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LA COMEDIE RETROUVÉE
Des principaux genres, le registre comique est celui dans lequel Spielberg s'est le moins souvent aventuré. Depuis
ses premiers courts métrages (westerns et films de guerre amateurs avant la révélation Firelight, brouillon
de Rencontres du troisième type), jusqu'à 1941, sa seule réelle incursion dans la comédie, en passant
par son travail à la télévision (majoritairement des séries policières), le réalisateur n'a même jamais véritablement
abordé cet angle-là dans ses films. Duel est adapté d'une nouvelle de Richard Matheson, écrivain qui a
principalement œuvré dans le fantastique; Sugarland Express est tiré d'un fait divers peu joyeux; Les Dents
de la mer est devenu un classique de l'horreur et du suspense; quant à Rencontres du troisième type, il
allait devenir le premier film représentatif du cinéma de Spielberg pendant quinze ans. Il faudra attendre 1977 et
sa rencontre avec le jeune Robert Zemeckis (et son co-scénariste Bob Gale), dont il produira le premier long métrage
(Crazy Day) avant de s'intéresser à l'un de leurs scripts, alors intitulé The Night the Japs
Attacked.
Inspiré du vent de panique qui prit les Etats-Unis (et notamment Los Angeles) suite à l'attaque de Pearl Harbor par
les Japonais, Zemeckis et Gale décident de faire du film une énorme fresque délirante aux multiples intrigues et
personnages qui vont avec. Ils sont rapidement rejoints par John Milius
(Conan le Barbare),
cinéaste mais également fervent passionné de films de guerre. Ensemble, ils concocteront l'histoire qui sera
développée par les deux scénaristes initiaux. Tout d'abord intéressé par un statut de producteur, Spielberg y voit
l'opportunité de s'essayer à quelque chose de différent. A ce moment même, il fait également la connaissance de Dan
Aykroyd (S.O.S. Fantômes) et de l'équipe de l'émission humoristique en pleine ascension, le Saturday Night
Live, dont Aykroyd fait partie avec son fidèle compère John Belushi. Le film se retrouve alors empreint de
l'esprit "National Lampoon", qui marquera bien d'autres films par la suite (American College, Alarme
Fatale, etc.), et qui transforme le film en comédie de groupe loufoque et hystérique où les gags fusent à toute
allure. Chuck Jones, pape du cartoon, sert même d'assistant créatif sur le film. Le tournage-marathon est éprouvant,
une expérience physique pour le réalisateur qui ne sera pas récompensé pour ses efforts. Le film rembourse tout juste
son budget au box-office. Les spectateurs le trouvent trop "lourd", à la fois dans l'esprit mais aussi dans la
structure (trames nombreuses, rythme haletant...). 1941 sera, avec Indiana Jones et le Temple maudit
et Hook (qui souffre de problèmes similaires dans la volonté d'en faire trop), l'un des seuls films que
Spielberg regrette plus ou moins. Cependant, l'œuvre, que le metteur en scène décrit comme étant "presque une
comédie musicale", demeure intéressante. A travers différentes scènes, mais en particulier celle de la mémorable
bagarre dans le dance-hall, le cinéaste fait référence aux musicals de Busby Berkeley, à la screwball
comedy (comportement excentrique des personnages, absurdité des situations...), aux films de guerre des années
40... Sorte d'hommage à Hollywood et plus spécifiquement à ce qu'on appelle "l'âge d'or", l'unique comédie pure de
Steven Spielberg se révèle d'une richesse inattendue.
