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PIERRE COULIBEUF
Dans son dernier film Les Guerriers de la beauté, Pierre Coulibeuf adapte
les fantasmagories de l'imaginaire du chorégraphe Jan Fabre. En suivant le fil directeur d'une Ariane en robe de
mariée, il nous plonge dans ce que le rapport entre mouvements corporels et images cinématographiques a de plus
obscur. Des personnages hors du temps se croisent dans un labyrinthe de briques et de voûtes blanches, repoussant
la danse dans ses retranchements les plus profonds. Ces chevaliers en armure, aveugles désarticulés, femmes et
hommes en chemises blanches, hommes chiens, formes noires porteuses de mort, mariée hystérique, expérimentent le
mouvement dans ce qu'il a de plus cru, de plus physique. Recouvrant leurs corps à demi nus de diverses matières et
matériaux, évoluant dans un environnement rempli d'insectes, de reptiles, de rapaces, ils transforment les gestes
quotidiens en mouvements atypiques d'une violence extrême. Pour mieux pénétrer cet imaginaire atypique, Pierre
Coulibeuf nous explique son travail avec le chorégraphe et les danseurs, tout en nous exposant sa conception
d'une œuvre cinématographique.
1- TRAVAILLER AVEC UN AUTRE ARTISTE
FilmDeCulte - Sur le dossier de presse est inscrit: "D'après une
recréation de Jan Fabre. Qu'elle est cette recréation? C'est une pièce à proprement parler ou plutôt un
rassemblement d'extraits de l'ensemble de son œuvre?
Pierre Coulibeuf - En fait c'est un peu plus compliqué. Il y a tout un
processus qui est parti d'un lieu. On a choisi un lieu, moi surtout d'ailleurs, le lieu du tournage qui est
très présent dans le film. J'ai fait beaucoup de photos de repérages. À partir de ces photos, il [ndlr:
Jan Favre] a vu un ami écrivain auquel il a demandé d'écrire des textes dialogues, sur la base à la fois
donc de ces photos et d'un certain nombre d'idées qui tournaient autour d'un labyrinthe - qui est un peu le
concept du film - à la fois physique et mental, qui devait distribuer un certain nombre de scènes, d'attitudes,
de mouvements, etc. Cet écrivain a écrit ces textes dialogues qui sont au nombre de sept, et c'est à partir de
là que Jan Fabre a imaginé des actions corporelles qui dépendent évidemment de toutes les obsessions qui ont pris
différentes formes au travers des spectacles qu'il a pu monter. Donc, il y a des reprises d'idées qu'il avait pu
mettre en œuvre sur scène, et la reprise est toujours recréation, RE-création. C'est-à-dire à la fois recréation
et création, c'est-à-dire qu'en elle même la reprise était recréation, mais en même temps on a inventé. Il a
inventé et j'ai inventé aussi, dans le mouvement du travail de réalisation proprement dit, un certain nombre de
choses, des idées qui étaient au départ chorégraphiques et qui sont devenues cinématographiques.
FilmDeCulte - Donc on peut dire que l'on retrouve ici son esthétique
scénique...
Pierre Coulibeuf – Effectivement, il s'est nourri de tout son imaginaire,
de tout ce qui pouvait l'intéresser pour ses pièces chorégraphiques. C'est pour ça qu'on retrouve beaucoup d'animaux,
évidemment les insectes et en particulier les scarabées, ainsi qu'un certain nombre d'actions corporelles et beaucoup
d'autres choses que l'on peut reconnaître si on connaît bien le travail scénique de Jan Fabre. Il a inscrit dans son
travail un certain nombre de problématiques, de récits, qui sont souvent liés à tel ou tel spectacle, à telle ou
telle composition chorégraphique, et il fallait passer de ça à quelque chose qui allait avoir sa propre autonomie
et induire un tout autre monde en fait, un autre univers mais totalement nourri par son imaginaire. C'était ça
l'idée, de mettre tout ça en jeu en vue d'un film de fiction. Je voulais que le mouvement du film soit un mouvement
fictionnel, donc pas du tout documentaire, contemplatif, captation, etc. puisqu'il n'y a pas de pièce préexistante.
Les Guerriers de la beauté n'est pas un spectacle, c'est une expression qu'utilise Jan Fabre pour désigner
ses acteurs et danseurs, donc c'est totalement original.
