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JENS LIEN
Quelque part entre Roy Andersson pour l'humour glacé et un fantôme de Message à caractère informatif pour le monde de l'entreprise en décalé, Norway of Life joue la carte de l'absurde jusqu'à l'abstraction, hésitation fantastique stranger than paradise et vampirisme d'un univers Ikea aux émotions aussi lisses que les meubles, où l'on baise façon métronome et où seul le design D&CO froid comme la mort déchaîne les passions. Jens Lien réussit une plongée parano à l’atmosphère captivante, splendide formellement, un Instant norvégien drôle pratiquement tout le temps qui s’avère très habile dans sa façon de peindre ses métaphores - de la solitude, d'un sentiment bizarre d'inaptitude à tout, d'un idéal standardisé. Entretien avec la révélation du dernier Festival de Gérardmer où il a reçu le Grand Prix.
FilmDeCulte - Quel a été votre parcours avant de tourner votre premier film?
Jens Lien - Je suis allé à une école de cinéma, à Londres, dans les années 90. En fait j’étais surtout venu à Londres pour devenir musicien, je jouais de la basse. Le deal c’était que j’avais une bourse pour étudier, et je jouais de la musique à côté. J’ai commencé à bosser sur mes propres films 3 ans avant. Et j’aimais bien ça, par contre travailler sur les films des autres m’ennuyait. A l’école de ciné j’ai pu travailler mes propres films avec ce que j’avais à disposition.
FilmDeCulte - Qu’avez-vous appris de vos années où vous avez tourné des publicités, des courts-métrages et des documentaires?
Jens Lien - J’ai surtout appris de mes courts métrages. J’ai appris à être beaucoup plus extrême d’un point de vue artistique, c’est un exercice plus libre où on n’a pas à penser à l’aspect commercial. On se concentre sur l’exercice dramatique et sur la façon de capter le public. Ca permet d’expérimenter pas mal de choses. Pour ce qui est des pubs…j’ai dû en faire une centaine, et ça tient plus du business. Ca m’a appris à collaborer avec une grande équipe, à utiliser un matériel auquel je n’avais pas accès avant par exemple. Mais d’un point de vue artistique, je n’ai pas appris grand-chose. C’était surtout une façon de gagner de l’argent.
FilmDeCulte - Dans le film, le vrai cauchemar n’est pas la mort mais la perte des sensations dans une société aseptisée. Est-ce à vos yeux un miroir déformant de la notre?
Jens Lien - Oui, ça peut tout à fait être ça. En fait dans le film je pose plus de questions que je ne donne de réponses. On a tourné dans une petite ville Scandinave, et le film traite, d’un point de vue extrême, d’une façon de vivre en Scandinavie. Et ça marche pour notre société occidentale. Mais c’est aussi un film sur des individualités, sur un individu, sa solitude et son isolement.
FilmDeCulte - Le film semble largement influencé par Roy Andersson, dans le ton, la mise en scène, et l’utilisation de la musique. Est-ce quelque chose que vous revendiquez?
Jens Lien - Complètement. Je trouve ses films très stimulants dans leur façon de peindre un mood très scandinave, là encore d’une façon assez extrême. L’humour, le côté statique, la solitude des personnages…Roy Andersson a été une influence majeure.
FilmDeCulte - Quelles ont été vos influences en matière de cinéma fantastique?
Jens Lien - Je n’en ai pas eu tellement en fait. En fait je vois pas tellement le film comme un film fantastique, je sais qu’il est vendu comme ça en France ou en Belgique. Les films de M.Night Shyamalan, ceux d’Hideo Nakatasont des films fantastiques. Lors de mes études j’ai surtout été marqué par le cinéma de Bunuel ou de Cassavetes. De Lynch et Jarmusch aussi.
FilmDeCulte - Le film marche également comme une comédie, aviez-vous des modèles de comédie vers lesquels vous vouliez aller?
Jens Lien - Non je n’avais pas tellement de film en tête, on s’est inspiré de photos par exemple pour le visuel, mais sans autre modèle filmique en particulier.
FilmDeCulte - Comment avez-vous travaillé la couleur dans les deux dimensions de réalité présentes dans le film?
Jens Lien - Tout est parti du travail sur les décors. La première personne que j’ai choisie sur le film, c’était le décorateur. On a d’abord fait une liste des couleurs à éviter. On voulait ce mélange de gris et de bleu, et bannir les couleurs chaudes. Parfois on a eu recours à de la fumée pour atténuer certaines teintes.
FilmDeCulte - La vision du paradis semble très exotique dans le film. Est-ce que le paradis est forcément quelque chose de lointain?
Jens Lien - Oui…Non! Les deux en fait! Comment exprimer l’idée du paradis? C’est la question qu’on s’est posée. Et ça dépend, pour moi le film parle beaucoup de peur, la peur de la solitude, la crainte paranoïaque, avec un sentiment un peu cauchemardesque. Et dans le film, l’autre côté du tunnel n’est pas forcément le paradis, plutôt un souvenir qui revient, une expérience émotionnelle qui vient de loin, une émotion forte de gamin, le parfum du chocolat avalé des années auparavant…ce genre de paradis-là.
FilmDeCulte - Le matérialisme dans Norway of Life est vu comme un vrai symbole de décadence.
Jens Lien - On vit dans un monde qui est, de toute façon, absolument matérialiste. Où tu as forcément besoin de quelque chose chez toi, quoique tu dises…je ne sais pas si j’ai besoin de ça. Je m’en fiche. On vit dans un monde très stressant avec cette idée du capitalisme où l’on vit par les pubs, je ne sais pas si c’est quelque chose qui peut être soigné. Et comme tout système, ça nécessitera un crash un jour ou l’autre. Ca marche comme des pyramides, ça ne peut aller que dans un sens, d’une façon, ça doit forcément exploser.
