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LE PERSONNAGE SCORSESIEN
Tous les films de Scorsese sont construits, de manière sans doute inconsciente, sur un schéma unique. Le héros,
bien souvent un citoyen lambda, exerce son métier dans la rengaine, avant de gravir brusquement les échelons
jusqu'à accéder à une sorte de consécration. Mais à son apogée, il péchera par excès de confiance et commettra
diverses erreurs de jugement. Et inexorablement, il perdra tout ce qu'il avait réussi à collecter jusque là,
biens matériels autant qu'amis proches, pour se retrouver dans sa position initiale, celle du début du film.
Chaque personnage effectue donc une virée dans l'extraordinaire, brisant la monotonie de son quotidien, avant
d'y retourner, comme si tout n'avait été qu'un rêve, ou un cauchemar. Et la boucle est bouclée.
TU ES NÉ POUSSIÈRE, ET TU RETOURNERAS POUSSIÈRE
Dans Taxi Driver, Travis Bickle, un chauffeur de taxi vétéran du Vietnam, sauvera une jeune fille de la
prostitution, devenant un héros pour les médias, avant de replonger dans l'anonymat. Jake la Motta est Raging
Bull, un boxeur talentueux, qui de combat en combat, acquiert la reconnaissance et les titres de gloire,
avant de tout perdre et de finir sa vie, le visage meurtri, dans un pub sinistre de la côte Est. Rupert Pipkin de
La Valse des pantins, un psychopathe qui rêve de devenir comique, réussira son rêve avant d'être arrêté et
mis sous les verrous. Paul Hackett de After Hours, un informaticien taciturne, va connaître une nuit riche
en rebondissements, frôlant la mort et la perversion sexuelle à tous les coins de rue, avant de regagner son
travail, au petit matin, complètement anéanti. Le Jésus de La Dernière tentation du Christ, simple
charpentier, sera amené à suivre le chemin de Dieu, c'est à dire être crucifié par les hommes, avant de renoncer,
perverti par le Diable, préférant vivre une vie d'homme. Finalement, il finira par se rendre compte de son erreur,
et échouera sur la croix qui lui était réservée. Frank Pierce, l'ambulancier de la nuit new-yorkaise dans A
Tombeau ouvert, s'en veut de ne pas avoir pu sauver une jeune toxicomane. Cette culpabilité l'entraînera dans
une longue période d'insomnie, parsemée d'hallucinations et de folie, pour finalement retrouver la paix. Henry Hill
dans Les Affranchis et Sam Rothstein de Casino sont tous les deux des golden boys prometteurs au
service de la pègre, sans cesse à l'affût d'un profit d'argent. Dans leur ascension sociale, ils finiront par
perdre l'équilibre de leur foyer et voir leur royaume s'écrouler. A la fin de leur aventure, ils retourneront au
bas de l'échelle. Newland Archer quant à lui, est dans Le Temps de l'innocence un aristocrate sur le point
de se fiancer. Il va voir sa vie bouleversée par une femme mariée dont il deviendra l'amant secret, mais au moment
du choix, il n'aura pas le courage de faire front, et verra l'amour de sa vie lui filer entre les doigts. Et le
schéma se reproduit ainsi chaque fois, de manière irréversible. Les films de Scorsese sont ainsi remplis de
personnages au destin tragique, voire cynique.
TU SERAS UN PÉCHEUR, MON FILS
Le personnage scorsesien est un être renfermé, solitaire, replié sur lui-même, rongé par la culpabilité, et écrasé
sous le poids de la religion. Rien que ça. Malgré tout, il reste combatif, décidé à prendre son destin en main, et
à atteindre coûte que coûte le but qu'il s'est fixé. Ce qu'il souhaite avant tout, c'est être quelqu'un, se
différencier de la masse, et trouver la voie qui fera de lui un être vertueux, à sa manière. Travis Bickle, Rupert
Pupkin, Paul Hackett, Newland Archer, Amsterdam Vallon et même Jésus sont des citoyens comme les autres, à ceci
près qu'ils sont très vite aspirés, de gré ou de force, dans un tourbillon singulier. Ils finissent par perdre le
contrôle et chutent jusqu'à redevenir ce qu'ils étaient au début: de simples citoyens. Henry Hill passe même les
2h20 que dure Les Affranchis à dénigrer le citoyen ordinaire, qui s'entête à payer ses impôts et à
travailler, alors qu'il est si facile de prendre le pouvoir et de vivre comme un roi. Seulement Henry finira dans
la peau de Monsieur Personne, dans un pavillon semblable à tous les autres, en dégustant des aliments de
supermarché, en lieu et place des somptueux repas auxquels il était habitué…
La paranoïa est également l'un des symptômes du personnage scorsesien. Henry Hill, toujours lui, sous l'effet de
la cocaïne, se croit une journée durant, la proie d'hypothétiques hélicoptères de police. Rothstein est dans son
Casino le créateur d'un système de surveillance sans faille, où tout le monde surveille tout le monde,
maintenant ainsi une paranoïa générale constante, résonnant comme un "Big Brother is watching you" dissuasif.