Le film s'est construit comme ça dans un processus d'actions-réactions. On a proposé un certain nombre d'actions,
avant le tournage bien sûr, que j'ai mises en espace, que j'ai mises en scène selon le vocabulaire cinématographique,
sur le lieu même. Donc je choisissais tous les espaces. C'est un lieu très riche. Un fort militaire avec beaucoup
d'espace, des petites cellules qui sont à la fois semblables et différentes puisqu'elles s'ouvraient sur des paysages
à chaque fois totalement différents, ce qui m'intéressait moi particulièrement et qui permettait de construire un
film à partir d'un principe de répétitions et différences qui a pour effet de perdre un peu le spectateur dans cet
espace finalement très complexe. Donc le film s'est construit pour lui comme ça. Il a eu besoin de ces textes, de
ces dialogues, pour imaginer un certain nombre d'actions avec ses danseurs-acteurs, à partir desquelles moi j'ai
construit le film tant au niveau du tournage qu'au niveau du montage. Il y a un gros travail de montage qui a permis
d'articuler les choses entre elles.
2- FILMER LA DANSE ET LES DANSEURS
FilmDeCulte - Comment le travail avec les danseurs s'est-il réparti
entre vous et Jan Fabre?
Pierre Coulibeuf – En fait, c'est un peu compliqué ce genre de rencontre,
puisqu'il ne s'agit pas de faire une mise en scène de chorégraphie, de théâtre et puis ensuite filmer. Ici le
processus est inversé, le cinéma ne suit pas le travail chorégraphique. En fait l'idée c'était que le travail
chorégraphique s'adapte au principe du film et notamment à un certain nombre de contraintes, le lieu, l'espace,
les cadres. C'était très important pour qu'il y ait un film et une fiction. J'avais une idée très précise à partir
du lieu du type de cadre, du type de construction formelle que je voulais faire, c'est pour ça que les choses sont
cadrées d'une façon systématique, c'est très structuré. Tout ça préexistait en fait, et ensuite lui [ndlr: Jan
Favre] a mis en scène un certain nombre de choses. Il m'a proposé des actions, qu'il a réglées avec ses
acteurs-danseurs, que moi ensuite j'ai mises en espace, disposées dans mes cadres. En même temps, "disposé",
c'est un peu trop simple de dire les choses comme ça. En fait, il fallait à chaque fois trouver une articulation
entre un principe, qui était très précis au départ du point de vue des cadres, et les actions corporelles
elles-mêmes. Autant sur scène effectivement on peut déployer une action dans plusieurs types de direction,
autant là les actions corporelles devaient être minutieusement réglées en fonction des différents mouvements
transversaux qui étaient permis par la configuration du lieu, mais surtout en fonction des cadres et finalement
d'une forme générale qui pour moi était très précise au départ. Sinon, je ne savais pas ce que je faisais, je ne
savais pas où j'allais et je me contentais de filmer des actions corporelles. Il fallait donc que ce soit très
construit pour obtenir quelque chose qui ait une totalité dynamique cohérente et structurée, avec beaucoup de
possibilités d'associations, de résonances entre les scènes, dans un rapport aussi bien de proximité que de
distance. Pour moi, ça appelait évidemment une structure très précise. Donc les choses se sont faites un peu
comme ça: lui il travaillait avec les acteurs et moi j'intervenais par instant, et j'intervenais finalement
quand il s'agissait de régler définitivement l'action dans le cadre qui avait été arrêté. Puisque encore une
fois c'est très important, le cadre préexistait et l'action venait s'y intégrer.
FilmDeCulte - Oui, l'impression que l'on a en fait c'est que les
danseurs traversent le cadre.
Pierre Coulibeuf – Voilà, tout est réglé effectivement aussi bien dans la
profondeur que dans le premier plan, l'action est réglée en fonction du cadre. C'est très précis, il y a eu beaucoup
de répétitions, beaucoup de prises pour certaines actions, certains plans. C'est un peu comme un tableau dynamique
en fait, chaque chose devant s'inscrire de façon assez précise dans ce cadre avec ce paysage. Pour moi, les actions
corporelles, chorégraphiques, devenaient des espèces de rituels dans un lieu assez indéterminé et étrange. Des
rituels tout à fait surprenants et constitutifs, au fur et à mesure, d'un monde un peu fantastique, fantasmagorique.
C'est comme ça que j'ai envisagé le film: le passage du travail chorégraphique proprement dit au travail fictionnel,
à la fiction cinématographique. On passe d'un médium à un autre et en même temps d'un genre à un autre, d'un message
à un autre.