FilmDeCulte - Pouvez-vous nous parler de cette ampoule qui dérive à
la fin du film? Nous dire ce qu'elle représente pour vous? Chaque spectateur peut bien entendu se faire son idée,
mais nous aimerions connaître la vôtre.
Abderrahmane Sissako – Oui... Je pense que vos idées seront plus justes.
Parce que le symbole dans un film, le symbolisme d'une scène, d'un objet, une métaphore, appartient à celui qui
regarde le film. C'est lui qui fait son voyage et qui l'interprète. Mais avant cela, bien sûr, moi je mets une
intention là dedans, mais en général, l'intention que l'on met dans un symbole est d'une grande banalité. Parce
que la vraie raison, elle est cachée et c'est le spectateur qui la retrouve. L'ampoule sur l'eau arrive après la
mort de Maata. Si vous vous souvenez, cette mort se déroule avec cette ampoule qui illumine le plan, comme quelque
chose de majestueux, de magnifique qui donne sa force à l'enfant. La mort de celui qui est proche ne doit pas
abattre l'autre mais au contraire lui permettre de vivre. Donc l'enfant part après avoir pris l'ampoule. C'est
lui qui prend l'ampoule ! Elle ne s'est pas totalement éteinte, et il part avec l'expérience et l'amour de Maata.
Il la lâche sur l'eau, il la laisse voguer comme la liberté, pour que cette mort devienne vie, comme si l'on
rechargeait une batterie. Maata lui a confié cette mission: recharger, en quelque sorte, cette ampoule qui n'a pas
fonctionné. D'ailleurs, il y a cette scène dans laquelle Maata est désespéré par cette ampoule, et dans laquelle
l'enfant vient le consoler. Il lui dit "Maata, ne t'en fais pas, ça va marcher". Il prend donc cette ampoule,
la recharge, et va allumer la lumière. C'est ce qu'on voit à la fin du film, quand il rentre dans la pièce, la
première chose qu'il fait - il a sa salopette, il a promis qu'il serait électricien -, c'est d'essayer l'ampoule.
Ça ne marche pas. Il se couche, et tout à coup elle s'allume. Le plus important, c'est le désir que l'on met dans
les choses, la volonté que l'on peut avoir.
FilmDeCulte - Le plan de l'ampoule qui dérive contraste avec celui du
corps qui échoue sur la plage. On ne voit pas cette ampoule revenir vers le sable, était-ce volontaire, pour donner
une note d'espoir au final?
Abderrahmane Sissako – Il n'y a pas vraiment eu de parallèle volontaire.
Ce n'était pas conscient en tous les cas.
FilmDeCulte - La transmission du savoir est un thème fondamental du film...
La jeune fille qui apprend à chanter, le jeune Maata qui suit son maître électricien, Abdallah qui apprend la
langue locale. Qu'est-ce que cela représente pour vous?
Abderrahmane Sissako – Tout passe par la transmission, c'est à la base
d'une société. Il y a l'expérience qui est importante, mais elle n'est importante que si on la communique à
quelqu'un d'autre. Cette idée de transmission est quelque chose de fondamental pour moi. Mais au-delà de la
transmission, c'est aussi l'idée de partage. Et ça, on le voit beaucoup plus entre Abdallah et le petit garçon qui
lui apprend tout d'abord la langue. L'enfant vient, lui parle, lui fait prononcer ses premiers mots, qui sont le
sens de tout. C'est ce qu'il y a de plus important, c'est ce qui nous sert, nous permet de comprendre l'autre. Cet
enfant l'aide à prononcer ces mots là, pour l'aider à s'intégrer dans la société. En retour, il lui apprendra une
chanson, à lire et à écrire.
FilmDeCulte - Le film comporte peu de musique (en dehors des quelques
chants que l'on entend, et de la musique finale).
Abderrahmane Sissako – J'avais l'intention d'en mettre plus, j'ai même eu
des tentatives. À une certaine étape du montage, il y avait beaucoup plus de musique. Ça faisait glisser le film.
J'essayais de bouger des choses qui semblaient ne pas avoir de sens, alors qu'il me suffisait d'enlever la musique
pour leur en donner. Je conçois un film avec l'idée d'utiliser de la musique, même si le choix des morceaux vient
plus tard. Je crois que l'utilisation de la musique dans un film doit être mesurée, tout doit être mesuré. Je suis
conscient de ça et du fait que la musique puisse gâcher un film.
FilmDeCulte - Le film a reçu le prix de la critique au dernier festival de
Cannes. Comment se déroule pour le moment l'accueil du film?
Abderrahmane Sissako – L'accueil se passe pour le moment... Disons très
très bien. Vraiment d'une façon extraordinaire pour moi. Au-delà des prix importants que le film a reçu, tels
que le prix à Cannes, le Grand prix à Montréal, le prix du meilleur film de l'année décerné par l'Institut du
Monde arabe... C'est surtout les rencontres, les débats que j'ai pu avoir dans diverses villes du monde entier,
avec les spectateurs ou avec la presse. Avec des gens aussi qui m'ont énormément touché, qui m'ont rassuré. Surtout
dans le sens qu'une idée politique, d'où qu'elle vienne, n'est pas une question d'appartenance, de couleur, de peau,
c'est simplement une idéologie que les gens, les hommes et les femmes partagent. Et que ma vision du monde, même si
elle n'est que celle d'un Africain, d'un Mauritanien qui parle de choses qui le concernent, puisse être proche de
celles d'autres gens. C'est cette idée qui m'aide à communiquer avec le monde. J'espère que les gens iront voir le
film, et pour le moment, pour une petite sortie de ce genre, dans trois salles, ça marche plutôt bien.