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Le 6 février dernier, à la salle de la Fondation gan pour le cinéma, était projeté, afin de célébrer son tout frais Grand prix du jury du Festival d'Angers, le film belge inédit en France Ça rend heureux. FilmDeCulte était présent et en a profité pour interroger, face caméra, le réalisateur Joachim Lafosse et son interlocuteur privilégié en France, Louis Héliot du Centre Wallonie-Bruxelles.





FilmDeCulte - Ton film est en train d’être projeté, Ça rend heureux.

Joachim Lafosse - Voilà. Tout à fait.


FilmDeCulte - On est à la fondation GAN pour le cinéma et c’est une projection organisée pour les professionnels.

Joachim Lafosse - Oui. Pour les professionnels.


FilmDeCulte - Tu es Joachim Lafosse…

Joachim Lafosse - Oui, je suis Joachim Lafosse. J’ai réalisé Ça rend heureux. Avant Ça rend heureux, j’ai réalisé Folie privée. Et après Ça rend heureux, j’ai réalisé Nue propriété


FilmDeCulte - …qui sort bientôt.

Joachim Lafosse - Qui sort le 21 février en France et qui est déjà sorti en Belgique…


FilmDeCulte - …avec un succès tonitruant. (rires)

Joachim Lafosse - Pour un film d’auteur comme ça, oui, avec un beau succès public. D’ailleurs il est encore en salle en Belgique.


FilmDeCulte - Et tu es Louis Héliot…

Joachim Lafosse - Louis Héliot, qui joue le rôle principal dans Ça rend heureux(rires)

Louis Héliot - Non, non, j’ai été coupé au montage! (rires) Je m’occupe du cinéma au centre Wallonie-Bruxelles à Paris et je représente tout le cinéma belge francophone sur la France, autant les réalisateurs que les producteurs et certains acteurs et actrices.


FilmDeCulte - Mon envie ce soir c’était bien sûr de parler de ton film, de tes films, mais en premier lieu j’aurais voulu essayer de savoir s’il existe, ou non, une dynamique spécifique au jeune cinéma Belge ? En fait ce que j’essaye de ne pas dire c’est une "nouvelle vague.

Joachim Lafosse - Très bien. C’est déjà très bien de ne pas dire une "nouvelle vague". Non mais sérieusement parce que ça serait très dangereux pour le cinéma Belge.


FilmDeCulte - Ah oui? Pourquoi?

Joachim Lafosse - Parce qu’une vague, ça s’arrête toujours. Enfin c’est ce que je dis toujours quand on en parle avec Louis: pour moi la grande force du cinéma Belge c’est justement d’être indéfinissable. C'est-à-dire qu’il y a autant de cinémas Belges qu’il y a de cinéastes.Moi je fais un cinéma qui est très très différent, formellement en tout cas, de celui des frères Dardenne ou de Jaco Van Dormael ou de Frédéric Fonteyne ou d’Alain Berliner ou de Chantal Akerman…


FilmDeCulte - …et en plus en ce moment on ne parle que de cinéma wallon.

Louis Héliot - …de cinéma francophone plutôt.

Joachim Lafosse - Oui. Il faudrait qu’on ait cette élégance, si on se dit en tout cas film Belge… Moi je n'aime pas trop dire cinéma Wallon. Bon c’est vrai que moi je viens de Wallonie et que j’ai tourné mon film en Wallonie… Finalement je ne m’en éloigne pas de cette région avec mon film.

Louis Héliot - On pourrait dire que Ça rend heureux est un film Bruxellois. C’est vrai que Bruxelles est un des personnages principaux.


FilmDeCulte - Mais tu parles des flamands, enfin tu fais jouer des acteurs flamands…

Joachim Lafosse - Vivant à Bruxelles, des néerlandophones y’en a beaucoup. Moi j’en rencontre, ma compagne est néerlandophone. Mais même maintenant, tu sais, en Belgique, même dans le Brabant Wallon, il commence à y avoir de plus en plus de néerlandophones et tant mieux.


