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Critique cinéma au sein du quotidien Belge La Libre Belgique, Alain Lorfèvre, se livre, comme Frédéric Sojcher, Louis Héliot et Joachim Lafosse, au petit jeu de l'interview avec FilmDeCulte. Et nous livre, à son tour, son point de vue sur l'état du jeune cinéma Belge.


FilmDeCulte - Alain Lorfèvre bonjour. Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs?

Alain Lorfèvre - J'ai 37 ans. Je suis journaliste cinéma au quotidien La Libre Belgique. J'ai également siégé au sein de la Commission de sélection du film de la Communauté française de Belgique (ouf!), l'équivalent du CNC français pour la partie francophone de la Belgique.


FilmDeCulte - Ce qui guide la série d’entretiens que je réalise à l’occasion de la sortie de Nue propriété, c’est l’impression qu’après l’Allemagne et la Roumanie, une autre nouvelle vague européenne pourrait venir de Belgique – même si l’expression, en soi, "nouvelle vague", n’est pas forcément très heureuse. Partagez-vous cette impression?

Alain Lorfèvre - Oui, même si j'éviterais effectivement l'expression "nouvelle vague", connotée et qui, en l'occurrence, ne colle pas vraiment aux aspirations de cette nouvelle génération. Ce qui est très intéressant et encourageant - je parle essentiellement de la Belgique francophone - c'est le renouvellement des forces vives qui se poursuit depuis plus de quinze ans maintenant. On a eu Jaco Van Dormael, puis ce qu'on a appelé la génération des Sept péchés capitaux (du nom d'un film collectif: les Frédéric Fonteyne, Pierre-Paul Renders, Yvan Le Moine, Oliviers Smolders en sont sortis côtés réalisation, mais aussi des techniciens aujourd'hui réputés et reconnus comme Benoît Debie (qui vient de gagner le prix de la meilleure photo à Sundance), Virginie Saint-Martin, la monteuse Marie-Hélène Dozo, le scénariste Philippe Blasband (que ceux que j'oublie m'excusent) ), génération à laquelle on peut rapprocher thématiquement et formellement un Alain Berliner. En parallèle, les Dardenne ont développé leur radicalité - au point, malgré eux, de faire un peu d'ombre à tout le monde. Et arrive maintenant une nouvelle génération qui ne se revendique de personne. Ces nouveaux réalisateurs ne sont pas pas liés entre eux par le fait d'être passé par une même école ou parce qu'ils développent un même type de cinéma. Au contraire, ils affirment d'entrée de jeu des personnalités et des univers cinématographiques très tranchés. C'est Joachim Lafosse et son Nue Propriété qui vient confirmer les espoirs suscités par deux films low budgets remarquables, Folie privée et Ca rend heureux; c'est Olivier Masset-Depasse dont le Cages, quoiqu'imparfait, témoigne d'une vision originale; c'est Micha Wald qui, après des courts-métrages remarquables et remarqués, vient de signer Voleurs de chevaux, un film épique en costumes; ce sont les frères Guillaume et Stéphane Malandrin (Français expatriés en Belgique) qui se lancent dans une oeuvre atypique; c'est Fabrice du Welz, qui ose faire du cinéma de genre avec un Calvaire dantesque et un nouveau projet, Vinyan, un croisement entre Don't Look Now de Nicholas Roeg et... Apocalypse Now...

Bouli Lanners et Stefan Liberski, plus âgés, se différencient aussi: ils ont longtemps oeuvré en télévision (un peu comme les Nuls français) et dans le court-métrage avant de passer quasiment en même temps au long-métrage. La poésie plastique d'un Bouli le place aussi d'emblée à part. Et se pressent déjà derrière Xavier Diskeuve ou Damien Chemin, dont les courts-métrages augurent de longs métrages intéressants. Ce qui les unit tous, c'est leur diversité. Derrière, il y a aussi une reconfiguration de la production francophone belge. Pour un Patrick Quinet ou une Diana Elbaum, qui représentent un peu la génération Sept péchés, on a maintenant les frères Jacques-Henri et Olivier Bronckaert, dont Versus Production réunit notamment Masset-Depasse, Wald ou Lanners. En marge, La Parti (Calvaire, Aaltra, Komma,...), construit un catalogue audacieux et thématiquement riche. Et ce ne sont là que les exemples les plus emblématiques.



FilmDeCulte - En entretien, Joachim Lafosse affirme que le fait que le cinéma Belge n’a pas une tradition de critique cinématographique forte, contrairement à la France, est une chance. C’est une des raisons, selon lui, pour lesquelles le cinéma Belge est souvent plus libre, moins complexé. Vous qui êtes critique et êtes confronté au quotidien à la modernité du cinéma belge, comprenez-vous ce point de vue?

Alain Lorfèvre - Je comprends parfaitement ce point de vue et, d'une certaine manière, je le partage. Au risque de déplaire à mes confrères français, j'ai souvent l'impression que nous ne voyons pas les mêmes films. Dans des festivals internationaux, j'ai entendu certains d'entre eux - et pas des moindres - condamner un film avant même de l'avoir vu. Il me semble qu'il existe en France, chez certains critiques, une forme de dogmatisme ou d'idéologie, qui en arrive parfois à juger non pas l'oeuvre mais celui ou ceux qui l'ont faite, voire le thème de celle-ci. Les critiques belges, comme les cinéastes ou les artistes belges en général, ne se posent pas la question de l'étiquette d'une oeuvre. D'où, peut-être, cette liberté ou cette absence de carcan intellectuel lorsque l'on produit, réalise ou regarde une oeuvre. Et la fraîcheur que certains de ces artistes semblent véhiculer auprès de la presse française.


FilmDeCulte - Quel est l’état de la critique cinématographique, en Belgique? Y a-t-il des titres forts, comme Les Cahiers du Cinéma ou Positif en France, ou s’en tient-on au mainstream, façon Première? Y a-t-il également une presse de niche, comme on peut en trouver ici avec des revues comme Mad Movies ou l’Ecran Fantastique? Ou encore une presse pointue, cinéphile, type Trafic ou Panic?

Alain Lorfèvre - Ah! Misère de la presse francophone belge qui vit à l'ombre envahissante de sa voisine. Hélas, non, il n'existe pas de "titres forts" spécialisés, pas plus que de titres mainstream, pour la simple raison que le marché francophone de la presse magazine est trop petit. Les cinéphiles belges lisent donc prioritairement les titres français réputés type Les Cahiers du Cinéma ou Positif. Même chose pour la presse de niche (je suis personnellement un lecteur régulier de Mad Movies dont j'apprécie l'humour et l'enthousiasme inextinguible, doublé, dans leur domaine, d'un vrai professionnalisme). Il existe pourtant une excellente petite revue cinéphile, Grand Angle, mais au tirage hélas limité. Reste alors la presse quotidienne. Nos confrères du Soir ou nous-mêmes consacrons chaque mercredi (jour des sorties, comme en France) une large partie de notre supplément culturel au cinéma. Il y a quelques années, une revue spécialisée sur le cinéma belge, Cinergie, s'est transformée en webzine. Cinergie.be est un excellent site d'informations - doublé d'une base de donnée - pour qui s'intéresse au cinéma du Plat Pays. A peu de choses près, la situation de la presse cinéma est la même en Flandre. Cet état de fait n'empêche pas certains journalistes, comme Jan Temmerman, côté flamand, ou mon collègue Fernand Denis d'être des signatures réputées. Sur la RTBF (radio et télévision publique francophone), le caustique Hugues Dayez est un critique redouté des distributeurs et réalisateurs... et apprécié du public.


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