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SERGI LOPEZ


Quand Sergi Lopez déboule au cinéma en 1992 dans La Petite Amie d'Antonio de Manuel Poirier, c'est par pur hasard. Le prix Michel Simon qu'il rafle aussi sec n'en est pas un. De Western à Dirty Pretty Things, de Harry, un ami qui vous veut du bien(qui lui vaut le césar du meilleur acteur) à Une Liaison Pornographique, l'acteur espagnol enchaîne les prestations inoubliables dans des films souvent loins d'être consensuels. Cet épicurien généreux à dernièrement remonté les marches de Cannes pour l'étonnant Peindre ou Faire l'Amour. Rencontre avec le plus français des catalans, à l'occasion de sa présence dans le jury du dernier Festival de Cognac."


FilmDeCulte - Comment tu appréhendes le rôle de juré dans un festival?

Sergi Lopez - C’est un peu bizarre. Tout le monde est d’accord pour dire que, par exemple, en athlétisme, celui qui arrive en premier, c’est clair qu’il a gagné. Mais dans le cinéma, pour les acteurs, pour les films, la lumière, le scénario… pour tout quoi, c’est pas évident. C’est même pas que c’est pas évident, c’est que c’est impossible de le savoir. Ca reste une question sans réponse, forcément. Donc c’est toujours un peu bizarre d’essayer de se dire «Quel est le meilleur film?». Déjà parce que c’est toujours pareil : On voit un film, et moi je dis à un membre du jury «Ah, il était pas mal, celui-là», et lui il dit «Ah non, c’était nul!». Et puis l’inverse. C’est ça qui est grand dans le cinéma, c’est que personne n’en sait rien. Donc c’est pas facile, mais en même temps, je sens pas de pression. On va parler, on va voter chacun ce qu’on veut, et puis celui qui a le plus de votes aura gagné.


FilmDeCulte - Tu attends quoi d’un film policier?

Sergi LopezLa même chose que sur les autres. Qu’il y ait le moins de clichés possible, et que ce soit surprenant. Qu’il y ait quelque chose au-delà de la technique, qui te fait t’envoler.


FilmDeCulte - Sur une trentaine de films, tu as évolué dans plein de genres différents, mais peu de films noirs, à part Harry, un ami qui vous veut du bien et Dirty pretty things dans une certaine mesure. Tu aurais envie d’un vrai polar, avec des flics, des crimes…?

Sergi LopezMoi je veux bien faire un flic ou un criminel dans un vrai polar, mais j’ai du mal avec le genre. Pas avec ce genre là, hein. Mais de me dire «Je veux faire un film de ce genre là». Pour moi, ça veut rien dire. C’est une réflexion que j’ai jamais eue. [tout bas] Comme je ne suis pas très cinéphile, que je n’ai pas du tout de culture cinématographique, j’ai du mal à me dire «Tiens, là il faudrait que je fasse une comédie légère, ou populaire, ou un polar». Moi je veux bien toujours faire le même genre de film si ce sont des histoires qui me tiennent à cœur, que j’ai envie de défendre, et que j’ai envie de jouer. Ca ne sert à rien que je demande un polar, parce que si on m’envoie des scénarios de polars et que j’aime pas, et bien je le ferais pas.


FilmDeCulte - Dans Harry, tu interprétais un meurtrier un peu particulier. Tu as eu de la jubilation à jouer un méchant?

Sergi LopezAh oui. Enorme. Enorme. Enorme. Mais je crois qu’il y a bien des gens qui l’ont déjà dit, ça. Les méchants c’est très jouissif à jouer parce qu’ils n’ont pas de barrière morale, donc quelque part ils sont plus libres. En plus en français, le mot «jouer» résume tout. C’est un jeu. Et quand on veut jouer, on a envie de choses qui sont loin de nous, qu’on ferait jamais, et des trucs qui nous font fantasmer. En plus c’est marrant sur ce film, on avait l’impression de tourner une comédie. C’était très jouissif et c’était un film très très ludique. Alors après, quand les journalistes me parlaient de la profondeur psychologique d’Harry, ça paraissait décalé. Le rôle était très bien écrit, et tout était déjà dans le scénario, on a rien changé à ce qui était écrit. Et on a beaucoup rigolé sur le tournage.


FilmDeCulte - Tu avais des exemples de performances d’acteurs en tête, pour jouer ce rôle?

Sergi LopezNon, j’avais pas de références malgré moi, parce que je connais pas très bien les acteurs, les films. C’est surtout après que tu peux voir un film et te dire que ça te fais penser à ce que tu as déjà fait, mais je crois qu’au moment de jouer, tu peux pas être ailleurs, il faut être là, dans la situation, tu as un texte à jouer, la mise en scène, tout ce qu’il y a autour, et tu n’as pas le temps d’aller chercher très loin. Et tant mieux, parce que sinon, on finirait par ne plus pouvoir jouer, si on avait que des références dans la tête.


FilmDeCulte - Il suffit de te rencontrer quelques minutes pour se dire qu’une carrière outre-Atlantique, à la Antonio Banderas ou Javier Bardem, c’est pas ton truc, non?

Sergi LopezJe sais pas. Moi, j’ai jamais voulu faire du cinéma. Là, je suis un train d’accomplir une espèce de rêve que je n’ai jamais eu. Mais plus ça avance, et plus je vis le privilège de travailler dans le cinéma, d’avoir plein de propositions, et de prendre conscience de ses privilèges, et plus je me pose la question de savoir pourquoi je suis là, pourquoi j’ai fait ce métier, qu’est-ce qui me plaît dedans. Moi je veux bien travailler aux Etats-Unis ou au Cameroun, hein. J’ai jamais rêvé d’avoir mon nom en gros avec des néons à NY, ou je sais pas quoi. Si ça se fait, c’est bien. Mais ça n’a jamais été un objectif. Ca ne peut pas être un objectif. Enfin, ça peut l’être, y a des gens qui travaillent avec cette idée. Mais moi j’ai toujours travaillé sur le présent, sur ce qui arrive. Et comme pour l’instant ça se passe très très bien, je touche à rien, je continue comme ça.


FilmDeCulte - Tu dois avoir un lien très fort avec Manuel Poirier, pour avoir fait 6 films avec lui. Qu’est-ce qui en fait un réalisateur à part?

Sergi LopezAu cinéma, il y a une technique tellement lourde, il y a tellement de références que le seul fait qu’un film existe, ça le rappelle à d’autres films, à d’autres univers qui sont autour, ou pas loin. Et lui, j’ai l’impression que… enfin, c’est étonnant à quel point je suis près de sa démarche, sa recherche artistique, à la limite presque personnelle… Cela me parle énormément. Et puis il aime prendre des risques. Très souvent le cinéma c’est très conventionnel. Il faut raconter une histoire, suivre des personnages, et puis la façon de tourner, j’ai l’impression que y a de plus en plus (grâce ou la faute au cinéma américain et son industrie puissante), on a tendance à essayer de trouver le film idéal, mais assis dans un bureau. De fabriquer quelque chose qui à l’arrivée va donner le film idéal. Donc qu’est-ce que le public préfère, un happy end? Et bien on met un happy end. Il faut que l’acteur ou l’actrice soient beaux, et bien hop. Poirier, il se pose aucune de toutes ces questions. Il ne sait pas le film qu’il va faire. Il essaye de mettre tout en place pour que quelque chose d’unique arrive. Alors des fois ça arrive, des fois ça arrive pas, mais moi je suis à fond avec cette idée.


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