - Sylvie, vous avez donc tourné en allemand, en français, en japonais (Stupeur et tremblements)... D'autres films, comme Demain on déménage semblent presque être rythmés par les dialogues. Quelle importance donnez-vous à la parole dans votre jeu?

Sylvie Testud - Ce qui est difficile, que ce soit en japonais, en français, en n'importe quelle langue, même dans sa langue maternelle, c'est que personne ne parle de la même façon. Les mots, le rythme du personnage ne sont pas les mêmes que les miens. Evidemment on a besoin des paroles, mais ça vehicule un sentiment, ça traduit quelque chose. En fait il faut s'en débarrasser. Alors je fais une chose très simple, comme une écolière : j'apprends mon texte, par coeur. Je n'improvise absolument pas dans le texte, j'apprends tout comme un âne, comme un poème. Après je l'oublie, et il faut que j'aie la prétention de faire semblant que c'est moi qui l'invente au moment ou je le joue. Donc je l'apprends très, très en avance, et là ce n'est plus mon problème. Sinon je ne suis pas assez forte, assez douée pour apprendre le texte la veille et prendre le rythme le lendemain.


Stéphanie Murat - Si je peux ajouter quelque chose sur son rapport au langage, je trouve que Sylvie a quelque chose de particulier qui est son corps. Elle a une manière de se déplacer à l'image, de se mouvoir, de façon à ce que son corps raconte le texte. Elle digère tellememt les mots, les apprend tellement par coeur, que ça passe dans son cerveau, ensuite elle les digère dans son ventre. La première fois qu'on a tourné le premier plan de Victoire, elle marchait dans le bois avec son fusil. C'etait un plan qu'on a fait au steadicam où on marchait tous autour d'elle pour la suivre sur les côtés. J'ai regardé dans la combo sa tête et sa démarche, et déjà ce n'était plus Sylvie avec qui je prenais le petit déjeuner ou avec qui je fumais des cigarettes une heure avant – elle était Victoire. Il y a quelque chose qu'elle digère et qui fait qu'après, toute sa façon de se mouvoir est différente


Sylvie Testud - Parce que je crois qu'il y a un rythme dans les textes, dans la façon dont on parle. Par exemple je sais que je suis molle, que je parle mollement en français. Victoire est différente. Elle parle d'une autre façon, et le fait de parler comme quelqu'un, ça impose un rythme et un déplacement, quelque chose dans son corps, que je ne fais pas exprès mais qui s'impose.


Stéphanie Murat - Elle est très instinctive, elle comprend très vite, comme un animal. Contrairement à d'autres acteurs qui ont besoin de répéter, de tourner, d'être mauvais, etc, pour que tout d'un coup il se passe quelque chose, elle est très bien tout de suite. On fait trois prises, c'est bon. Et très souvent j'ai gardé la première. Dans la scène avec le père (Pierre Arditi) dans la voiture, on a fait une prise. Pour Pierre Arditi pareil. Lui déjà c'est un acteur magnifique, et tous les deux ensemble font que la scène est sublime, parce que c'était instantané. Avec l'esthéticienne qui l'épile, ça a été très long. On a tourné deux jours, l'autre ne savait pas très bien son texte et elle avait peur, c'était très compliqué à faire. Pourtant la scène est drôle maintenant au résultat, mais ça a été très compliqué. Sylvie hurlait tout de suite, alors à la fin elle n'en pouvait plus parce qu'elle avait passé deux jours à faire "Aaaaahhhhh!" Mais Sylvie, elle a ça. Quand elle arrive, c'est tout de suite. Il y a l'energie et l'instinct.


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