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FilmDeCulte - Je souhaitais également évoquer le thème de la mortalité que le film aborde de manière frontale dans la mesure où vous avez décidé de ne pas inclure de personnage comme on en a vu dans vos précédents films, coincé entre la vie et la mort, tels que Jesus dans Cronos, Santi dans L’Echine du Diable ou Nomak dans Blade II; comment en êtes-vous venu à ne pas mettre ce personnage qui a besoin de se venger pour mourir en paix?

Guillermo del Toro - Dans le film, il y a une fable relatant l’existence d’une rose qui donne l’immortalité mais les gens ont peur de la prendre car ses épines peuvent vous tuer. C’est donc là le paradoxe. C’est pour moi ce qu’est toute décision dans la vie. Vous devriez tenter le coup en dépit des risques. Et la petite fille fait ce choix. Et si je devais dire qui a gagné à la fin… Le fasciste a tué le corps de la fille mais son imagination l’a sauvée. Elle a eu une meilleure mort que lui. Il échoue misérablement dans sa volonté de mourir tel qu’il le voulait. Vous avez ce mec qui planifie toute sa vie la manière dont il va mourir.


FilmDeCulte - La montre…

Guillermo del Toro - La montre, comme il la nettoie, la répare… Avoir un fils, etc. Et il finit par échouer. Et elle réussit. L’immortalité ne peut être atteinte que lorsqu’on se fout du reste. Vous ne vivrez pas éternellement mais il existe une forme d’immortalité dans le fait de se foutre de la vie. C’est l’idée dans Cronos. C’est l’idée ici. Et c’est l’idée dans la fable de la rose. Si vous vous foutez des épines, vous aurez la rose.


FilmDeCulte - Si on se fout de la douleur…

Guillermo del Toro - Voilà. Ce n’est pas une idée masochiste et catholique de la douleur genre «on a besoin de la douleur pour se repentir». La douleur est l’outil le plus utile que l’on a pour se rappeller qui l’on est. Quand on choisit les choses les plus faciles…par exemple, je peux faire ce film ou je peux faire, je sais pas, Mission : Impossible – 3 et me faire un max de thunes et m’acheter un beau yacht. C’est un choix. Et les choix vous rendent immortels d’une certaine manière. Je me sens bien plus fort quand je fais un petit film que je ne me sentirais si je faisais un film dont je me fiche.


FilmDeCulte - C’est ce qui vous définit…

Guillermo del Toro - C’est ça ! J’adore regarder des films comme Mission : Impossible – 3. J’adore regarder un bon James Bond. Pourrais-je le faire? Je ne pourrais pas. Et c’est mieux pour ces films qu’ils aient un autre réalisateur. Et c’est meilleur pour moi de ne pas être ce réalisateur. C’est un avantage mutuel et c’est une manière de rester fidèle à soi-même. Et la fille et le capitaine restent fidèles à eux-mêmes donc leurs choix les définissent.


FilmDeCulte - Et même pour le fun, vous ne feriez pas de James Bond ?

Guillermo del Toro - Non mais j’ai fait Blade II! Et j’aime ça et les gens pourront dire «quelle est la différence entre Mission : Impossible – 3 et Blade II?» et je dirai une très grosse différence. Il y en a un que je regarderai avec plaisir mais que je ne pourrais pas faire parce qu’il n’y a pas de monstres. Il n’y a pas de robots ou de créations étranges. Je ne pense pas que je pourrais faire un film complètement réaliste et en être satisfait. J’ai besoin de monstres. Ou au moins d’un fœtus ou deux. (Rires) Mission : Impossible – 3 avec un fœtus au cœur du film ! (Rires)


FilmDeCulte - J’ai entendu dire que Hellboy II a été abandonné par Sony (il a depuis été récupéré par Universal et il s’agira du prochain film du réalisateur, NDR) alors je me demandais si vous alliez continuer sur ce film ou vous diriger vers un autre de vos projets comme Sacrées sorcières (d’après Roald Dahl), Killing on Carnival Row ou Sarcophage (d’après un roman graphique de Phil Hester et Mike Huddleston) ?