FilmDeCulte - Il n’y a pas encore eu la scission…

Joachim Lafosse - Non non. La Belgique est loin de ce que la télé voudrait qu'on croie.


FilmDeCulte - Je vais quand même essayer de revenir sur ce que j’essaye de dire. Malgré tout c’est un cinéma qui est très disparate, il y a beaucoup de choses et beaucoup de gens et tant mieux. C’est un peu ce qui fait sa force. Mais j’avais envie – je me trompe peut-être, je fais peut-être une grosse erreur – mais j’avais envie de rapprocher ça des nouvelles vagues (pardon d’utiliser le mot) européennes qu’on a en Allemagne ou en Roumanie et on retrouve un peu les mêmes dynamiques avec un cinéma qui est souvent désargenté, peu vu à l’intérieur même du pays, qui a un bon impact en festival, etc. Et qui est souvent porté par une énergie commune, beaucoup de monde, des gens qui se connaissent, des relations où tout le monde se soutient et ça débouche sur des films singuliers. Et il n’y a pas longtemps, tu as fait une rétrospective au centre Wallonie de Bruxelles sur la Roumanie, je ne sais pas si tu vois un peu ou je veux en venir…

Louis Héliot - Y’a quand même une différence entre la situation roumaine et la situation belge. On n'a pas vécu ce qu’ils ont dû subir avant 1989. Mais c’est vrai qu’on a – je ne vais parler que de la partie francophone – de bonnes écoles de cinéma, l'IAD, qui est maintenant à Louvain-la-Neuve, créé en 1959, et l’INSASS à Bruxelles, créée en 1963. Et à l’époque, comme il n’y avait pas de techniciens pour le cinéma belge – il y avait des réalisateurs, des documentaristes – mais il n’y avait pas à ce moment-là de cinéma de fiction qui pouvait se faire en Belgique. Alors ceux qui voulaient faire du cinéma de fiction venaient en France, soit pour être produit en France et tourner en Belgique, il y en a quelques-uns comme Yvon ? ? ?, qui faisait du cinéma policier, du cinéma d’aventure… Mais il n’y avait effectivement pas de techniciens, pas de studios, pas de structures et pas de sociétés de production. Donc les premiers professeurs dans les deux écoles étaient des professeurs français, des grands maîtres français, qui ont formé ce que certains ont appelé dans les années 70 "la lumière Belge". C’est-à-dire que pour l’INSASS, c’était André Delvaux qui était le réalisateur-phare et qui est resté longtemps le grand réalisateur de fiction Belge.Il faisait un cinéma qui lui était propre, personne d’autre n’a essayé de faire la même chose, le fameux "réalisme magique", et c’est vrai que son chef opérateur était Ghislain Coquet, et Ghislain Cloquet a formé Charlie van Damme et Walter van den Ende… Et effectivement, tant Charlie que Walter sont les héritiers de Ghislain, avec cette lumière particulière. Et puis, au début des années 70, il y a une jeune femme qui est rentrée à l’INSASS, Chantal Akerman, qui en est partie au bout de 3 mois, parce qu’elle trouvait que c'était un carcan, qu’elle n’y avait pas sa place. Et il y avait, dans ces années-là, un lieu important, qui existe toujours, qui est toujours important, qui est la Cinémathèque Royale de Belgique, où à l’époque, Jacques Ledoux, était une sorte de passeur pour des cinéastes français mais aussi des cinéastes européens. Il avait mis en place le festival de Knock et c’est grâce au festival de Knock qu’il a été le premier à faire sortir les films d’étude de Polanski. Il a été le premier à montrer en Europe, les films de Scorsese et puis il aidait Alain Resnais, il aidait Agnès Varda… Il y avait toute cette mouvance de cinéma qui existait. Alors on a eu effectivement et on a toujours deux grandes et bonnes écoles de cinéma. À L’étranger, souvent, c'était l’INSASS qui était plus connu, parce qu’a sa toute création, ceux qui en sortaient était plus pour faire du cinéma alors que ceux qui étaient à l’IAD était plus pour rentrer à la télévision. Cette distinction n’existe plus depuis le milieu des années 80 et ce sont des écoles où l’on aborde à la fois le documentaire et la fiction. Et c’est vrai qu’on a, depuis la fin des années 80, une nouvelle génération de gens qui sont passés par les écoles, qui ont fait des courts-métrages, qui ont dû patienter pour faire leur premier long. Et c’est vrai que comme on est dans un mode de financement difficile, ou il y a peu d’argent, c’est devenu un gâteau qu’il fallait se partager chaque année et il fallait attendre son tour.

