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LA TRILOGIE ORIGINALE


La Force est avec lui. George Lucas, auteur d’une idée extraordinaire et incroyablement juteuse : une saga intersidérale avec des créatures bigarrées, des aventures échevelées et des héros à blanche crinière. Star Wars ou l’histoire de films venus d’ailleurs.


"ALLEZ CHICO ON MET LA GOMME!"

Pour beaucoup, la trilogie originale est la seule qui vaille. Les trois films sortis entre 1977 et 1983 représentent une espèce de pierre angulaire dans la cinéphilie occidentale. Nombreux sont ceux qui doivent leur amour du cinéma aux trois œuvres de George Lucas. Pour comprendre le choc relatif à ces expériences, il faut revenir près de trente ans en arrière, à la veille de la sortie de l’épisode que l’on connaît aujourd’hui sous le nom Un nouvel espoir. Les Etats-Unis sont sortis de la guerre du Vietnam quatre ans plus tôt, le flower power a totalement décliné et l’on sent venir la fin d’une époque pour entrer dans une nouvelle ère. Une nouvelle génération de réalisateurs commence à s’emparer du pouvoir à Hollywood. Des auteurs exigeants, influencés par le cinéma européen et asiatique, capables de jouer avec la mécanique du studio tout en gardant leur identité. On compte parmi eux Spielberg, Coppola, Scorsese, De Palma, qui réalisèrent à l'époque Les Dents de la mer, Le Parrain, Taxi Driver et Carrie. Issus d’une même génération, ils aspirent à changer le monde. Leur expérience des années 60 et de la libération de mœurs leur permet une fois une certaine maturité atteinte de faire évoluer les utopies premières. George Lucas fait partie de cette bande. Après deux longs métrages, THX 1138 - chef-d’œuvre totalement expérimental qui a été un four complet - et le nostalgique et pré-Happy Days American Graffiti - qui connut un succès immense (jusqu’au Projet Blair Witch, il a été le film le plus rentable de l’histoire d’Hollywood) -, il décide de réaliser un vieux rêve qui a commencé à prendre forme il y a longtemps. Une épopée spatiale directement inspirée des aventures de Flash Gordon, qu’il dévorait alors qu’il était gamin.


"CE CHICKTABA EST LE COPILOTE D’UN APPAREIL QUI POURRAIT NOUS SERVIR"

Lucas commença à écrire le script en 1974. Les premières versions du scénario s’avèrent être très différentes du film que nous connaissons actuellement. Luke Skywalker et Obi Wan Kenobi ne firent d’abord qu’un, dans une sorte de vieux général (au nom désormais familier de Mace Windu, l’un des meilleurs personnages de la nouvelle trilogie) dont la mission était de protéger une princesse en danger en conduisant son vaisseau à travers la galaxie. Ce premier jet demeure manifestement le plus proche d’une des principales inspirations de Lucas: La Forteresse cachée d’Akira Kurosawa (Lucas pensa même en temps engager l'acteur principal Toshirô Mifune pour jouer Obi-Wan). Dans une autre version, un personnage du nom d’Annikin Starkiller s’empare du premier rôle, les Sith font leur apparition (sous le nom de Légions de Lettow) et un personnage du nom de Valorum (le chancelier joué par Terrence Stamp dans La Menace fantôme) prend part aux combats. La notion de Padawan, pourtant absente des versions définitives de la trilogie originale, fait son apparition, ainsi que la planète Utapau, coupée puis utilisée finalement dans la Revanche des Sith. De nombreux éléments, notamment dans la partie politique de l’histoire, seront utilisés plus tard par Lucas dans la nouvelle trilogie. Puis il s’adonna à de profondes modifications, créant le personnage de Luke, dans un premier temps une femme, et faisant de Han Solo une créature extraterrestre, caractéristique qui échut plus tard à Chewbacca. La Force elle-même, née lors d’un passage à l’hôpital après un grave accident de voiture alors que le jeune Lucas n’avait que dix-huit ans, change selon les scripts. Dans un premier temps, le Force est symbolisée par des cristaux d’où les Jedi tirent leur puissance, pour évoluer ensuite vers la notion abstraite que nous connaissons. Les cristaux quant à eux réapparaissent dans l’univers étendu comme le cœur du sabre laser, l’arme favorite des Jedi. Au final, cinq versions sortiront des longues heures de labeur de Lucas, sans compter les annotations et modifications ponctuelles.


"AREN’T YOU A LITTLE SHORT FOR A STORMTROOPER?"