Guillermo del Toro - J’essaie de trouver un autre studio pour Hellboy mais il arrive un moment où vous réalisez que vous n’avez pas 80 millions de dollars et que vous devez aller faire autre chose et peut-être y revenir après. Je n’abandonne jamais un projet. Sauf si ce ne sont pas les miens. Comme Killing on Carnival Row, ce n’est pas mon projet. C’est celui de New Line. Ils peuvent le donner à un autre réalisateur. Mais Sacrées sorcières, je ne le lâcherai pas. Je ne lâcherai pas Hellboy. Je ne lâcherai pas Les Montagnes hallucinées. Jusqu’à ce que j’arrive à les concrétiser. Monte-Cristo, Mephisto’s Bridge…jusqu’à ce que j’arrive à les concrétiser. Ca prendra du temps. Mais ils se feront tous. Pour Hellboy, c’était dur parce que si nous l’avions fait à l’époque où nous le voulions, en 1997, ça aurait été absolument, vraiment putain de neuf. Mais en 2004, quand on l’a fait, il y avait eu Spider-Man, X-Men, c’était un peu moins meuf. C’était du genre «j’ai déjà vu ce film». Mais néanmoins, je ne l’ai pas lâché, parce que j’ai pensé qu’Abe Sapien, Hellboy lui-même, Kroenen, étaient toujours des sacrés putains de personnages à exister dans le monde. Donc si ces films restent assez pertinents, je ne les lâcherai pas.


FilmDeCulte - Et en plus vous faites des films du même genre qui coûtent la moitié d’un Spider-Man

Guillermo del Toro - Oui, beaucoup moins chers. Je vois des films qui coûtent plus chers et ont l’air moins grands. Ce film a coûté plus ou moins ce que coûte un mélodrame à Hollywood, 60 millions. C’est le budget du Sourire de Mona Lisa. (Rires)


FilmDeCulte - Comment avez-vous choisi les acteurs, comme Sergi Lopez ?

Guillermo del Toro - Sergi Lopez, j’aime beaucoup parce qu’il est comme [Eduardo] Noriega dans L’Echine du Diable. C’est un personnage très viril et physiquement séduisant mais à l’intérieur, c’est une merde. Sergi est tellement charmant. C’est quelqu’un de très intelligent et je voulais que le capitaine Vidal soit quelqu’un d’intelligent. Ce n’est pas quelqu’un qui est méchant à cause des circonstances comme l’est, je pense, Noriega est méchant par circonstance dans L’Echine du Diable, il n’a pas d’autres outils. Mais ce mec, c’est un choix. Il est assez intelligent, Noriega ne l’était pas. Son personnage, Jacinto, n’était pas intelligent, cultivé, politiquement conscient. Vidal avait un père riche et puissant. Il est allé à l’école, à l’académie militaire. Il avait des choix. Il a choisi d’être qui il est. Il pense qu’il participe à la création d’une Espagne meilleure mais c’est son choix. C’était parfait pour Sergi parce qu’en plus il est connu surtout pour ses comédies et des rôles de mecs gentils. Noriega lui aussi était connu comme un beau gosse. Une idole des jeunes. Les filles l’adoraient. Quand on grandit en étant un putain de gros, on veut mettre un beau gosse en connard absolu. (Rires) Peut-être que comme ça un gros pourra tirer son coup durant la guerre ? (Rires) Bien qu’on puisse être horrible aussi ! (Rires) Je hais les gens qui sont trop beaux dans le sens où on en fait trop à propos de l’argent, la beauté… Plus je vois d’émissions de télé-réalité… Le monde devient une putain d’usine superficielle de merde instantanée et de gratification instantanée pour éviter la douleur, éviter de vieillir, éviter d’être moche, de sentir mauvais, éviter d’être mal, éviter d’être misérable, éviter d’être faible… Ce sont des choses géniales. Être mal c’est pas grave. On est tous mal. Il est facile d’accepter qu’on est mal. Mais essayer de le réparer, on ne peut pas. C’est pourquoi Sergi ou Eduardo sont parfaits pour incarner l’attraction du fascisme. Parce qu’au fond, les gens peuvent dire qu’ils ne comprennent pas comment le nazisme a pu arriver. Et c’est ça le danger. Vous devez comprendre comment ça a pu arriver et vous devez comprendre qu’une des raisons pour lesquelles c’est arrivé, c’est parce que c’était attractif. Vous voyez cette séquence dans Cabaret (Bob Fosse, 1972) où ils se mettent à chanter, dans le Beer Garden, et ils finissent tous par chanter et vous réalisez que c’est pour ça que les gens étaient partants. Et après vous voyez notre société actuelle, et vous voyez comment les gens voudraient se faire refaire le corps, avoir une voiture de sport, et un max de thunes, et c’est comme ça qu’ils y parviennent, en se foutant du monde. Voilà ce qui est attirant dans le fait de s’en foutre. C’est dangereux.