Joachim Lafosse - Mais pour revenir au lien que tu faisais entre peut-être le cinéma Allemand, le cinéma Roumain et le cinéma Belge, c’est aussi – enfin, peut-être pas pour les Allemands – une industrie minoritaire, qui doit se débattre et qui trouve une énergie dans la lutte. Et en même temps, qui tisse des liens avec des nations plus puissantes, avec une industrie du cinéma plus puissante et cela devient une force. Ce qui est une fragilité au départ devient, avec le lien qu’on entretient avec la France notamment, une force. Et les Roumains dans les liens qu’ils entretiennent avec les Allemands. Et puis avec les festivals aussi. Je pense aussi qu’il y a un travail…

Louis Héliot - Oui et puis il faut qu’il y ait à un moment, tant en Roumanie qu’en Belgique, un ou deux cinéastes qui font un film, qui est un choc émotionnel, visuel, européen et international…

Joachim Lafosse - …et qui alimente le désir d'une génération…

Louis Héliot - …et du coup, ça devient possible. En Belgique, ça a été l'effet de…

Joachim Lafosse - Moi ça a été en voyant La Promesse

Louis Héliot - Oui, toi ça a été en voyant La Promesse, mais juste avant toi, c'est la génération Toto le héros et C’est arrivé prés de chez vous. Et du coup, ça les a décomplexés. Parce qu’on pouvait faire du cinéma autrement, comme on voulait le faire. Et c’est vrai que l’on a eu pendant toutes les années 90, énormément de premiers films. Mais très peu de 2e et 3e. C'était comme ça: des bourgeons qui fleurissaient. Souvent, les uns les autres, hommes ou femmes, mettaient 5 à 6 ans pour pouvoir réaliser leur premier long métrage, donc ça en faisait parfois des films baroques, un peu surchargés, mais avec des tons, que ce soit Thomas De Thier que ce soit Alain Berliner… Alors effectivement, quand on n'a pas accès aux moyens de production traditionnels, avec les nouveaux outils comme les petites caméras vidéo, et bien, oui, là, ça devient possible. Comme ça l’est en Roumanie avec ces magnifiques films que l’on a pu voir. Et puis c’est aussi une façon d’apprendre son métier. Tous ceux que je connais qui sont nés à partir de 1960, me disent : "Notre métier c’est d’écrire des histoires et de réaliser des films. Si on n'a pas l’occasion de le faire à la télévision, on s’en remet, on est obligés de faire un film qui marche." Et ce n’est pas parce que les films étaient très beaux et fonctionnaient en festivals, qu’ils faisaient des entrées, que ce soit en Belgique, en France ou ailleurs, qu'il n'y avait pas une pression sur les auteurs-réalisateurs: la réussite à tout prix, sinon vous ne ferez pas le deuxième.

Joachim Lafosse - Et puis moi, par exemple, je suis d’une génération qui n’a plus cette pression. Et j’ai pris, j’ai attrapé les nouveaux moyens techniques et je les ai utilisés.


FilmDeCulte - Tu as fait une école ?

