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PIERRE SALVADORI


Dès sa première oeuvre, Cible Emouvante, Pierre Salvadori fait mouche. Avec sa deuxième, Les Apprentis, il signe un film culte. Scénariste et dialoguiste de talent au ton décalé, directeur d'acteur hors pair, il excelle autant dans la comédie que dans le film noir. Avant d'attaquer son nouveau film avec Audrey Tautou et Gad Elmaleh, conversation sur son cinéma et le cinéma en général, lors de sa venue au dernier Festival de Cognac."


FilmDeCulte - Un Festival comme Cognac, et les festivals en général, pour un metteur en scène comme vous, ça représente quoi?

Pierre Salvadori - Alors moi, je vais vous dire, j’en fais pas. C’est la première fois. J’ai fait une fois la Caméra d’Or à Cannes, ça m’intéressait parce que ça concernait des premiers films, mais c’est quelque chose qui n’est pas assez discret pour moi. J’aime pas trop la sur-représentation. Mais là, c’est vrai que le polar est un genre que j’aime énormément, et puis c’est Lescure qui me l’a proposé, qu’on s’était bien entendus quand on s’était rencontrés. Et puis la vraie chose intéressante, c’est la profusion de films. Moi, j’ai beaucoup de mal à voir des films quand j’écris, et quand je tourne évidemment, ou alors le week-end, mais de toutes façons c’est très déstabilisant. Ou alors des vieux films que j’aime. Donc, c’est vraiment comme des petites parenthèses où on peut à nouveau se replonger dans une forme de cinéphilie, en tous cas de voir plein de choses. Et puis j’aime beaucoup l’idée de voir ce qui se fait ailleurs au même moment. Ca, ça me plaît bien. Alors ce qui est triste, c’est de voir que ce qui se fait ailleurs au même moment c’est exactement la même chose partout. C’est très frappant.


FilmDeCulte - Donc, vous aimez le principe d’un festival, mais pas les à côtés, en fait?

Pierre Salvadori - Oui, voilà. Aller s’asseoir tous au même endroit pour qu’un mec vous prenne en photo, j’aime pas trop ça… rentrer dans les salles avec tout ce cérémonial, ça me gène un peu. Disons que je suis pas très à l’aise dans ce genre d’exercice. Faut bien le faire hein, mais ça m’angoisse toujours un peu avant. Pendant, ça va, mais ce ne sont pas des choses après lesquelles je courre énormément.


FilmDeCulte - Est-ce qu’il existe toujours selon vous un polar à la française, comme on a pu le dire dans les années 70 des films d’Alain Corneau?

Pierre Salvadori - Peut-être. Il y a un retour de ça maintenant, peut-être parce que les gens s’intéressent au genre. Et comme on est beaucoup dans l’ère des producteurs maintenant, peut-être que c’est un genre qui a priori peut stimuler des financiers. Et ensuite, on trouve toujours des gens qui sont prêts à stimuler ces financiers eux-mêmes. Mais disons que je n’ai pas l’impression en ce moment qu’il y ait une vraie façon de faire très propre à notre cinématographie. Vous savez, j’y crois pas beaucoup. Je crois qu’en fait il y a des films qui restent d’une d’époque, et tout à coup on dit "Ah, c’était le polar à la française des années 70 avec Corneau", qui faisait des polars vraiment intéressants, forts, mais très inspirés du cinéma américain aussi, ou alors avec peut-être Melville… ou alors avec même Becker, ou même Jules Dassin. Mais je pense que c’est "une époque / un film", et puis ce film traverse 10 ans, et il devient la référence de ces années-là. C’est un film fort à une époque, 2-3 à une autre, mais je crois pas beaucoup à cette notion de tradition de polar à la française, qui serait un polar assez réaliste et dur…


FilmDeCulte - Mais la question se pose quand on voit un film comme Le convoyeur, dans lequel on trouve une certaine filiation avec Corneau, un retour à un style particulier, une dureté dans les films…

Pierre Salvadori - Oui, une certaine dureté, une âpreté peut-être…Une écriture aussi…il est vraiment pas mal, hein, je l’ai trouvé fort, vachement bien mis en scène…


FilmDeCulte - Et ça le différencie d’un film comme 36, Quai des orfèvres, qui est certes très bien fait, mais qui reste très classique…

