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FilmDeCulte - Le top 20 des films belges de 2006 est dominé par quatre films néerlandophones (Windkracht 10, De hel van Tanger, K3 en het ljsprinsesje et Piet Piraat en het vliegende schip). Le cinéma flamand, qui nous est, en France, quasiment inconnu, recèle-t-il des pépites dont vous déplorez qu’elles ne s’exportent pas? Et si oui, lesquelles?
Alain Lorfèvre - Excellente observation. Il y a en réalité deux cinémas qui cohabitent au sein de la Belgique mais qui ne s'interpénètrent pratiquement pas. Les résultats de ces films sont exclusivement réalisés en Flandre et à Bruxelles (ville bilingue). Cela découle notamment d'une spécificité socioculturelle: la Flandre, comme vous le savez peut-être, revendique depuis des années son autonomie, voire son indépendance. Cela se traduit par une dynamisme et une proactivité culturelle très forte: ils doivent affirmer leur spécificité et leur identité, un peu comme les Catalans en Espagne ou les Québecois au Canada. Et au contraire des francophones de Belgique, les Flamands entretiennent très peu de lien culturel avec les Pays-Bas. On dit souvent en boutade que lorsqu'un film hollandais est diffusé sur une chaîne flamande, il est sous-titré... Résultat: les spectateurs flamands sont très "chauvins". Ils vont voir les films "locaux". A l'inverse, les francophones ont une vision un peu misérabiliste - à tort - de leur cinéma. Ils préféreront voir une production Besson que le dernier Dardenne - je force un peu le trait, mais nous n'en sommes pas loin. Dans cette logique, les Flamands ont réussi quelque chose de fondamental: créer leur propre star system, notamment à travers la télévision. Parmi les quatre films que vous citez, le premier est l'adaptation d'une série télévisée à succès (sorte de croisement entre Alerte à Malibu et Top Gun), le deuxième une production de VTM (équivalent de TF1) sur l'erreur judiciaire authentique dont a été victime un routier flamand au Maroc, fait divers qui avait fait la Une des journaux en Flandre, et le troisième est la première "aventure" cinématographique d'un Girls Band pour ados type Spice Girls... Ces films n'ont pas besoin de s'exporter: ils sont parfaitement et exclusivement rentables sur leur aire linguistique. Je dois encore préciser à propos de cette dichotomie entre cinéma flamand et cinéma francophone, qu'il est de plus en plus rare que les journalistes francophones soient conviés aux visions [NDLR: joli belgicisme pour le "projections" français] de presse des films flamands (qui ne sortent pas, à de rares exceptions près, dans le Sud du pays) et inversement. Pourtant, certains producteurs francophones et flamands travaillent ensemble.
FilmDeCulte - Quel est votre point de vue sur le système de financement du cinéma belge? Comment jugez-vous l’action du Centre du Cinéma et de l'Audiovisuel de la Communauté française de Belgique? Trouvez-vous cet organisme efficace et pertinent dans ses choix?
Alain Lorfèvre - Pour avoir souvent discuté des systèmes d'aide avec des confrères ou des professionnels du cinéma dans d'autres pays ou régions, j'ai acquis comme conviction que le système idéal n'existe pas. Le gros problème du financement du cinéma (francophone) belge, c'est son dynamisme: sa reconnaissance - à défaut de son total succès commercial - entretient sa créativité. Après un premier film, un réalisateur souhaite en faire un deuxième, un troisième,... En 2003, le Centre du Cinéma recevait 93 demandes d'aide à la production, à l'écriture ou à la finition pour des longs métrages. En 2006, c'était 127! Il y a bien sûr dans cette masse des coproductions minoritaires. Mais ces chiffres sont totalement incroyables pour une Communauté de 4,5 millions d'habitants. Résultat: l'examen des demandes d'aides à la production peut virer à la "loterie". Le Centre du cinéma et de l'audiovisuel gère donc simultanément la misère financière, l'abondance créative et la reconnaissance. Ce faisant, il a quand même su régulièrement, aussi bien à travers ses fonctionnaires que ses membres cooptés, se remettre en question et tenter de s'adapter à l'évolution du secteur. Mais, relevant de l'administration de la Communauté française, il peut aussi être borné. Personnellement, je ne comprends pas, par exemple, son refus de créer un Agence du court métrage, sur le modèle de ce qui existe en France, et qui permettrait de mieux valoriser ce parent pauvre de la distribution à l'étranger - où il est pourtant déjà bien réputé.