Joachim Lafosse - Moi j’ai fait l’IAD. Et je suis vraiment sorti de l’école à un moment où cette accessibilité au cinéma est tout à fait vulgarisée. Ca devient complètement démocratique. Et donc voilà, il suffisait d'y aller, de rassembler les énergies, de susciter le désir des gens avec qui on travaille et puis, hop, on y va. Et ça, c’est l’histoire de Ça rend heureux.


FilmDeCulte - Il y a un truc qui me frappe, justement, quand on regarde l’Allemagne, la Roumanie, la Belgique, c’est qu’il y a effectivement une énergie collective, où tu vois qu’en Allemagne, ils se connaissent tous, ils se respectent, en Roumanie aussi. Et en Belgique c’est encore plus net. Les uns collaborent aux scénarii des autres, ils s’aident, ils se soutiennent… Et donc effectivement ton film témoigne de ça, d’ailleurs, Louis, on te voit à la fin, il y a une sorte de réseau… Alors qu’en France, je n’ai pas vraiment l’impression qu’il y ait une énergie collective, comme ça.

Joachim Lafosse - Il y a des chapelles…


FilmDeCulte - Oui, c’est ça, c'est un peu des guerres de clans…

Joachim Lafosse - Oui, mais c’est aussi un pays où l’histoire du cinéma est beaucoup plus ancienne.


FilmDeCulte - Oui mais c’est un pays dans lequel il y a pu avoir une Nouvelle Vague… Et aujourd’hui…

Joachim Lafosse - Il y a un syndicat dans le cinéma français. Ce qu’il n’y a pas dans le cinéma Belge.


FilmDeCulte - Mais je me demande justement si ça ne tient pas à cette grande institutionnalisation. Je ne sais pas si ça tient au CNC, si ça tient aux formations aussi… On peut peut-être attendre ça de la FEMIS, comme en Belgique où les écoles sont un vivier de talents qui vont tous collaborer. On peut attendre ça de la FEMIS, mais en fait ce n’est pas vraiment ça qui se passe…

Joachim Lafosse - Je pense aussi qu’en France il y a une histoire du cinéma avec des cinéastes, des gens qui ont fait l’histoire mondiale du cinéma. C’est quand même là que le cinéma est né. Et que grandir dans un pays où tu as comme pères en cinéma Resnais, Renoir, ou Pialat, ou Bresson, ça n’est pas simple. Trouver sa place là-dedans, ça n'est pas simple. La France est un des rares pays qui a une culture cinéphilique ou il y a encore des gens qui sont capables de critiquer un film, de l’analyser, etc… Nous en Belgique on a cette chance c’est qu’il n’y a pas de critiques de cinéma, il n’y a pas d’analystes du cinéma.

Louis Héliot - Il y en a un petit peu, mais c’est confiné dans les universités. À l’université de Bruxelles ou à l’université de Liège, on a quand même quelques journaux de cinéma qui sont quand même…

Joachim Lafosse - …oui mais il n’y a pas cette culture. Et je crois qu'en même temps c’est la chance de la Belgique. Parce que du coup on a moins de complexes. On n'est pas dans le référent. On fait nos films parce qu’on a envie de les faire avec liberté et tout d’un coup on se découvre. Alors ça n’est pas toujours parfait, mais ça donne une jeunesse.


FilmDeCulte - Alors là j’ai une petite citation de Jacques Henri Bronckart de Versus Production, qui dit : "Ce qui fait le lien entre tous ces films belges, c’est une envie de cinéma contemporain en prise avec le monde d’aujourd’hui, un cinéma qui s’interroge d’un point de vue technologique". Ça donne envie d’entendre la même chose pour le cinéma français… Ce que je trouve intéressant, c'est qu'il y a deux parties dans cette citation: tout d’abord être en prise avec le pays, avec ce qui se passe dans le contemporain…

Joachim Lafosse - …et un questionnement avec la forme, amené par les nouveaux outils technologiques…


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