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FilmDeCulte - Voilà, et ça rappelle vraiment cette fois-ci les nouvelles vagues de la fin des années 60, début des années 70, ces nouvelles vagues mondiales… C’est le moment où le cinéma s’allège, c’est un moment où les nouvelles générations balancent les anciennes…

Joachim Lafosse - Enfin, ceci dit, l’institution communautaire francophone, pour moi, n’est pas dans cette vision complètement progressiste de la production. La plupart des films qui sont connus par les français aujourd’hui, qui se sont faits en DV avec les nouveaux moyens techniques, n’ont pas été soutenus à la production. Ils ont été soutenus à la finition. Il y a peu de projets aujourd’hui qui passent et qui sont soutenus vraiment et qui sont annoncés dès le départ comme étant des projets faits en vidéo.

Louis Héliot - Il y a encore une méfiance…

Joachim Lafosse - Mais on peut reconnaître que les aides à la finition c’est aussi l’institution et que c’est une très bonne chose.

Louis Héliot - Oui parce que finalement, sans le Centre du cinéma, il n’y aurait pas eu de copie 35mm de Ça rend heureux, et on avait besoin que le film existe et puis ensuite pour les festivals… Mais parfois, on est allé une sélection en festival pour les obliger à intervenir.

Joachim Lafosse - Ca c’est un des atouts. Quand on grandit dans un pays avec un aussi petit marché et avec un public potentiel vraiment restreint, on est tout de suite éduqué à l’exportation et à une pensée moins nationaliste du cinéma. Et donc c’est vrai que moi, dès que je suis sorti de l’école, j’ai rencontré Louis justement dans les festivals. Parce que justement, était son travail de proposer les films aux festivals. J’ai tout de suite appris et compris que ma vie de cinéaste n’allait pas venir seulement que de mon pays. Ce que peut-être en France on n'éduque pas assez…


FilmDeCulte - Une autre chose que dit Bronckart et que je trouve intéressant: "La nouvelle génération a été nourrie par la fiction et au documentaire contrairement à la longue tradition du cinéma Belge".Donc là je suppose qu’il parle des Dardenne, etc., etc…

Joachim Lafosse - Oui mais il ne faut pas généraliser parce que moi par exemple…

Louis Héliot - Oui, il en a fait aussi…

Joachim Lafosse - Oui et puis, bon je suis d’accord avec Jacques-Henri, je pense qu’une bonne partie des jeunes cinéastes, sont beaucoup plus nourris de fiction mais… Moi pas, par exemple.


FilmDeCulte - En même temps, la deuxième partie de sa citation c’est: "Ce sont des cinéastes qui ont envie d’histoires, de films, de modes de narrations différents." Donc l’idée d’un cinéma de recherche, tu t’y retrouves aussi.

Joachim Lafosse - Oui mais de toute façon, pour moi, à partir du moment où le cinéma n’est plus de la recherche, ça n’est plus du cinéma. Même à 80 berges, j’espère qu’un film sera encore une expérience. Quand on me parle de films expérimentaux, ça me fait toujours rire. Comme si tout à coup, quand tu as un million d’euro pour faire un film était plus une expérience.


FilmDeCulte - Justement par rapport à ce que vous disiez tout à l’heure sur le cinéma français, effectivement il y a des haines claniques, des chapelles, aujourd’hui j’ai l’impression qu’il y a dans le cinéma Français quelque chose qu’il n’y a pas dans le cinéma Belge, ce qui est plutôt une chance, c’est qu’en gros il y a deux cases à cocher, soit tu fais des films grand public, soit tu fais des films confidentiels, qui ne sont vus par personne, mais tu as ta petite aura… Et quelque part même moi je pense qu’il y a des cinéastes, même s’ils s’en défendent, qui s’arrangent bien de ça. Qui s'en satisfont…

Joachim Lafosse - Il y a aussi des gens en Belgique qui font des films avec cette intention.


FilmDeCulte - Alors on ne les voit pas ici. (rires)

Joachim Lafosse - Mais le problème c’est qu’ils font ça moins bien que les Français. Donc ils sont encore plus pathétiques. (rires)


FilmDeCulte - Parce justement ce que j'aime bien, quand je regarde un peu le cinéma Belge et sa diversité, c’est que d’un côté tu vas avoir Benoît Mariage et Pierre-Paul Renders qui vont faire des comédies grand public, à côté tu vas avoir Philippe Blasband et Vincent Lannoo qui vont travailler sur des choses autoproduites, autofinancées, en espérant qu’un jour ça sorte en salle… Et j’ai l’impression qu’il n’y a pas ça en France. Je veux dire que, par exemple, quand j'ai regardé les bonus du DVD de Panique au village de Patar et Aubier, j’ai vu à la fin que le making-of avait été réalisé par Du Welz. Au début, j’ai été surpris, je me suis dit: "Qu’est-ce que vient faire Du Welz ici?"…

Louis Héliot - C’est la même société de production en fait…

Joachim Lafosse - C'est un tout petit pays!

Louis Héliot - Ce que les années 90 ont par contre apporté, c’est la professionnalisation du métier de producteur, qu’il n’y avait pas avant. Pendant toute la décennie 1980-1989, du côté francophone, il y a eu 68 longs métrages qui ont été produits et co-produits. Et la plupart étaient leurs propres auteurs, réalisateur, producteur. étaient Jean-Jacques Andrien, Belvaux, Akerman… Ou d’autres, qui ont fait un ou deux films et dont on n'entend plus parler. Et là c’est vrai qu’avec les années 90, producteur, c’est devenu un métier.

Joachim Lafosse - …C’est ça qui a fait qu’il y a aujourd’hui une éclosion incroyable par rapport à la production.