Le grand avantage de la Commission de sélection du film, qui, au sein du Centre du cinéma et de l'audiovisuel, examine les demandes d'aides, c'est son côté personnalisé: pour chaque projet, on désigne au sein des membres de la Commission un rapporteur qui rencontre le producteur, le réalisateur voire d'autres intervenants. Tout en conservant son opinion par devers lui, il peut, lors des débats, se faire en quelque sorte "l'avocat" du projet en rapportant les arguments de ceux qui l'ont déposé. On dépasse le simple examen d'un dossier. La diversité de la composition de la Commission garantit, j'ai pu le constater, des approches complémentaires. L'ennui est, à nouveau, la spécificité du secteur en Belgique francophone: c'est petit, tout le monde connaît tout le monde. Outre le fait que certains membres se retrouvent en situation de conflit d'intérêt - et ne peuvent siéger, ce qui complique la composition de telle ou telle collège - il peut y avoir parfois des cas un brin incestueux. Cela reste aussi une entreprise humaine, avec sa part de subjectivité ou d'absurditié. Exemple:suite à un premier refus, un auteur revoit sa copie en tenant compte des remarques formulées par la Commission. Lors du nouveau passage du projet, six mois plus tard, la composition du collège de la Commission a changé. Et le projet est refusé pour des motivations exactement inverses. C'est un cas auquel j'ai assisté. Inutile de vous préciser la réaction du réalisateur... Mais ces cas-là sont des exceptions.
Enfin, il ne faut pas oublier qu'il existe un autre acteur important du financement du cinéma, côté francophone, et plus précisément wallon, c'est Wallimage, fonds wallon d'investissement lié à la Région wallonne, entité fédérée qui est compétente en matière économique. Sa logique n'est donc pas culturelle, comme le Centre du cinéma et de l'audiovisuel, mais économique, en soutenant "l'industrie" du cinéma. Sur vingt longs métrages terminés en 2006, huit ont été coproduits avec Wallimage. C'est aussi cette entité qui supervise, côté wallon, le recours au tax-shelter, mécanisme fiscal qui permet à un investisseur privé de déduire 150 pour cent de son investissment dans une production, pour autant que 150 pour cent du montant alloué soit dépensé en Wallonie (je résume un peu, mais c'est le principe). C'est notamment ainsi que Le Couperet de Costa-Gavras a été coproduit et tourné en Wallonie, du côté de Liège.
FilmDeCulte - L’influence des financements venant de la télévision est-elle aussi importante qu’en France? Pensez-vous qu’elle ait des effets néfastes sur la diversité et la qualité du cinéma belge?
Alain Lorfèvre - Le discours des professionnels du cinéma en Belgique francophone est que ces financements sont insuffisants ou que, à tout le moins, les télévisions, surtout la télévision publique, ne remplissent pas leur rôle. Sur les quelque 27 millions d'euros qui constituaient en 2006 l'enveloppe budgétaire de la Commission de sélection du film, la moitié venait pourtant des télévisions (RTBF, RTL-TVI (principale chaîne privée au sud du pays), BeTV (ex-Canal+ Belgique) et MCM Belgique). Cela étant, il est vrai qu'en dehors de ces sommes qui découlent des obligations des chaînes, l'apport des chaînes à la production cinématographiques est discutable. Le bon côté, c'est que, précisément, elles interviennent peu ou pas du tout sur le contenu des films. S'il y a une chose qu'on ne peut pas dire du cinéma francophone belge, c'est qu'il est "formaté". A contrario, on constate en Flandre un poids plus grand des télévisions dans la production, avec une influence très nette sur le sujet et le style des films. Autre reproche formulé régulièrement à l'encontre des télévisions francophones: leur faible soutien - en termes de couverture médiatique - à la promotion des films francophones belges. Là, encore, la Flandre démontre que celui-ci peut avoir un impact. Mais il est sans doute plus difficile de "vendre" La raison du plus faible que Windkracht 10.
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