Navigant entre les ambitions (fresque politique, mono-mythe tiré des leçons de Joseph Campbell, opéra spatial), Lucas n’a de cesse de réorienter sa vision. Les thèmes disparaissent ou passent au second plan alors qu’il recentre l’histoire autour d’une sorte de triumvirat narratif, entre Luke, son père et le Dark Vador considéré en cet instant comme simple meurtrier. Le titre du film lui-même change presque du tout au tout, commençant par un The Star Wars pour évoluer vers The Adventures of the Starkiller au bon goût ringard, pour revenir à un simple Star Wars. La mention Episode IV fera son apparition au moment de la ressortie du film en 1978, alors que Lucas préparait L’Empire contre-attaque, et A New Hope sera rajouté, dans un souci d’équilibre avec les autres épisodes, en 1997, lors de la ressortie de la trilogie sur grand écran. Le bandeau d’ouverture connaît lui aussi plusieurs remaniements et, avant de se fixer sur le célèbre: "A long time ago, in a galaxy far, far away…", Lucas tentera cette approche: "And in time of greatest despair there shall come a savior and he shall be known as: THE SON OF THE SUN ", illustrant le rapport de Lucas vers la religion monothéiste. Heureusement plus penché vers un universalisme de bon aloi, Lucas prendra soin de biffer toutes les références trop évidentes à la seule culture judéo-chrétienne pour une vision ethnologique éclatée. Il poussera aussi le vice jusqu’à changer le nom de son héros après une journée de tournage, transformant son Luke Starkiller en Luke Skywalker, finalement plus adapté à son nouveau statut de fermier solitaire et rêveur que lorsqu’il était un grand chef de guerre. Le script final, long de 200 pages, sera coupé en trois par Lucas dans le fol espoir qu’il pourrait peut-être un jour en réaliser les deux autres volets.


"QUEL EST LE PLUS FOU DES DEUX? LE FOU OU CELUI QUI LE SUIT?"

Le triomphe est inattendu, des files d’attentes longues de plusieurs heures se forment devant les cinémas à travers le pays. Sans pour autant considérer qu’il tient là les clés du succès, une analyse à posteriori permet de comprendre que Lucas avait finement joué son coup. Dès l’ouverture, il parvient parfaitement à maîtriser son ambiance, jouant avec les panneaux et bandeaux déroulants pour construire une ambiance inhabituelle pour l’époque. Depuis les mots magiques définissant le caractère merveilleux et fantastique du film, en le plaçant délibérément dans le passé et dans un endroit lointain et hors de nos codes, jusqu’au bandeau déroulant décrivant les événements antérieurs de l’histoire, le ton est donné: la science fiction n’est qu’un prétexte pour renouer avec des histoires au résonances mythologiques. Sans oublier évidemment le plan d’ouverture du film à proprement dit, ce défilement interminable d’un gigantesque vaisseau spatial en poursuivant un autre beaucoup plus petit. La dramatique de l’ouverture définit à lui seul l’idéal cinématographique de Lucas. En quelques images, il atteint directement un absolu narratif atteint par seuls quelques grands avant lui tels que Kubrick, Disney ou son maître Kurosawa. Le plan est parfait, il définit la force de la vision de Lucas et le public est immédiatement transporté dans son univers. On peut imaginer sans peine que si Lucas avait choisi une ouverture plus banale, sa saga n’aurait pas eu l’impact légendaire qu’on lui connaît. Sa grande réussite réside dans un axiome précis: "tout ce que l’on peut imaginer doit être extrapolable à l’écran". L’auditoire suit Lucas dans ses délires imaginatifs, il a gagné son pari et devient un cinéaste gâté. Si Un nouvel espoir sortait aujourd’hui et qu’il parvenait à obtenir le même nombre d’entrées, ses résultats au box office américain dépasseraient allégrement le milliard de dollars.


"AUTANT EMBRASSER UN WOOKIE! – JE PEUX ARRANGER ÇA!"

