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LIONEL DELPLANQUE


Après un premier film qui s’insérait à l’époque parfaitement dans une nouvelle tendance du cinéma français, Promenons-nous dans les bois, Lionel Delplanque a brièvement disparu de nos radars avant de revenir avec un projet réellement en avance sur son temps: un thriller politique mettant en scène rien de moins qu’un Président de la République. Lionel Delplanque nous dévoile la genèse de son projet, sa vision de la mise en scène du pouvoir et comment il voit l’avenir pour ce genre de film en France.


FilmDeCulte - Tout d’abord, que s’est-il passé pendant les six ans qui séparent Promenons-nous dans les bois de Président et comment le projet s’est-il présenté?

Lionel Delplanque - Quand on fait un premier film qui marche comme Promenons-nous…, on a des tas de propositions derrière. J’ai du avoir à peu près quarante propositions de longs métrages parmi lesquels des gros trucs. Mais avant de faire son premier long, on a souvent une vision un peu théorique de ce qu’est le cinéma et on ne se rend pas compte à quel point c’est un investissement émotionnel et physique total, on fait corps avec le film en quelques sortes. Donc soit on décide de faire un film par an (ce que je voulais faire avant de réaliser Promenons-nous… et qui ne m’intéresse plus du tout), soit on court quinze lièvres à la fois et ce n’est pas possible. Avant de commencer, je me disais que ce qui était formidable c’était d’être un "homme-cinéma", à savoir tourner, tourner, tourner, et apprendre en tournant, etc. Je pense que c’est une connerie. On apprend beaucoup plus en faisant des choses à côté du cinéma qu’en vivant pour le cinéma. Donc pendant un an après la sortie j’ai fait le tour du monde, j’ai suivi le film un peu partout et là j’ai enchaîné avec un gros projet, Le Fils de Boucle d’or, avec la productrice Claudie Ossard, qui coûte trente millions d'euros et qu’on a du monter en anglais, et là arrivent deux jeunes producteurs, Thierry Wong et Pierre Forette, qui me proposent Président. Donc j’ai eu ces deux projets et Président est sorti en premier.

FilmDeCulte - Et concrètement, vous ont-ils proposé une vague idée ou déjà un synopsis?

Lionel Delplanque - Une vague idée. Ils m’ont dit "On sait que tu t’intéresse à la politique, on a un projet de faire un film sur le président, l’Elysée, tout ça". Il se trouve que c’était une idée que j’avais déjà depuis bien longtemps, même avant Promenons-nous…. J’ai accepté et j’ai amené mon équipe de scénaristes, à savoir mon ami Raphaël Meltz ainsi qu'Agnès Caffin, qui avait écrit un scénario que j’avais trouvé magnifique, afin de faire un pool d’écriture à trois personnes. Une fois le scénario écrit, on a essayé de monter le film et ça a été assez difficile vu que c’est un sujet un peu tabou en France. Au bout d’un an j’étais un peu découragé et je déjeune avec Claudie Ossard, encore elle, qui me propose d’en parler à Alain Terzian, qui s’est ajouté au projet, suivi de Christine Gozlan, et à quatre ils ont fait en sorte que le film existe.

FilmDeCulte - Et avez-vous senti des pressions extérieures vis-à-vis du film?

Lionel Delplanque - Non, non pas de pressions extérieures. C’est pas tant lié au tabou du pouvoir en tant que tel, c’est surtout lié au fait que ce genre de film ne se fait pas en France. Et ce qui n’est pas fait, a priori, on se demande toujours ce que ça va donner, si ça va marcher… Les écueils sont multiples dans ce genre de film: qu’on ne croit pas au président par exemple, ou que ça devienne ringard quand on filme les drapeaux. C’est pour ça que le film est assez stylisé, on ne dit pas "Monsieur le Président de la République" avec la Marseillaise à tout bout de champ, par exemple. Parce que bizarrement je trouve que ça fait quitter la réalité propre du film. Et le fait de prendre un président jeune joué par Dupontel c’est vraiment se poser dans ce que pourrait être le président de demain, ce qui donne un côté crypto-anticipation au film. C’est plus une histoire qui se passe après 2007, d’où certains petits décalages tels que l’hélicoptère, etc. Tout ça pour dire qu’il n’y a pas eu un coup de fil du genre "Interdisez ce film!", plus une hésitation de la même manière qu’il y en avait eu au sujet de mon premier film. L’argument souvent consiste à dire "Les Américains font ça tellement bien, on ne sera pas à la hauteur". Mais c’est pas une question de mieux ou de moins bien, c’est tout simplement différent. On peut injecter une dimension européenne dans un film de genre aussi bien qu’un film politique.

