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LUC ET JEAN-PIERRE DARDENNE


Documentaristes et producteurs depuis 1975, Jean-Pierre et Luc Dardenne sont entrés par la grande porte du cinéma grâce au film La Promesse, après deux expériences plus confidentielles en 1987 et 1992. C'est la découverte d'un cinéma fort et brutal, dans lequel paradoxalement les sentiments sont portés à leur paroxysme par des personnages souvent à fleur de peau. Ils confirment en 1999 avec Rosetta, pour lequel ils reçoivent une Palme d'or que plus personne ne cherche à discuter, puis en 2002 avec Le Fils, pour lequel Olivier Gourmet reçoit le prix d'interprétation à Cannes.


FilmDeCulte - Après le succès critique et public de Rosetta, avez-vous eu quelque hésitation lors de l'écriture et du lancement du film Le Fils?

Luc Dardenne - Oui, bien sûr. Il a fallu d'abord accompagner le film un peu partout, en France, en Belgique, aux Etats-Unis, en Angleterre, partout où il est sorti. Lorsque nous avons terminé cela, je dois dire que nous ne savions pas très bien ce que nous voulions filmer par la suite. Cela a pris un peu de temps et je crois que c'est dû au fait qu'il y avait effectivement cette pression relative au succès de Rosetta. Succès en tous les cas critique, le film a en effet bénéficié d'une très bonne renommée acquise avec la Palme d'Or. Cela a un peu pesé, je crois, sur le fait que l'on se sente libre pour travailler. C'est sûr que cela joue un rôle. Mais c'est probablement la même chose pour tout le monde, lorsqu'on fait un film, et que le précédent a été un succès, ça pèse sur vos épaules. C'est la loi du milieu.

Jean-Pierre Dardenne - Le poids était effectivement beaucoup plus important que pour Rosetta, malgré le relatif succès d'estime de La Promesse.


FilmDeCulte - Olivier Gourmet était-il pressenti pour le rôle dès l'écriture du scénario, voire même avant?

Jean-Pierre Dardenne – Même avant de savoir ce que l'on allait faire. C'est une vieille histoire entre nous, puisque nous lui avions proposé un tel rôle après La Promesse, mais cela ne s'était pas fait à cause de Rosetta. Nous le lui avons donc proposé de nouveau cette fois-ci, en lui disant qu'on allait travailler sur un scénario avec un premier rôle masculin qu'il tiendrait. On ne savait pas quoi, c'est venu bien après. Mais je crois que le fait de penser à lui nous a sans doute aidé à construire l'histoire, à construire les scènes. Mais Olivier était déjà là depuis le début.


FilmDeCulte - Parlez-nous du jeune acteur jouant le rôle de Francis, Morgan Marinne.

Luc Dardenne – Nous avons fait un casting par la presse écrite, radio et télévisuelle. Un appel aux jeunes, leur demandant de nous envoyer les photos. On en a reçu un millier à peu près, sur lesquels nous en avons choisi environ cent quatre-vingt. Cela a bien duré six mois... Et Morgan est apparu très vite comme celui qui pouvait incarner Francis. Il a quelque chose... Je ne sais pas, rien qu'en le voyant arriver, on ressent sa présence brute, si je puis dire. Lorsque nous avons commencé à tourner des scènes, déjà il résistait à la caméra, il y avait un secret, un mystère sur son visage et sur son corps. Il se tenait de manière particulière, assez unique. Ce qui nous intéressait, c'était justement d'avoir un personnage qui résiste, contrairement au personnage masculin dans Rosetta, qui avait un regard plus transparent. Il se donne plus, il est plus lisible que Morgan. Alors qu'ici le garçon résiste fort. Quand on l'a vu jouer, quand on a vu ses gestes, le temps qu'il prenait pour les faire, il était très stressé mais il nous a convaincu très vite. Cependant, nous avons continué à travailler avec d'autres pendant deux mois, mais nous étions certains qu'il était le bon.


FilmDeCulte - Francis donne l'impression d'avoir déjà trop vécu, notamment dans la scène où il demande à Olivier d'évaluer des distances dans la rue. Malgré le côté impressionnant des capacités d'Olivier, il semble que le jeune homme reste finalement déconnecté, blasé, comme si l'internement l'avait quelque peu éteint.

Luc Dardenne – Je pense que c'est une attitude un peu générale, c'est quelqu'un qui est très en retrait. Un petit peu comme Olivier, ce sont deux êtres murés, et c'est vrai qu'il laisse peu transparaître son étonnement face à Olivier... Enfin, il lui dit simplement "Vous êtes fort", mais c'est tout. C'est un garçon de seize ou dix-sept ans, qui a vécu des choses que ne vivent normalement pas des jeunes de son âge, et cela l'a transformé. C'est quelqu'un qui est très fermé. C'est aussi une espèce d'épreuve, vous avez vu la scène.

Jean-Pierre Dardenne – C'est un test. Il a un peu d'admiration, quand même, mais il n'exprime pas grand chose. Sauf à un moment donné lorsqu'il commence à avoir peur. Le reste du temps, il est très en retrait, il prend des médicaments pour dormir. C'est un personnage très solitaire, qui dit peu de choses. Il est constamment entre le sommeil et l'éveil. Dès qu'il s'assied quelque part, il s'endort.

Luc Dardenne – Et puis je crois qu'il n'est pas vraiment dans ce qui se passe. Il est dans autre chose aussi. On ne le sait pas vraiment mais il fait passer un test à Olivier, et dans cette scène, il y a autre chose qui se joue. Ce sont deux solitudes qui se croisent, c'est terrible pour lui, et boire un verre avec Olivier, cela lui ferait peut être plaisir aussi. C'est une manière pour lui de se rapprocher.

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