FilmDeCulte - Pensez-vous qu’il y a une responsabilité au cinéma quand on montre un personnage comme Vidal ?

Guillermo del Toro - Vous avez une responsabilité envers vous… C’est un mot parfait que vous avez choisi: la responsabilité. Pouvez-vous assumer vos choix? Oui, je peux. Je peux assumer me choix d’engager Sergi Lopez et de faire du mal quelque chose de séduisant en partie parce qu’au final, le film prouve que physiquement, superficiellement, le fascisme peut être attirant mais un pouvoir plus fragile, qu’est l’imagination, est plus puissant. Ce que représente la fille. Donc oui, je pense qu’il est plus dangereux d’avoir un film avec Arnold Schwarzenegger où son fascisme est attirant et n’est jamais remis en question. C’est un choix différent. C’est le même instrument mais employé dans des buts complètement différents. Est-ce que vous risquez de perdre cette perspective pendant le tournage? Je ne pense pas. Pas quand votre choix est un choix conscient. Si vous-même vous êtes attiré par ça, alors c’est dangereux. Mais je trouve la notion de pouvoir repoussante. Je pense que le pouvoir est horrible, que le pouvoir corrompt. Il peut s’agir du pouvoir de l’argent, ou de l’Eglise ou de l’Etat, c’est de la merde. Ca reste du pouvoir et c’est horrible. Le seul pouvoir auquel je crois, c’est l’imagination. Et l’empathie. Est-ce que je hais le personnage de Sergi Lopez? Il a un moment dans le film où il a l’air déçu et triste lorsqu’il donne son fils et dit «dites-lui qui j’étais» et qu’on lui répond «il ne connaîtra jamais ton nom». Au-delà de ça, il faut être responsable de ses choix.


FilmDeCulte - Peut-on voir votre film comme une variation d’Alice au pays des merveilles?

Guillermo del Toro - Je pense que le film cherche à utiliser des sources provenant de tas de mondes fantastiques. Il renvoie au Magicien d’Oz, avec les chaussures rouges à la fin. Il renvoie à Alice au pays des merveilles, de manière très consciente. Il renvoie à beaucoup, beaucoup de contes de fées classiques. Il renvoie aux contes de fées d’Oscar Wilde. Il renvoie à Hans Christian Andersen, La Petite fille aux allumettes, à la fin quand elle meurt après avoir vu le royaume. Ce n’est pas juste Alice au pays des merveilles, qui est un univers particulièrement complexe et pervers dans sa logique témoignant de l’esprit de Lewis Carroll. L’un des aspects les plus attirants du livre, c’est sa manière de poser des problèmes mathématiques. Au-delà de ça, c’est un inconscient véritablement malade mais un exercice magnifiquement construit dans la réalité. Le Labyrinthe de Pan est très viscéral. Très émotionnel. Pas logique.


FilmDeCulte - Vous avez mentionné Arthur Rackham et Francisco Goya comme influences visuelles sur le film, pouvez-vous développer ?

Guillermo del Toro - (il sort un de ses célèbres carnets remplis de croquis) Le film renvoie à Rackham quand, dans le labyrinthe, l’arbre pousse hors des murs et est très tordu comme un arbre de Rackham et rappelle la forme d’un faune et les jambes de Pan sont très « rackhamesques », tout comme les fées. Mais j’ai aussi utilisé Goya comme référence pour le Pale Man mangeant les fées et je me suis beaucoup inspiré de Carlos Schwabe et Arnold Böcklin, et d’autres peintres symbolistes qui utilisent d’images païennes, pour toute l’iconographie du film et quelques-unes des formes celtiques dans le labyrinthe, des gravures primitives. Je suis inspiré par différentes personnes comme Lord Byron, Félicien Rops, Oscar Wilde, Charles Dickens dont un passage de David Copperfield est cité dans le film. Le moment où David rencontre son futur beau père qu’il salue et ce dernier lui répond : «Avec l’autre main, David…». Ce film fait beaucoup plus référence à la littérature et à la peinture qu’au cinéma. Même Le Magicien d’Oz n’est pas tant un film à la base mais un livre.


Propos recueillis par Robert Hospyan


 
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