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Historien du cinéma, critique, professeur au Master Pro de la Sorbonne, cinéaste… Frédéric Sojcher cumule les casquettes de cinéphile. FilmDeCulte lui a demandé de toutes les revêtir pour nous éclairer, comme Alain Lorfèvre, Louis Héliot et Joachim Lafosse avant lui, sur l’état du jeune cinéma Belge.


FilmDeCulte - Frédéric Sojcher bonjour. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?

Frédéric Sojcher - Il est toujours difficile de se présenter soi-même. Mais puisque vous me le demandez, je me présenterais volontiers comme un passionné de cinéma. J'aime toujours découvrir des films (au moins un par jour). J'aime coordonner des ateliers de réalisation à la Sorbonne (en me souciant de préserver la cohérence de l'univers des étudiants). Je prends plaisir à écrire sur le cinéma... Et surtout à mener des projets personnels, comme cinéaste.


FilmDeCulte - En préparant cette série d'interviews autour du jeune cinéma belge, je me suis plongé dans les hors-série des Cahiers du cinéma qui, annuellement, publient un Atlas mondial de la cinématographie. Sauf erreur, la Belgique est absente des panoramas 2004 et 2005, et ce n’est qu’en 2006, sous votre plume, que le pays apparaît enfin. Pourquoi cette lacune?

Frédéric Sojcher - Il faut d'abord louer la démarche des Cahiers du cinéma, car l'Atlas publié annuellement sur l'état de la cinématographie mondiale est un précieux outil d'information et d'analyse, à ma connaissance unique en son genre. La Belgique est effectivement présente dans l'Atlas depuis l'an dernier. Sans doute est-ce grâce à la reconnaissance de nombreux cinéastes belges (et en premier lieu, des frères Dardenne)? L'Atlas ne peut traiter de toutes les cinématographies, mais prioritairement de celles qui comptent au niveau mondial ou qui innovent de nouvelles formes de réalisation. Toutefois, il faudrait vous adresser à Charlotte Garson et à Jean-Michel Frodon, qui coordonnent l'Atlas, pour avoir une réponse précise à votre question. [NDLR: ce que nous avons donc fait, cf. encadré en fin d'interview]


FilmDeCulte - Ce qui guide la série d’entretiens que nous réalisons à l’occasion de la sortie de Nue propriété, c’est l’impression qu’après l’Allemagne et la Roumanie, une autre nouvelle vague européenne pourrait venir de Belgique – même si l’expression, en soi, "nouvelle vague", n’est pas forcément très heureuse. Partagez-vous cette impression?

Frédéric Sojcher - Il y a une formidable pépinière de talents, du côté francophone belge. Cela est autant vrai du côté des acteurs (Olivier Gourmet, Jonathan Zaccai, Cécile de France, Benoît Poelvoorde, Jérémie Rénier...) que des cinéastes. Je pense que ce renouvellement générationnel n'est pas dû au hasard, mais le fruit d'une politique culturelle menée depuis 20 ans par la Communauté française de Belgique, sous l'impulsion d'Henry Ingberg. L'un des "pères" de cette impulsion est également le cinéaste André Delvaux, qui fut le premier à démonter que des longs métrages de fiction pouvaient être réalisés en Belgique et reconnus à l'étranger. Il faut aussi citer toutes les personnes qui soutiennent le cinéma belge, comme Louis Héliot à Paris (c'est lui le responsable du cinéma au Centre Wallonie-Bruxelles) ou les critiques belges qui portent une attention particulière à leur cinématographie. C'est en défendant la production de films d'auteur que le cinéma belge francophone a pu affirmer sa spécificité. Le risque actuel (et qu'il faudrait d'après moi éviter) serait de partir de la reconnaissance des cinéastes belges, pour dorénavant viser une industrialisation du cinéma, qui tende davantage à la rentabilité qu'à soutenir des démarches singulières.


FilmDeCulte - Dans votre film Cinéastes à tout prix, comme d’ailleurs Joachim Lafosse dans Ça rend heureux, vous rendez compte d’une envie de cinéma qui se passe de moyens financiers et qui est avant tout affaire de passion et de bricolage. C’est réjouissant, d’autant que bien souvent, et en France particulièrement, ce genre de mises en abîmes ont vite fait d’être ampoulées et prétentieuses… Cet abord décomplexé du cinéma est-il typiquement belge?

Frédéric Sojcher - Plusieurs cinéastes belges ont réalisé des films "à tout prix", au départ sans financement: Rémi Belvaux (C'est arrivé près de chez vous), Vincent Lannoo (Strass et Ordinary Man), Joachim Lafosse (Folie privée et Ça rend heureux)... Trois raisons essentielles expliquent ce type de démarche. La première: il n'y a pas assez de financement du cinéma en Belgique, et les jeunes cinéastes ont parfois tendance à vouloir prouver par eux-mêmes de quoi ils sont capables, plutôt que d'attendre d'hypothétiques moyens de production. La deuxième: beaucoup de cinéastes belges sont formés par l'école documentaire et ont pris l'habitude de pouvoir tourner avec de petits moyens. La troisième: les nouvelles technologies numériques permettent davantage que par le passé de réaliser un long métrage sans production, ni fortune personnelle. Un nouveau projet, actuellement mené par l'Association des Réalisateurs et qui a le soutien de la Ministre de la Culture, Fadila Laanan, est de permettre le financement de "micro-budgets", pour tourner avec peu de moyens, mais avec une vraie liberté de création, et en rémunérant toutes les personnes participant au film.

