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ENTRETIEN – GUILLERMO DEL TORO
S’il ne concourt pas encore aux Oscars à l’image de ses compatriotes Alfonso Cuarón et Alejandro González Iñárritu, Guillermo del Toro n’en demeure pas moins un des représentants de la nouvelle vague mexicaine livrant coup sur coup des petits bijoux filmiques nous provenant de son univers fantastique bien à lui. Son dernier opus, Le Labyrinthe de Pan, sélectionné en compétition au même titre que Babel de son confrère Innaritu, témoigne une fois de plus du talent de l’auteur et de ses choix, lui qui a décidé d’évoluer entre Hollywood et sa langue natale, alternant blockbusters modestes et petits films espagnols. A l’occasion, nous avons rencontré le bonhomme qui confirme sa réputation de réalisateur on ne peut plus sympathique, à la culture imposante et au discours passionnant.
L’entretien suivant comporte nombre de révélations sur la fin du film. Nous vous conseillons de ne pas le lire avant d’avoir vu le film.
FilmDeCulte - Comment êtes-vous revenu à ce projet ?
Guillermo del Toro - Après avoir enchaîné Blade II et Hellboy, j’avais besoin de faire à nouveau un film en espagnol. Je n’avais au départ que quelques idées provenant d’une première version de L’Echine du Diable. J’ai donc repensé à ce projet comme un nouveau film qui irait de pair avec L’Echine du Diable dans lequel se côtoyaient une histoire de fantômes et la Guerre Civile espagnole et des fantômes là où dans Le Labyrinthe de Pan, on a le fascisme et les contes de fées. Ce sont des mélanges étranges et très dangereux, mais j’apprécie ça. J’aime cette idée de mélanger les genres dans les films que je ne fais pas aux Etats-Unis.
FilmDeCulte - En tant que mexicain, qu’est-ce qui vous attire dans l’Espagne et dans son Histoire ?
Guillermo del Toro - Au départ, nous souhaitions auto produire notre propre film à force de déceptions de ne pas arriver à trouver un producteur pour nos précédents courts métrages (à chaque fois autofinancés à force de temps et de batailles!). Etant donné la faiblesse de nos moyens, les deux genres que nous aimions, vers lesquels nous nous sommes très vite orientés, étaient la comédie et le film d’horreur. Notre conception de la comédie réclamant un certain nombre de moyens, c’est très naturellement que nous nous sommes fixés sur le film d’horreur. En effet, avec un peu d’imagination, il y avait la possibilité d’arriver à construire un film qui fasse peur, une peur primale, épurée d’effets spéciaux très coûteux. L’autre raison de ce choix, c’est que depuis quelques temps, nous avions du mal à éprouver un sentiment de peur au cinéma, à quelques exceptions près. C’était donc pour nous un challenge d’arriver, au travers de notre vision de ce genre de film, à provoquer un sentiment de frayeur chez le spectateur.
FilmDeCulte - Comment pensez-vous que votre point de vue de mexicain sur cette histoire est perçu en Espagne ?
Guillermo del Toro - Je n’ai jamais été hésitant pour aller dans d’autres endroits pour raconter d’autres histoires. Je ne vois pas ce qu’il y avait de romain chez Kubrick quand il fait Spartacus ou ce qu’il y avait de mexicain chez Bunuel lorsqu’il fait Los Olvidados. Quelle est la différence ? Vous pouvez parler de ce que vous voulez. Si vous avez les américains, ou plutôt australiens, qui vont parler du Moulin Rouge de manière éhontée, pourquoi devrions-nous hésiter ? Qu’est-ce qu’il y a d’israélien chez Pasolini ? Ou quand Scorsese fait la vie du Christ ? Nous sommes informés par la manière dont nous voyons le monde, non pas par la géographie. J’aimerais pouvoir voir la vie du Christ selon Scorsese, selon Fellini et une autre version par…George Romero. (Rires) Surtout le passage de la résurrection ! (Rires) Il ne s’agit pas de l’origine de ces gens mais de leur point de vue.
FilmDeCulte - Ce film n’aurait pas pu avoir un narrateur espagnol parce qu’il se termine avec une victoire des résistants tandis que le cinéma espagnol a l’habitude de montrer les fascistes gagner à la fin. Votre idée est intéressante. Y avait-il une intention politique derrière ce choix ?
