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ALAIN GUIRAUDIE


A l'occasion de la sortie du réjouissant Pas de repos pour les braves, rencontre avec le cinéaste iconoclaste Alain Guiraudie pour un entretien au coin du radiateur. Comme les héros de son premier long métrage, le réalisateur se révèle chaleureux et volubile. Après quelques clins d'œil entre bédéphiles sur le perron d'une porte, il s'est longuement confié à notre magnétophone. Il nous offre ici les principales clés de son univers poétique où se croisent doux rêveur, jeune étudiant sans le sou et aventurier aux chemises bariolées. Pas de repos pour Guiraudie qui nous annonce la mise en route au printemps prochain d'un deuxième film, une épopée moyenâgeuse et philosophique, Voici venu le temps.


FilmDeCulte - Le public et la presse vous ont découvert avec des courts et des moyens métrages. Qu'est-ce qui a motivé le passage au long?

Alain Guiraudie - Je souhaitais depuis longtemps réaliser un long métrage et ne pas me cantonner aux courts, mais je n'arrivais pas à financer le projet. J'ai tourné trois courts métrages d'un quart d'heure [ndlr: Les Héros sont immortels, Tout droit jusqu'au matin, La Force des choses], enchaîné avec des moyens métrages [ndlr: Du soleil pour les gueux, Ce vieux rêve qui bouge] en étirant le propos et en gardant un budget raisonnable - autrement dit des durées de tournage à peu près acceptables pour une équipe bénévole (rires) -. L'idée, c'est quand même d'en vivre aussi, parce que bon honnêtement les derniers temps, j'étais régisseur sur des tournages... Le travail qui m'occupait le plus était celui qui me nourrissait le moins. Il y avait une logique économique à trouver... J'avais envie d'en vivre et de sortir un peu de mes histoires. Pour résumer, il y avait d'une part la nécessité de payer les équipes de techniciens, les comédiens qui travaillent sur nos films et de l'autre, le besoin d'élargir mes horizons. Je n'ai pas vocation à filmer des petites intrigues dans des lieux uniques, avec quatre personnages et où tout est évoqué hors champ (même si ce n'est pas inintéressant).


FilmDeCulte - Le tournage de Pas de repos pour les braves a-t-il connu des embarras financiers?

Alain Guiraudie – Avec l'Avance sur recette, j'ai reçu une production digne de ce nom. On peut dire qu'aujourd'hui tous les premiers longs métrages dits d'auteur se montent avec l'Avance sur recette. Le film a obtenu le soutien financier de la région Midi-Pyrénées, Aquitaine, Canal+ (qui n'est pas monté très haut mais c'est quand même un acteur décisif), Arte, puis l'aide de la télévision nationale autrichienne, ORF et le fond viennois pour le cinéma - ce qui nous a conduit à faire la post-production à Vienne. Au total, je crois qu'on arrive à dix millions de francs, à peu près deux millions d'euros... C'est la première fois que je maîtrise si peu ce genre de choses. Avant, ce qu'il y avait de bien avec les courts et les moyens, c'est que je me trouvais dans un système d'auto-production (qui nécessite de l'auto-censure aussi). Je savais combien me coûtait la pelloche, le labo, la location du matériel, l'hébergement et la bouffe de l'équipe. Pour ce film-là, je n'avais aucune idée du tarif d'une journée. Mais on s'y intéresse par la force des choses. La production contrôle au jour le jour de toute façon.


FilmDeCulte - Le film s'inspire de l'un de vos romans qui n'a jamais été publié, Lâcher du héros en plein vol avec récupération de ce dernier en pleine course. Pouvez-vous nous en parler? L'écriture du scénario a-t-elle été libératrice?

Alain Guiraudie - C'est l'une de mes grandes frustrations, je ne suis ni écrivain ni romancier. J'arrive à écrire un roman, mais en le relisant trois mois plus tard je trouve que c'est une merde infâme. A peu près tous les deux-trois ans j'écris mon roman, que je reprends plus tard sous forme de scénario. J'aime beaucoup les dialogues. Fondamentalement, je crois que j'ai du mal, seul, à accoucher d'une œuvre aboutie. L'écriture, la littérature, c'est un processus où il faut rester seul de A à Z à tenir une plume, affiner son style tout en restant passionnant, personnel et universel. Alors que pour le cinéma, même si la phase d'écriture reste quelque chose de solitaire, il ne s'agit que d'une base de travail, suivie d'un tournage communautaire, du montage et du mixage où l'on est dans un rapport de couple. On est davantage dans le relationnel. Je suis beaucoup plus à l'aise avec cette forme-là. Avec l'écriture cinématographique, je fais réellement avancer les choses par le dialogue, bien plus que dans la littérature. Je crois que je serais encore plus à l'aise dans l'écriture théâtrale. Mais je persiste, je ne désespère pas de torcher un vrai roman, publiable, lisible par le commun des mortels (rires).


FilmDeCulte - Vous avez repris l'ossature du roman?

Alain Guiraudie - Oui. Même en l'écrivant sous une forme romanesque, je savais déjà que ça donnerait matière à un film. A l'époque, j'avais arrêté la fac, sans diplôme ni rien, je travaillais... Le cinéma m'apparaissait vraiment comme quelque chose d'inaccessible. J'avais pourtant envie d'écrire des histoires, je me suis donc pris par la main. Ecrire, c'est quand même l'une de mes étapes préférées dans un film.


FilmDeCulte - Il y a dans vos dialogues une grande musicalité qui imprime au récit une certaine douceur, de la désinvolture aussi...

Alain Guiraudie - Je suis très attaché au ton, très tôt j'y ai travaillé. Ce ton-là existait déjà dans le roman il y a seize ans, je l'ai écrit à vingt-trois ans - et maintenant j'en ai trente-neuf, j'ai fait le compte l'autre jour, ça fait un sacré coup de vieux (rires) -. Oui, il y a de la désinvolture dans le ton, qui oscille entre la légèreté et la gravité. Les choses graves, on les déplombe. C'est le laïus que je sers à chaque fois aux comédiens. A l'inverse, les choses drôles, on les traite avec sérieux, ce qui à mon avis les rend encore plus comiques. Les dialogues, c'est l'un de mes grands plaisirs.

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