Mon documentaire, Cinéastes à tout prix, évoque davantage des parcours de cinéastes iconoclastes. Jacques Hardy, Max Naveaux et Jean-Jacques Rousseau (c'est son vrai nom!), dont je fais le portrait dans le film, ont chacun tourné plusieurs longs métrages sans moyen, mais aussi "hors système"... Ils sont des poètes du cinéma, comme déconnectés des réalités économiques de la production et de la distribution... Mais (et c'est ce qui les rend touchants) aussi des vrais hommes libres. Ils tournent des films de guerre à balles réelles ou à ce point fantastiques ("absurdes", dit Jean-Jacques Rousseau) que l'on se retrouve en tant que spectateur incapable de prévoir ce qui va se passer à l'avance... Et que l'on est en même temps fasciné par l'invention de la mise en scène. Ils sont surréalistes, malgré eux!



FilmDeCulte - Ce qu’il y a de commun à ces deux films, Cinéastes à tout prix et Ça rend heureux, c’est que tout ceci ne se fait pas sans humour. En France, on aurait plutôt tendance à tellement sacraliser l’acte de filmer, qu’il n’y a souvent plus que les complexes des jeunes auteurs qui transpirent à l’écran. Je trouve à cet égard que le titre du film de Lafosse est très beau: Ça rend heureux. Pas "Ça rend intelligent", ou "Ça élève l’esprit"…

Frédéric Sojcher - Dans un débat récent que j'ai eu avec Joachim Lafosse (au Festival du film d'amour de Mons), nous avons parlé ensemble de ce "désir de cinéma", qu'on retrouve dans son film, et aussi dans Cinéastes à tout prix. Pas besoin de prise de tête, pour avoir du désir. Mais il faut toujours se battre pour vivre ses rêves, et avoir un vraie nécessité à mener ce combat. Joachim Lafosse reprend volontiers la phrase de Godard: "Ne pas faire juste un film, mais un film juste." Ce qui n'empêche pas l'humour! Il est vrai que les belges ont cette propension plutôt sympathique à ne pas se prendre au sérieux.


FilmDeCulte - Après la mauvaise expérience de Regarde-moi, comptez-vous malgré tout persister et tourner une nouvelle fiction?

Frédéric Sojcher - La réalisation de mon premier long métrage, Regarde-moi, fut effectivement une descente aux enfers... Cela à tel point que j'ai éprouvé le besoin d'écrire un livre sur ce qui s'était passé, Main basse sur le film, dont Bertrand Tavernier a signé la préface. Les difficultés rencontrées sur le tournage étaient pour moi d'autant plus difficiles à affronter que, sur mes courts métrages, je n'avais jamais vécu aucune tension avec l'équipe et avec les acteurs et que je ne pouvais pas imaginer que mon film (sur lequel je travaillais depuis 7 ans) puisse m'échapper! J'ai eu, à un moment donné, le choix entre continuer un film qui ne serait pas celui que j'avais pensé au départ (le scénario devant changer en cours de route, car l'un des acteurs principaux ne voulait plus tourner avec moi!) et abandonner. Je suis fier d'avoir été jusqu'au bout de ce film. Cette expérience m'a permis de mieux comprendre mes erreurs et j'ai gardé intact mon désir de cinéma. Je rêve maintenant de réaliser une nouvelle fiction, qui "rende heureux", comme dit Joachim Lafosse... autant les personnes qui travailleront sur le film, que les spectateurs!


Entretien réalisé par Guillaume Massart.
Les 13, 14 et 15 février 2006, par mail.




POUR EN SAVOIR PLUS:

Ainsi que Frédéric Sojcher nous l'a suggéré, nous avons pris contact avec Jean-Michel Frodon des Cahiers du cinéma, afin de lui demander si la Belgique serait à nouveau présente dans l'édition 2007 de l'Atlas et de comprendre pourquoi le pays n'était pas mentionné dans les précédentes éditions. Voici sa réponse:

"Oui, la Belgique sera à nouveau présente en 2007. Tous les pays ne figurent pas chaque année dans L'Atlas, nous essayons de choisir ceux où il se passe quelque chose de particulièrement significatif dans le domaine du cinéma. Du point de vue des habitants de chaque pays, une absence est toujours perçue comme injuste, c'est dommage et inévitable. Peu à peu, la Belgique semble conquérir un "droit de cité" permanent dans l'Atlas, il faut espérer que cela se confirme."




 
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