L'échec public et critique du film refroidit le réalisateur à tel point que le genre sera presque totalement banni
de sa filmographie. A défaut de pouvoir les faire lui-même, il se contentera de produire les comédies. Ses nombreuses
collaborations avec Zemeckis justement (la trilogie Retour vers le futur, Qui veut la peau de Roger
Rabbit?) ou avec Joe Dante (Gremlins 1 & 2 et L'Aventure intérieure) offriront de bien belles
performances, tout comme d'autres productions de sa société Amblin (Men In Black). L'auteur ne s'abstiendra
pas pour autant de glisser de l'humour dans ses films par la suite (l'univers enfantin
d'E.T. et la
présence d'un étranger dans ce monde sont propices à plusieurs situations cocasses, comme dans Hook),
surtout dans les trois volets des aventures d'Indiana Jones, et plus exactement les deux derniers. Néanmoins,
c'est tout d'abord dans le premier qu'une scène (le duel avorté en plein marché maghrébin) aujourd'hui anthologique
s'avère plutôt significative. Notre héros est à la recherche de Marion, enlevée au milieu de la foule, et soudain
celle-ci se disperse et Jones se retrouve face à un rival armé d'un sabre, dont il fait une démonstration
impressionnante de sa maîtrise. Indiana, une expression blasée sur le visage, sort son revolver et descend son
opposant d'une simple balle. Un gag né de la nécessité (Harrison Ford était trop malade pour tourner le combat
intensif initialement prévu) résume l'humour du film et du personnage dans sa façon de réagir face aux obstacles
("Je ne sais pas, mais je vais trouver", répète-t-il dans les trois films). Une énorme pierre déboule à toute
vitesse sur vous, un colonel nazi est à vos trousses, vous devez vous infiltrer dans un château, pas de problème,
Indiana Jones sait improviser. Dans le deuxième tome, la scène d'ouverture est un monument de comédie et renvoie
elle aussi, à l'instar de la scène du bal dans 1941, aux classiques de la comédie hollywoodienne comme le
burlesque ou le slapstick (comique visuel). Dans le troisième opus, c'est tout le film qui baigne dans un
aspect comique, à travers le personnage du père d'Indiana et leurs confrontations générationnelles.
Dans cette trilogie, Spielberg emploie l'humour comme une manière de caractériser ses protagonistes, ce qu'il fait
encore aujourd'hui notamment dans Arrête-moi si tu peux, son retour à la comédie. Après La Liste de Schindler, on pouvait
redouter la disparition totale d'humour chez le cinéaste. Le Monde perdu présente quelques pointes de second
degré à travers le cynisme ambiant du film, sorte de version ironique du premier. Ce monde perdu, c'est l'innocence
de Spielberg, disparue avec son film sur l'Holocauste, si bien que ses œuvres suivantes sont des morceaux d'Histoire
(Amistad, Il faut sauver le soldat Ryan) ou des essais de science-fiction pessimistes (A.I.,
Minority Report).
Dans le dernier, Spielberg se permet cependant quelques tentatives décalées d'humour proche du cartoon (Tom Cruise
fait tomber ses yeux, les flammes projetées par un jet-pack grillent des steaks en plein milieu d'une
course-poursuite...) mais il ne s'agit là que d'instants furtifs. Arrête-moi si tu peux n'est pas une comédie
semblable à ce que l'auteur a fait auparavant dans le genre. Le film ne tient pas tant sur des gags mais plutôt sur
des situations où l'effronterie et le talent de Frank Abagnale Jr. ne peuvent que divertir et impressionner à la fois.
L'équipe craignait même que les exploits insolents du jeune héros ne soient pas crédibles tant ils sont osés.
S'agit-il d'un retour vers le Spielberg des premiers jours, où l'on s'émerveillait devant un spectacle si
cinégénique? Non. Le film garde un ton léger pendant presque toute sa durée mais certaines séquences dramatiques
demeurent afin de ne pas éluder le fond du film: une étude du personnage et plus spécialement des raisons de ses
actes. Une analyse impliquant le divorce des parents du protagoniste qui reflète l'introspection de l'homme derrière
la caméra. A travers cette histoire, Spielberg porte un regard sur sa propre jeunesse et comment la séparation de ses
parents l'a affecté.
Le prochain film de Steven Spielberg devrait transformer sa trilogie en quatuor avec le retour de
l'archéologue-aventurier dont il a raconté les péripéties dans les années 80. Vu l'âge avancé de son interprète,
et aux dires mêmes des auteurs, le scénario traitera de la nouvelle condition de ce héros, à présent sexagénaire.
Encore une fois, bien qu'il revienne vers un univers qu'il a marqué d'humour, le réalisateur ne pourra se limiter
à narrer les aventures divertissantes d'Indiana Jones et, à l'instar d'Arrête-moi si tu peux, il y évoquera
sa propre expérience dans un ton plus sérieux. La carrière du Spielberg mature continue son chemin...