De même, toujours dans ce film, peut-on noter les efforts de Nicky Santoro, l'ami de Sam, pour concurrencer les
forces de police en se procurant micros et autres gadgets de surveillance. Travis, de son côté, est un personnage
raciste et homophobe. Dans son état d'esprit post-Vietnam, la seule chose à faire pour débarrasser la ville de tous
les junkies, les clochards et de la vermine qui circulent dans les rues, ce serait qu'il pleuve un grand coup, que
le grand nettoyage (au 44 Magnum) commence. Méfiant de tous, il ne parle presque pas et n'a que très peu de
considération pour ses proches, à qui il ment continuellement, que ce soient ses parents au travers de ses lettres,
ou la belle jeune femme qu'il désire. Seul devant sa glace, il s'imagine déjà insulté et prêt à la riposte (la
célèbre scène du miroir). Hackett est lui confronté à une paranoïa beaucoup plus kafkaïenne. Perdu dans un quartier
de New York où il n'a aucun repère, chaque rencontre s'avère être une torture probable en devenir. Jésus lui-même
est en proie à des voix intérieures, qui le rendent paranoïaque et qui le déconcertent sur son avenir et la voie
à suivre. Sans compter les hallucinations de Frank Pierce, qui voit des fantômes du passé lors de ses rondes
nocturnes, ou celles de Rupert Pupkin, qui s'imagine dîner avec son idole, alors qu'il est assis sur une table
crasseuse, dans la cave de sa maison de banlieue. Sans oublier également les soupçons infondés qu'éprouve Jake
La Motta au sujet des infidélités de sa femme et de son frère (le fameux "You fuck my wife?"). De ce mal profond
naissent également l'insomnie, et l'aspect onirique de leur univers, entre rêve et réalité. Un sentiment de
cauchemar éveillé parcourt presque chaque film du réalisateur.
LA VIE QUE JE N'AI JAMAIS EUE
Autre caractéristique, la solitude. Certains, comme Travis Bickle, sont isolés du monde et éprouvent un véritable
problème de communication. D'autres, comme Newland Archer, sont constamment entourés de gens, ce qui les musèle
encore plus. D'autres encore, comme Rupert Pupkin, sont complètement déconnectés de la réalité. Dans tous les cas,
ils conservent cette frustration en eux, et s'en servent comme moteur pour atteindre le but qu'ils se sont fixé.
Cette solitude qu'ils ressentent est parfaitement dépeinte sur l'affiche américaine de Taxi Driver. Travis
marche seul dans une rue déserte, la tête baissée, avec cette magnifique mention: " Dans chaque ville, il y a un
homme ". Cette peur d'être seul au monde, devant les ennuis comme devant la mort, prédomine sur le sentiment de
sécurité ou de confiance en soi pour le personnage scorsesien. D'un tempérament secret, il reste hermétique en
toutes occasions et ne se confie jamais. Il encaisse intérieurement tous ses échecs et ses frustrations et finit
par exploser. Bickle tue de sang froid une demi-douzaine de personnes, Hackett tombe à genoux en pleine rue et
demande pardon à Dieu, Pupkin va jusqu'à kidnapper son idole pour prendre sa place, Jésus demande à Judas qu'il
le trahisse au nom du Seigneur, Hill s'enfonce dans la drogue jusqu'à jouer les indics pour la police, Rothstein
s'oppose à son meilleur ami et à toute la pègre restée au pays, Amsterdam décide de prendre la tête de tous les
immigrants irlandais, etc.
Enfin, tous les personnages principaux sont des hommes, et tous éprouvent une grande difficulté à comprendre les
femmes, et à s'en faire aimer. Fascinés par elles, ils gravitent dans leur entourage pour les observer, cherchant
leur compagnie à tout prix. Ils sont souvent inexpérimentés, comme dans Who's that knocking at my door? ,
Mean Streets, Taxi Driver, La Dernière tentation du Christ ou Gangs of New York. Il
leur arrive également d'être maladivement jaloux, dans Raging Bull ou Le Temps de l'innocence. Ils
sont également parfois malmenés par elles, comme dans Casino, After Hours ou Les Nerfs à vif,
ou complètement traumatisés, comme dans A Tombeau ouvert. La symbolique va même bien plus loin, car la
plupart du temps, c'est une femme qui se trouve à l'origine de leurs problèmes. Elle les attire dans les ennuis,
et se transforme en grain de sable qui vient gripper la machine. Ainsi, pour l'amour d'une femme, le personnage
scorsesien serait capable de tuer, de kidnapper, de se droguer, de sa battre à mort, de mentir, de se parjurer ou
de tout abandonner. Pour lui, tomber amoureux n'est pas une vertu, mais bien une catastrophe. Serait-ce parce que
le cinéaste en est à son cinquième mariage?