Le succès permet à Lucas de signer un deal avantageux avec la Fox. Désormais, il financera ses films seul et le studio pourra les distribuer sans qu’il puisse intervenir dans les décisions. Désormais, Lucas tient son rêve de réalisateur indépendant, libre de ses choix, assurant seul le financement de ses films. Dans le même temps, il abandonne la casquette de réalisateur, usé par les tournages difficiles de ses films précédents, préférant écrire les histoires et les produire, laissant le travail de scénario à Lawrence Kasdan, qui reprend celui ébauché par la scénariste de Rio Bravo, Leigh Brackett - connue aussi pour ses livres de S.F. et fantasy -, qui mourut d’un cancer après en avoir terminé une première version. Il engage Irvin Kershner, dont il avait suivi quelques cours à l’USC, pour le réaliser. Aussi inattendu que cela puisse paraître à l’époque, le film est encore meilleur et parvient amplement à approfondir les personnages introduits dans Un nouvel espoir. Cinématographiquement, le film passe à un autre stade avec une sublime photo et un montage qui ne laisse aucun répit. Mieux encore, il aborde quelques thèmes plus abstraits – notamment dans l’instruction de Yoda – et gomme les repères manichéens dressés par le premier film pour introduire le doute et complexifier la lutte du bien contre le mal. Les deux scènes fortes du film se font écho: l’attaque de la base rebelle sur la planète glacée de Hoth et le combat final entre Dark Vador et Luke Skywalker, qui parviennent à obtenir une tension unique dans tous les épisodes de la saga. Outre Yoda, la caractéristique la plus marquante, permettant à Star Wars de devenir une référence absolue, reste la révélation du lien de parenté entre Dark Vador et Luke Skywalker. Le secret fut remarquablement bien gardé jusqu’à la sortie du film. Mark Hamill n’ayant été mis au courant que le jour du tournage de la scène pendant que David Prowse disait son texte – stipulant qu’Obi Wan était le père de Luke – sans savoir que Jame Earl Jones changerait la ligne de dialogue en post-production.


VIENS CHEZ MOI J'HABITE CHEZ PALPATINE

Pour le dernier épisode de la saga, George Lucas désirait confier la réalisation à Steven Spielberg, mais le conflit qui l’opposait à la Guilde des Réalisateurs depuis Un nouvel espoir l’empêcha de mener à terme son projet – montrant du même coup les limites de son indépendance tant désirée. Après avoir considéré engager David Lynch - et essuyé son refus estimant qu'il n'aurait pas liberté qu'il désirait - il dut se rabattre sur Richard Marquand. Le Retour du Jedi connut à son tour un certain nombre de difficultés de production et, afin que les prestataires locaux ne profitent de la manne financière de son producteur, il choisit dans un premier temps un faux titre: Blue Harvest. Ce titre fut aussi choisi afin d’éviter d’attirer l’attention des paparazzi sur le film, cherchant à obtenir un scoop ou une révélation sur le dernier chapitre de la trilogie. D’un autre côté, le véritable titre de travail se trouvait être Revenge of the Jedi mais Lucas choisit de le changer en Return of the Jedi, arguant avec à propos que la vengeance n’était pas une motivation acceptable pour des chevaliers emprunts de justice, de raison et de spiritualité – cette vendetta fut reprise pour Revenge of the Sith, dont les motivations liées au côté obscur sont radicalement opposées à celle des partisans de la Force. Encore une fois, le succès fut au rendez-vous malgré des critiques plus acerbes que d’habitude (le seul épisode relativement épargné reste jusqu’ici L’Empire contre-attaque), regrettant l’utilisation des Ewoks, petites créatures mignonnes supposées être employées pour attirer les enfants. On pourra d’autant plus le regretter que les premières versions du script prévoyaient des wookies à la place des mini-nounours, en reprenant un concept abandonné en raison des contraintes budgétaires pour l’Episode IV, qui prévoyait non seulement l’attaque de l’Etoile Noire mais aussi une bataille dans les forêts de Yavin IV avec des wookies. Que le frustré se rassure, Lucas, n’étant pas à sa première récupération d’idée, a réintroduit et remanié ce passage pour son Episode III.


"JE T’AIME – JE SAIS"

Ainsi fut le destin de George Lucas et de la création de sa vie. La trilogie fondatrice devait s’inscrire dans le panorama évident d’un paysage cinématographique ayant oublié le sens du mot spectaculaire. Malgré ses défauts, malgré l’incessante obstination de George Lucas de remanier ses films – on ne compte plus les modifications, les éditions vidéo ou laserdisc ayant envahi les étals des magasins du monde –, la trilogie a marqué son époque et les temps futurs. Habile tacticien du marketing, notamment avec la ressortie juteuse de la trilogie pour ses vingt ans en 1997, soit en pleine préparation du tant attendu Episode I, Lucas a inspiré toute une légion de réalisateurs. A commencer par Peter Jackson, véritable enfant de Star Wars (il avait seize ans en 1977, soit l’âge idéal pour éveiller une vocation de réalisateur), sans lequel il n’aurait pu mener à terme sa propre saga autour de l’œuvre de Tolkien. La soif d’indépendance de son créateur, les moyens mis en œuvre pour y parvenir ainsi que la façon de vendre les films ont changé à tout jamais la face du cinéma hollywoodien, le faisant basculer de l’âge de pierre à celui de la technologie à tout crin. Les années 70 se sont éteintes le 25 mai 1977, laissant le champ libre aux années 80..







 
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