FilmDeCulte - Justement, vous n’avez pas l’impression que le cinéma politique divertissant en France à l’heure actuelle, c’est un peu du cinéma de genre?

Lionel Delplanque - Je ne sais pas dans quelle mesure mon film est un film de genre. De toute façon c’est une distinction typiquement française; aux Etats-Unis on ne parle pas de "films de genre". En France, on ne s’est toujours pas remis de la Nouvelle Vague, même si elle a pu produire des héritiers formidables, je pense à Ressources humaines qui est un film social mais avec une vraie force dans la narration, mais à côté de ça il y a toujours un cinéma du quotidien où il ne se passe rien qui est quand même casse-couilles, il faut bien le dire. A mes yeux il n’y a qu’un seul enjeu et c’est l’émotion. On dit "Le cinéma de genre c’est pas bien". Mais Brazil par exemple est un film éminemment engagé. Président n’est pas un film politique mais un film sur le pouvoir, sur le fonctionnement interne du pouvoir, quelque chose qu’on ne montre pas souvent. Donc on peut dire que c’est un peu du cinéma de genre vu qu’en France on n'a pas fait de film sur un président.

FilmDeCulte - Est-ce que ce n’est pas un peu la "nouvelle frontière" du cinéma français? Avant c’était de faire un film de genre qui était interdit, maintenant n’est-ce pas de faire un film mettant en scène un personnage réel?

Lionel Delplanque - Oui mais mon film certes s’inspire de plusieurs présidents de la Ve République (et d’autres leaders européens) mais c’est un film qui aborde frontalement la fiction. Dupontel président, c’est un personnage de fiction. Et à mes yeux ça permet d’aller beaucoup plus loin que si tu dis "Je vais faire un film sur Chirac", où il y aura toujours un débat historique qui va prendre le pas sur le cinéma. "Est-ce qu’il a vraiment fait ou dit ça?", "Moi qui l’ai bien connu, je pense que…". Je ne veux pas que le cinéma passe derrière la vision qu’on a de tel ou tel président. C’est pour ça que je disais que l’enjeu pour moi est de créer de l’émotion, faire rire, faire pleurer, provoquer une réflexion…

FilmDeCulte - On pourrait reprocher au film un côté un peu fourre-tout: on a l’impeachment, qui n’existe d’ailleurs pas encore en France, mais aussi…

Lionel Delplanque - Justement, l’impeachment n’existe pas en France mais c’est une donnée de narration très intéressante puisqu’à l’heure actuelle le président en France ne peut pas être destitué. Or l’article 68, qui est une création de Pierre Mazeaud et Jacques Chirac, qui en ce moment est en stand-by même s’il a été question fut un temps de le voter, pourrait exister. D’où la phrase de Dupontel dans le film: "Voilà ce que c’est de pondre une réforme constitutionnelle en fin de mandat". C’est ça la fiction, dans la fiction l’article 68 peut exister. Mais concernant le côté fourre-tout?

FilmDeCulte - On a droit à tout l’éventail des choses qui pourraient arriver à un président: l’impeachment donc, la tentative d’assassinat, la perspective de la réélection…

Lionel Delplanque - Ce que je trouve intéressant c’est justement la sur-narration. Il se passe des choses. Quand tu vas voir un film américain, il se passe des tas de choses. C’est marrant parce que ça rejoint un débat que j’ai eu sur Promenons-nous…: "C’est un scénario basique". Et là on va me dire "Y a trop de trucs". C’est des débats que l’on n'a pas du tout aux Etats-Unis. Moi j’aime ce côté foisonnant et je le revendique complètement.

FilmDeCulte - Avant de vous attaquer à ce film, y a-t-il des films que vous avez vus ou revus? Aviez-vous un modèle à suivre?