Louis Héliot - Maintenant on peut écrire et réaliser, et puis il y en a d’autres qui vont chercher les sous. Alors c’est vrai qu’il y a comme ça l’émergence de quelques sociétés. Il y a eu Saga Films, il y a eu K2, il y a eu Artémis Productions… Maintenant on parle beaucoup de Versus Production, La Party, Tarantula, Entre chien et loups…

Joachim Lafosse - …et les autres continuent…

Louis Héliot - En même temps, pour les producteurs installés… Je pense à Dominique Janne pour K2: il est toujours en recherche de jeunes auteurs. Il était le seul à pouvoir permettre à Gérard Corbiau de réaliser des films qui coûtaient très très cher, qui avaient une audience, jusqu’au dernier film. Et c’est vrai qu’a coté de ça, il y avait Artémis Productions, où les films se faisaient avec très peu de moyens. Donc les deux peuvent coexister, mais on n'est toujours pas dans une industrie, on reste dans une forme artisanale.

Joachim Lafosse - Ceci dit je pense que les bases sont là. Les bases sont installées pour que ça s'industrialise. Mais il n'y a pas les fonds, il n'y a pas les moyens.


FilmDeCulte - Il y a des envies en tout cas…

Joachim Lafosse - Et je pense que les gens ont acquis suffisamment d’expérience pour que, s'il y avait les moyens, tout cela s’enclenche. Mais on n'y est pas encore arrivé.


FilmDeCulte - Je lisais le journal de tournage des Coquelicots, de Philippe Blasband. Vers les dernières dates, tu lis: "Il y a Fredo [NDLR: Frédéric Fonteyne] et Pipol [NDLR: Pierre-Paul Renders], qui sont venus voir le premier montage…", voilà, tout le côté "esprit de famille"… Puis à la toute fin du journal il y a: "Ca y est, on a l’autorisation, le film va être kinéscopé, il va exister, etc." Et tu te rends compte que depuis un an, le type travaillait sans filet…

Joachim Lafosse - Oui, complètement. Moi j’ai fait mon premier film comme ça.


FilmDeCulte - Et en même temps tu dis que ce que tu montres dans ton film, c’est quelque chose que tu n’accepterais plus de faire, c’est-à-dire de tourner sans que les gens soient payés…

Joachim Lafosse - Je ne sais pas. Pour moi il ne faut jamais dire jamais. Moi le cinéma, ça reste mon désir. Si tout d’un coup, le désir est tellement fort que je n’ai pas le courage d’attendre, et qu’il y a des gens autour de moi, responsables, qui savent ce qu’ils font, que je ne leur mens pas et qui sont prêts à me suivre pour faire un tournage sauvagement parce que c’est nécessaire, on le refera peut-être. Peut-être que je le referais à 60 ans, j’espère… Mais je veux préserver cette liberté-là.


FilmDeCulte - Mais tu disais que ça te gênait que les gens ne soient pas payés…

Joachim Lafosse - …non mais ceci dit, si les gens reconnaissent notre travail, trouvent que c’est un travail de qualité. Eh bien la qualité, ça se paie. Et c’est un investissement, et tout le monde peut s’y retrouver. Voilà. Moi j’ai ma liberté de cinéaste, mais je trouve aussi qu’il faut respecter le travail des gens.


FilmDeCulte - Et tu as pu les payer à posteriori ?

Joachim Lafosse - Bah là je pense qu’il y a des contrats à la participation. Si on vend le film, tout le monde sera rétribué.


FilmDeCulte - C’est en bonne voie avec Angers…

Joachim Lafosse - Oui c’est en bonne voie, on va dire ça comme ça.


FilmDeCulte - Pierre-Paul Renders dit : "Maintenant pour avoir un financement confortable il ne faut plus faire de concession au marché, il faut faire votre film pour le marché."

Joachim Lafosse - Non alors là il se trompe. On voit ce que ça donne et on sait où ça mène. Je ne suis pas d’accord avec lui. Ce n’est pas ça, être cinéaste. Ça, c’est faire du marketing ou faire du commerce.


FilmDeCulte - Mais lui il le regrettait, il disait ça suite à Comme tout le monde, et il disait qu’il avait dû faire d’énormes concessions sur le film.

Joachim Lafosse - Tout le monde sait ça, dès que tu rentres dans une école de cinéma, on te le dit, toute l’Histoire du cinéma n’a montré que ça, je ne vois pas pourquoi ça changerait pour lui. Il y a quelques cinéastes Belges, et c’est ceux que je respecte, qui sont encore là aujourd’hui et qui ont montré l’exemple dans la volonté de résistance qu’ils ont eue, vis-à-vis de leurs co-financiers et leurs producteurs français notamment. Et c’est ça le plus important. C’est qu’aujourd’hui, grâce à ce qu’ont fait des gens plus âgés que moi dans le cinéma belge, en résistant jusqu’au bout, en préservant ce qu’ils voulaient pour leurs films, en ne cédant pas aux attentes et aux demandes des producteurs et des distributeurs, et bien tout d’un coup, on a compris qu’il fallait pas rigoler avec les Belges, et qu’un Belge ça savait comment il fallait faire un film. Et cette résistance-là faut qu’on la préserve. Il ne faut pas qu’on tombe dans le panneau du cinéma qui est fait pour avoir du succès etc… Parce que ça… Pierre-Paul il a mordu dans le serpent et il s’est fait mordre.


FilmDeCulte - Oui parce qu’entre Thomas est amoureux et Comme tout le monde, on sent qu’il y a eu une perte…

Joachim Lafosse - C’est dommage pour lui, mais il le savait.


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