FilmDeCulte - Comment partagez vous vos tâches avec votre scénariste?
Jens Lien - On travaille très étroitement. Ca fait 8 ans qu’on bosse ensemble. Notre collaboration a été la meilleure école pour moi, la façon qu’on a de discuter, d’échanger nos idées. Il a écrit l’histoire, moi je n’ai rien écrit. Mais on en a parlé longtemps, presque tous les jours, et nos deux visions se retrouvent dans le résultat. C’est une très bonne façon de marcher, on a le même humour, la même envie de parler de certains thèmes.
FilmDeCulte - Comment avez-vous eu l’idée de la scène du métro avec les multiples suicides?
Jens Lien - Pour moi, cette scène crée une césure, et montre ce que peut ressentir le personnage. Tout est tellement engourdi, statique, et c’était une façon, la plus brute possible, d’exprimer ses sentiments, avec cette impression d’aller nulle part, malgré les passages répétés du train et son incapacité à mourir. L’idée du film est partie d’un sketch radiophonique où l’on entendait les différents passages d’un train sur un personnage qui ne mourrait jamais. Et cette idée est restée centrale. Avec cette surenchère gore qui rend les choses drôles.
FilmDeCulte - Le film décrit le monde de l’entreprise comme un cauchemar absurde. Aviez-vous dès le départ le désir d’ajouter au film une dimension sociale?
Jens Lien - Oui. C’était déjà dans l’histoire mais je voulais également ça. C’était une façon d’enrichir le film en apportant une dimension supplémentaire. Ce cauchemar-là permettait de mener le Norway of Life comme un film d’évasion. Il est dans cet endroit écrasant, il veut le fuit, comment faire?
FilmDeCulte - Le Héros vit dans une grande solitude, avec un sentiment d’inaptitude dans cette société idéale. Avez-vous jamais partagé ce sentiment?
Jens Lien - Oui. Ce qui m’a attiré avant tout dans l’histoire, c’était le portrait d’un isolement absolu. Il arrive dans un monde où tout le monde est gentil, et il leur ressemble beaucoup. Il est habillé comme il faut, il est poli, mais quelque chose cloche. Il reste cette difficulté à communiquer. C’est là que se crée l’ultime solitude. Même avec le mec qui vit dans le sous-sol, qui est bouffé par sa couardise, il ne peut pas partager grand-chose.
FilmDeCulte - Comment avez-vous dirigé les seconds rôles, qui sont à la fois des fantômes mais qui font beaucoup pour l’atmosphère du film?
Jens Lien - On a suivi une technique particulière, parce que quand on demande à un acteur de jouer sans émotions, ça ne marche pas, ça ne donne rien, ça devient juste ennuyeux. En fait chaque acteur avait une motivation mais décalée par rapport à la scène qui était en train de se jouer. Par exemple quand le héros se coupe le doigt au bureau, et que tout le monde accourt. La motivation des acteurs, c’était d’imaginer qu’ils trouvaient le héros avec une pomme profondément coincée dans le cul. Et qu’ils se demandent simplement comment il y est arrivé. Ca a marché comme ça pour toutes les scènes du film.
FilmDeCulte - Comment avez-vous réagi lorsque vous avez appris que le film serait présenté au Festival de Cannes?
Jens Lien - Bien sûr on était très heureux. Mais en fait, on l’espérait, parce que j’avais déjà eu 2 courts métrages en compétition à Cannes auparavant, dans le même style. On a fait Norway of Life avec cette volonté d’aller à l’étranger pour le présenter. Et Cannes, c’était un très bon début, c’était juste ce dont on avait besoin pour lancer le film.
FilmDeCulte - Quel a été votre sentiment après le Grand Prix à Gérardmer?
Jens Lien - C’était super. Mais je ne connaissais pas vraiment ce Festival, d’ailleurs je n’y étais pas. Mais j’étais très heureux, et heureux que le film plaise au public français, parce que mes courts avaient déjà bien marché ici.
FilmDeCulte - On a le sentiment d’une nouvelle vague de réalisateurs qui arrive de Scandinavie, dans des genres bien différents. Susanne Bier du Danemark, Dagur Kari d’Islande, Lukas Moodysson de Suède, et vous pour la Norvège. Avez-vous l’impression d’un renouveau? Connaissez-vous les films de ces réalisateurs?
Jens Lien - Oui je les connais. Bien sûr ils sont très différents. J’ai vu After the Wedding de Susanne Bier, qui s’inscrit dans une tradition de mélodrame très danoise. De Dagur Kari j’ai vu le premier film, Noi Albinoi, que j’ai beaucoup aimé, et qui est très scandinave avec cet humour et ce côté statique. Ce qui est drôle c’est que, au-delà de ce que vos profs vous enseignent, de ce que tu vois lorsque tu viens «sur» le continent, où l’on est entouré en permanence de beaucoup plus de personnes qu’en Norvège par exemple, il existe des racines profondes d’isolement, un côté extérieur au continent qu’on retrouve dans ces films. C’est un sentiment de solitude qui paraît naturel.
FilmDeCulte - Quels sont vos projets?
Jens Lien - Alors rien pour le moment! On a commencé à travailler sur plusieurs idées mais je ne sais pas ce qui se fera en premier. On s’est tellement donné sur celui-là que je vais prendre mon temps un peu.
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