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COMPARAISON GANGS OF NEW YORK - LA DERNIERE TENTATION DU CHRIST
Martin Scorsese a couvé ces deux projets pendant vingt ans, essuyant un peu partout les refus des grands studios,
et traversant, dans sa longue attente, différentes périodes du système productif américain (de l'après Heaven's
Gate aux sacro-saints blockbusters de l'été). Une longue gestation, pour au final accoucher dans la douleur de
deux œuvres imparfaites, mais qui ont, avant toute considération artistique, le grand mérite d'exister. Gangs of
New York et La Dernière tentation du Christ peuvent être considérés comme des frères, nés de cette même
envie de la part de Scorsese, de remonter jusqu'à ses origines, pour mieux les comprendre, et les faire partager au
plus grand nombre, en offrant une approche différente de celles empruntées par les livres historiques et
religieux.
DAVID ET GOLIATH, MÊME COMBAT
La Dernière tentation du Christ, en dépit de ses ambitions scénaristiques, culturelles ou purement formelles,
qui font du film une réussite éclatante, ne parvient cependant jamais à faire oublier le faible budget qui a été
confié au réalisateur américain. Un tournage au Maroc, étalé sur de nombreuses semaines, avec un casting important,
des effets spéciaux, pour conter une histoire épique, et ne dépassant pas les 7 millions de dollars, ne peut
décemment pas totalement dissimuler quelques défauts qui pourraient passer aujourd'hui, avec le manque de recul,
pour des fautes de goût. Le manque d'argent est visible tout au long du film : Jésus ne prêche que devant une poignée
de curieux, aucun plan n'est truqué en post-production, tout est fait à la prise de vue, les extérieurs se limitent
bien souvent au désert marocain et à quelques bâtisses à l'aspect vieillissant, et les soldats romains ne dupent
jamais sur leur nombre véritable, à savoir cinq figurants, multipliés par un montage habile pour faire croire à une
trentaine. Gangs of New York est à l'opposé le plus gros budget du cinéaste, estimé à 100 millions de dollars.
Les libertés sont telles que Scorsese peut confier à Dante Ferretti la reproduction en dur et en taille réelle, au
sein des légendaires studios de Cinecittà, du quartier de Five Points, place populaire du New York des années 1860
(en comparaison, pour Le Temps de l'Innocence, il n'avait pu aligner qu'une demi-douzaine de plans d'ensemble
de la ville, faisant pour cela appel aux techniques du matte painting). Mais là encore, des contraintes de temps, de
censure et de promotion viennent chambouler l'équilibre artistique du projet. Une durée sans cesse modifiée, de
nombreuses versions différentes du montage, une conscience politique éveillée par les attentats du 11 septembre, et
de pesantes menaces d'une censure américaine toujours un peu moins permissive, font du film une œuvre chancelante
lors de certaines séquences, brisant parfois l'homogénéité de l'ensemble.
ET MÊME CHEMIN DE CROIX
Reste que les deux films, au-delà de leurs déboires communs, conservent étrangement une même philosophie des
personnages, une même atmosphère biblique et scorsesienne. Comme précisé dans la critique de Gangs of New
York, les deux scénarii sont construits sur un triangle de personnages: Jésus, Judas et Marie-Madeleine pour
l'un, Amsterdam Vallon, Bill le Boucher et Jenny Everdeane pour le second, rappelant la sainte trinité (Père, Fils
et Saint Esprit). Tout comme Jésus, Amsterdam est appelé à succéder à son père, une figure paternelle puissante,
une icône symbolique de la religion catholique. Il se retrouve chargé de représenter ce père parmi les hommes, de
le glorifier, et d'en célébrer le nom et la mémoire, auprès de tous ceux qui ont oublié ou trop longtemps ignoré son
existence. Pour se faire, il devra emprunter un douloureux chemin de croix, où il connaîtra des souffrances physiques
et des tortures émotionnelles, qui viendront nourrir sa soif de vengeance et écorner ses convictions personnelles. Sur
ce chemin, il fera également la rencontre d'une jeune femme errant dans le vice (Marie Madeleine est une prostituée
et Jenny une voleuse), pour qui il aura des pulsions sexuelles difficiles à accepter (le sexe reste dans le cinéma
de Scorsese une source inépuisable d'angoisse et de culpabilité). Bill le Boucher peut quant à lui s'apparenter à
Judas, l'incarnation de l'homme de la rue, violent mais honorable, et figure paternelle de circonstance. Après avoir
suivi leur parcours initiatique, Amsterdam et Jésus sont propulsés à la tête de leur peuple, et forment l'étincelle
d'un mouvement collectif inébranlable, et d'un système communautaire puissant (la religion catholique d'une part, et
la ville de New York, ou plus généralement du pays tout entier, d'autre part). Les deux films ont également pour
principe commun de croiser les paroles du Christ avec les enseignements de la rue (Les Affranchis est en
quelque sorte la négation de ces deux films). Enfin, Gangs et La Dernière tentation sont tous les
deux traversés par de semblables moments d'onirisme, et conservent une identité commune qui s'étend au-delà même
des sujets choisis. Le cinéma de Scorsese continue de revisiter la religion et l'histoire.