Pierre Salvadori - Vous savez, moi j’aime bien le classicisme au cinéma. Après, pour moi, il faut qu’un film soit fort et cohérent. C’est-à-dire que plein de choses se rejoignent, et que quand on le voit, il y ait une espèce de cohérence, ce qui est le cas du Convoyeur. Je n’ai pas vu 36, mais à ce qu’on m’en a dit, j’ai cru comprendre que c’est un polar assez classique, posé. Mais je crois que maintenant, on a un phénomène qui a toujours un petit peu existé. Il y a des courants, et des choses qui se dessinent, qui apparaissent, et puis il y a des gens qui épousent ça, qui l’arrangent un peu à leur sauce. J’ai l’impression qu’en ce moment dans le polar, il y a une grande uniformisation des choses. Je retrouve beaucoup de clichés avec à chaque fois les même plans, le point de vue de la paille pendant que le mec prend de la coke, les mecs qui partent 2 mètres plus loin quand ils prennent une balle… J’ai l’impression qu’il y a beaucoup de tics, c’est ça qui me gêne. C’est quand je regarde un film et que j’ai l’impression de l’avoir déjà vu, ou quand j’ai l’impression que quelqu’un, à un moment, a inventé quelque chose de fort visuellement, de fort narrativement, et que cette chose est reprise partout, surexploitée… Tarantino, on sent encore maintenant la queue de la comète, où on a gardé que les tics. On a l’impression qu’ils ont tous vus Pulp Fiction et pas Jackie Brown, qui est pourtant beaucoup plus intéressant, et on a droit à des espèces de trucs un peu trash et rock’n roll, mais faits par des gens qui, très souvent d’ailleurs, quand on les croise, sont les plus sages du monde. Une espèce d’archétype… je sais pas comment dire… j’ai l’impression que c’est très rare, un film personnel, franc, honnête, avec un univers… Mais de toutes façons, un bon film c’est très rare en général. Et là, ce qui est intéressant avec un festival, c’est que quand on se tape beaucoup de films, du même genre surtout, au même moment, on voit ce qui traverse tous les films, ce qui les relie, les moins bons en général, et on sent vraiment des gens qui ont été impressionnés à 16 ou 17 ans par un film, et qui reproduisent ce film comme un carbone, et ça ça m’emmerde vraiment. Moi j’aime un univers, avant une forme… J’aime sentir quelque chose d’étonnant.


FilmDeCulte - Ca se vérifie ici depuis quelques années, où il y a toujours un ou deux films qui se démarquent des autres par leur originalité, et qui repartent facilement gagnants au milieu des films britanniques ou américains…

Pierre Salvadori - Ah ça, les anglais, ils sont incroyables pour ça. Ils sont dans l’éternelle reproduction de ce qui s’est déjà fait.


FilmDeCulte - Il n’y a qu’à regarder le film d’ouverture, Layer Cake, réalisé par le producteur de Guy Ritchie, et qui recycle allègrement, d’Arnaques, crimes et botanique à Pulp Fiction

Pierre Salvadori - Oui, parfaitement. Les dialogues surabondants, la forme éclatée, même si c’est pas Tarantino qui l’a inventé, hein. Mais c’est exactement ça, c’est fou. Le cinéma anglais, depuis Arnaques…, qui lui même était inspiré par, etc, j’ai l’impression de ne voir que des déclinaisons de ça, avec des tronches un peu déformées, un truc ultra-violent en général mais très artificiel, un montage cut, une espèce de pègre complètement réinventée qui n’a à mon avis rien à voir avec la vraie, des artifices, des punchlines… ça m’intéresse très peu. Ca me fait chier, même, le cinéma anglais m’emmerde profondément, alors qu’il était formidable. Sauf par exemple quand Frears fait un polar, Dirty Pretty Things, je trouve ça vraiment intéressant. Parce que c’est très original, très inventif. Quand il fait Les Arnaqueurs, c’est pareil. Dans Dirty Pretty Things, il y a quelque chose de très fort, en même temps c’est un film militant, c’est un regard très dur sur l’Angleterre, sur plein d’autres choses en général, sur le libéralisme… Et en même temps il y a cette histoire d’amour très bizarre, très transversale, très douce, avec des gens qui viennent de n’importe où, c’est un film qui parle très bien du monde de maintenant. Et c’est un film très beau, je trouve. Et qui prend la peine, alors que tous ces autres films dont on vient de parler vous collent la gueule dans l’hémoglobine dont on sait que c’en est même pas, ce film prend le soin d’être apaisant par moments. C’est marrant, c’est peut-être le film de Frears qui est le moins contrariant pour le spectateur, mais sans le prendre dans le sens du poil. Il y a une douceur pour les personnages qui surgit constamment. Comme si le propos du film était tellement dur qu’à l’intérieur du propos, il essayait d’être un tout petit peu apaisant, consolateur et pas trop violent. J’aime beaucoup ce film.


FilmDeCulte - Vous avez des polars de référence?

Pierre Salvadori - Je ne sais pas si Le Trou de Becker peut-être considéré comme un polar, mais j’adore ce film… Du Rififi Chez les Hommes, je trouve que c’est un film génial… Ensuite… Qu’est-ce que j’aime comme polar encore… C’est toujours les questions un peu piège, parce qu’il y en a plein qu’on aime. J’aime bien les polars simples, assez secs. J’aime beaucoup Sea of Love, de Harold Becker, il y avait les polars de Flynn que j’aimais… je sais pas, c’est très dur ça, c’est un genre que j’aime beaucoup, mais alors là…

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