Guillermo del Toro - L’idée c’était de montrer, comme le dit le personnage du docteur dans le film, si on tue le capitaine, il en viendra un autre, puis un autre, puis un autre, etc. Il ne s’agit pas de gagner la guerre mais que parfois, on peut remporter une bataille. Mais la petite fille meurt. Ce n’est pas réellement un happy end mais une fin un peu froide, dure. Cela dit, dans la réalité, les résistants ont bel et bien remporté quelques batailles. Alors pourquoi ne pas les montrer?
FilmDeCulte - Ce qui importe également, ce n’est pas tant la bataille en soi mais cette résistance post-Guerre Civile. Pensez-vous qu’il y ait un parallèle à faire avec ce que les réalisateurs peuvent faire dans un système comme Hollywood ?
Guillermo del Toro - En fait, l’Espagne a été peu productive durant un bon moment, ce qui reste une erreur selon moi, et le film représente cette image des années d’après-guerre. Ce n’est pas réellement une métaphore pour quoi que ce soit. Il y a aussi l’idée que j’ai de notre travail en tant qu’êtres humains qui est, comme le montre Le Labyrinthe de Pan, qu’à la fin de la journée, on aura fait tout ces films et finalement, ce qui restera c’est une petite fleur. Ce n’est pas un gigantesque putain d’immeuble important, mais une fleur. Quand je travaille sur un film, je dis à mon équipe, et c’est souvent la vérité, « nous vivrons pour toujours sur l’étagère vidéo ». (Rires) Comment peut-on faire son travail sans penser que c’est important mais comment peut-on croire que c’est réellement, vraiment important ? Ne vous prenez pas trop au sérieux mais prenez votre travail au sérieux. Si je devais penser que les gens allaient analyser mes films dans l’avenir, que les gens diraient « aujourd’hui, nous analyserons… » (Rires). Mais je travaille comme s’ils l’étaient et j’en suis très fier et ils seront vus et appréciés et critiqués.
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FilmDeCulte - Pourquoi avoir choisi spécifiquement cette histoire espagnole au lieu de la révolution mexicaine par exemple ?
Guillermo del Toro - Parce que la révolution mexicaine est sans aucun doute l’une des choses les plus dures à cerner. Ce n’est pas untel contre untel mais lui contre untel, contre celui-ci, contre celui-là, contre eux... C’est vraiment complètement chaotique. Et on pourrait dire que c’est le cas pour toute guerre mais il y a une clarté à propos de la Guerre Civile espagnole, peut-être parce que j’ai un point de vue externe. Je suis sûr que si on voulait être exhaustif, on serait paralysé. Est-ce que la République a commis des erreurs? Oui. Est-ce que les fascistes ont fait preuve de pitié? Je suis sûr que oui. De l’extérieur, ça a l’air un peu plus «noir et blanc». Il n’y a pas de guerre où tout est noir ou blanc, mais la structure de cette guerre se prête au traitement de la thématique du choix. C’est là qu’intervient le conte de fées, avec les thèmes du choix et de la responsabilité. Et le fascisme est l’abolition du choix, de la responsabilité et de l’innocence. La révolution mexicaine n’était pas une lutte contre le fascisme mais contre le pouvoir de l’Eglise, pour la liberté et la terre, etc.
FilmDeCulte - Que pensez-vous alors du portrait dressé par certains films sur la révolution mexicaine comme La Horde sauvage (Sam Peckinpah, 1969) ?
Guillermo del Toro - J’aime La Horde sauvage. Est-ce historiquement fidèle ? Et est-ce flatteur pour un Mexicain de voir «el Mapache» ? (Rires) Non. Est-ce un excellent film? Oui! On ne peut pas aller au cinéma et apprendre l’Histoire. On apprend l’Histoire en ne lisant pas un livre, ni dix livres, mais vingt livres sur le même petit événement, et vous aurez autant de points de vues différents. On va au cinéma pour voir un récit de cet événement narré par un conteur. Je suis sûr que dans la Guerre de Troie il y a plus de points de vue que de faits. C’est un conte. Est-ce que tous les révolutionnaires étaient aussi repoussants et méchants que les films américains le montrent ? Non. Je ne pense pas. Ou aussi propres et nobles que Jimmy Smits dans Old Gringo (Luis Penzo, 1989) ? (Rires) Je ne pense pas non plus. Les films ne représentent pas cela. Aussi que puisse être La Bataille d’Algiers (Gillo Pontecorvo, 1966), je suis sûr qu’il existe trois ou quatre autres points de vue qui sont mis de côté.
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