Lionel Delplanque - Quand j’ai fait Promenons-nous… on a comparé ce que je faisais à du giallo alors que j’ai du voir un film de Dario Argento quand j’avais quinze ans et je l’ai oublié. Il y a certains films que j’aime beaucoup, Primary Colors que je trouve formidable, mais je n’ai pas eu de modèle cinématographique. En revanche, avec Raphaël on a beaucoup lu. Depuis que je suis jeune j’ai lu de toute façon beaucoup sur Giscard, sur Mitterrand, de Gaulle et le film est né de ça. La fiction et la réalité se mélangent constamment: par exemple le 14 juillet, on a diffusé sur internet l’allocution du président Dupontel; j’allume la télé une heure plus tard et Chirac parle de l’Afrique (NDLR: comme Dupontel dans le film). Plus que des référents cinématographiques, c’est vraiment le monde politique au sens français, européen et même américain qui m’a inspiré.

FilmDeCulte - A vos yeux, qui est le personnage principal du film?

Lionel Delplanque - Pour moi c’est le jeu entre le président et le personnage de Mathieu (Jérémie Renier), qui est le personnage d’identification, le spectateur au sein du film en quelques sortes. On a tous comme lui un rapport de rejet et de fascination vis-à-vis du pouvoir, on s’émerveille de ces mecs qui ne vivent que pour ça, tout en les accusant d’être des enculés. On peut aussi considérer que le président est le personnage principal. Mais pour moi, c’est l’aller-retour entre les deux. En l’occurrence c’est une structure que l’on retrouve énormément dans le cinéma américain: très souvent on a un jeune mec et un personnage emblématique qui créent un ping pong qui est passionnant narrativement.

FilmDeCulte - Comment s’est fait le choix d’Albert Dupontel?

Lionel Delplanque - Contrairement à Claude Rich pour qui j’avais écrit le rôle, le choix d’Albert s’est fait par élimination. Qui est assez doué, assez charismatique et assez audacieux pour accepter un rôle pareil? Tous les chemins mènent vers Albert Dupontel. Il n’y a pas vraiment d’alternative possible ou alors il faut me dire lesquelles.

FilmDeCulte - C’est une question qu’on va beaucoup vous poser, mais vu l’âge du personnage, son épouse, même le physique, on ne peut s’empêcher de penser à un éventuel président Sarkozy.

Lionel Delplanque - Mais si Bayrou est élu président, on dira que c’était Bayrou. J’aimerais faire une parenthèse pour signaler qu’il suffit juste de faire un peu d’histoire pour constater qu’à chaque fois il y a une surprise: en 1974, c’est Chaban-Delmas qui devait être élu. En 1981, Giscard devait être réélu, il est battu par Mitterrand qui a lui même remplacé Rocard qui devait être le champion de la nouvelle gauche. En 88 c’est le seul scrutin sans surprise avec la réélection de Mitterrand. En 95, pour Balladur c’était plié, c’était fait et c’est Chirac, le loser que personne ne voulait, qui a gagné. En 2002 pareil avec Jospin. Une élection n’est jamais jouée à l’avance et en ce moment on nous prédit un duel Sarko/Sego. Peut-être que oui, peut-être que non: le fait est qu’en ce moment l’animal politique le plus médiatique, c’est Sarkozy, donc on pense à lui. Ce serait Bayrou, on dirait Bayrou.

FilmDeCulte - On a quand même du mal à imaginer quelqu’un d’autre. On pense à Chirac plus jeune, et à Sarkozy…

Lionel Delplanque - C’est juste une histoire d’espace médiatique. C’est Sarkozy qui l’occupe, il sait parler à la télévision, il est jeune. Or mon président est jeune, on fait le rapprochement. Mais si demain un mec de 55 ans comme Strauss-Kahn est élu, on pensera à lui. D’ailleurs mon président n’est pas identifié comme étant de gauche ou de droite. On sait par contre que jeune, il a été de gauche, comme Chirac qui vendait L’Huma quand il avait 18 ans. Sarkozy, lui, a toujours été de droite. Ça ne me gêne pas qu’on pense à lui, mais il ressemble aussi à Clinton et à Tony Blair, c’est un animal politique comme eux.

FilmDeCulte - Est-ce que vous sentez chez d’autres réalisateurs de votre génération la même volonté d’aborder ce genre de sujets?

Lionel Delplanque - Je ne sais pas puisqu’on a été les premiers à s’attaquer à ce sujet. Je sais qu’il y a d’autres projets sur le feu…

FilmDeCulte - Le film de Fabien Onteniente?

Lionel Delplanque - Qui est une comédie, donc ça n’a rien à voir. Et Le Candidat, de Niels Arestrup, avec Yvan Attal, qui est un film sur un candidat à l’élection présidentielle. Mais sinon, non. Mais ça viendra peut-être.

FilmDeCulte - A quand un film qui nommera le parti ou mettra en scène des personnages réels, comme The Deal, le téléfilm de Stephen Frears sur Tony Blair?

Lionel Delplanque - Personnellement ça ne m’intéresse pas du tout. Dans mon film par exemple, le président n’est jamais nommé. S’il s’appelle par exemple Charles Dupont, on n'y croit plus une seule seconde. Intégrer des choses comme le PS, faire dire à un personnage "J’ai vu Jospin hier", fait que tu ne crois plus à rien. Maintenant, à quand, je ne sais pas. Peut-être demain…

FilmDeCulte - Mais n’y a-t-il pas une barrière invisible? Pourrait-on faire par exemple un film sur la rivalité Chirac/Balladur?

Lionel Delplanque - Il y a eu Le Promeneur du Champ de Mars, mais Mitterrand était mort. Encore faut-il que l’histoire ait un intérêt. Il me semble que ce genre de choses est de toute façon plus dans la tradition anglo-saxonne. J’ai du mal à imaginer ça en France, même si j’ai vu le téléfilm de Thomas Vincent sur le SAC (NDLR: SAC: des hommes dans l’ombre) qui était très intéressant et mettait en scène des évènements réels. Mais ne vaut-il pas mieux attendre un peu pour s’affranchir de l’actualité? Pour répondre à la question: est-ce que le cinéma français a la capacité de faire des films sur une actualité brûlante, la réponse est non. Aux Etats-Unis, ils font Les Hommes du président deux ans après le Watergate. C’est un pays extrêmement puritain et conservateur et c’est pour ça que son cinéma est dans la transgression, la lutte. Je pense à ce que fait George Clooney, qui a une démarche très militante. Et c’est vrai qu’en France c’est en train de changer, pour preuve mon film s’est fait.

FilmDeCulte - Et pour en revenir au Fils de Boucle d’or, que pouvez-vous nous en dire?

Lionel Delplanque - C’est l’histoire d’un enfant dont le père est un bandit légendaire, qui porte un masque magique de Boucle d’or et qui est un jour enlevé par une sorcière, et cet enfant décide avec l’aide de sa grand-mère, une sorte de Ma Dalton, de partir à la recherche de ce père légendaire. Il va donc traverser des contrées magiques. C’est un film qui ne se déroule pas dans le monde réel, avec des déserts, des forêts de sapins bleus, des personnages mystérieux. C’est un conte fantastique pour enfants.

FilmDeCulte - Isabelle Carré devait être de la partie…

Lionel Delplanque - J’avais initialement un casting qui comprenait effectivement Isabelle Carré et Bernadette Lafont mais puisque l’on a décidé de faire le film en anglais, on va le faire avec des acteurs anglo-saxons.

FilmDeCulte - Et le tournage aurait lieu quand?

Lionel Delplanque - D’ici un an, un an et demi. C’est un film lourd, six mois de tournage, des falaises en Jordanie, du Sahara, du studio, des effets spéciaux. C’est un vrai délire que j’écris depuis dix ans.

FilmDeCulte - Et concernant ce que vous disiez tout à l’heure sur les propositions que vous avez reçues, y en a-t-il eu des Etats-Unis?

Lionel Delplanque - Ah oui bien sûr. De Fox Searchlight notamment. Quand on est un réalisateur "visuel", c’est très facile, on a forcément des propositions. Il suffit de voir le nombre de jeunes réalisateurs qui y vont. Après je ne critique pas, ça dépend ce que l’on a envie de faire. Pour moi le cinéma de commande n’est intéressant que si tu peux t’y retrouver. Si c’est juste être un réalisateur technicien, ça ne m’intéresse pas parce que c’est trop d’énergie, tout simplement. Surtout si comme moi on tient à être là à chaque étape du film, le montage, le mixage. Un film c’est cinquante personnes, c’est une PME. Quand on émet une idée, elle passe par des tas de filtres et il faut constamment être là pour la contrôler et veiller à ce qu’au lieu de s’appauvrir, elle s’enrichisse des apports successifs de tout le monde.

Entretien réalisé par Liam Engle

le 18 juillet 2006


 
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