1991 - BARTON FINK, DE JOEL ET ETHAN COEN
"Between Heaven and Hell there's always Hollywood!", argue sur la Croisette le film de deux frères encore
peu connus du public. Un hôtel fantôme, un papier peint moisi, une tête dans le carton à chapeau, une image abîmée,
des paires de chaussures posées devant des portes, une photo de plage sur un calendrier comme voie d'évasion, des
canalisations capricieuses, un voisin envahissant, et au coeur du décor, une machine à écrire ainsi qu'une page
d'un blanc désespérément immaculé, prisonnière en l'attente d'une exécution qui ne vient pas. Devant elle: Barton
Fink, dramaturge en panne. Les frères Coen plongent leur malheureux écrivain dans un triple enfer, mental (la page
blanche), physique (un hôtel en flammes) et allégorique (un Hollywood vampire). Ils y déploient ce qui va devenir
leur image de marque: un don pour la réincarnation du film noir avec classe, fantaisie, inventivité et ironie. Voici
l'équation gagnante du Festival de Cannes 91, où le triomphe des Coen est total: Palme d'or, prix de la mise en
scène et prix d'interprétation masculine. De quoi débuter une histoire d'amour qui ne s'est pas démentie
depuis.
Nicolas Bardot
1990 - SAILOR ET LULA, DE DAVID LYNCH
Sailor et Lula est une sorte de labyrinthe à l'esthétisme débordant, dont les deux amants en quête de liberté
sont le fil d'Ariane offert aux spectateurs. Une simple allumette et l'écran s'embrase langoureusement, nous
projetant dans un monde où les couleurs, les matières et les sons se mélangent et se répondent. Une robe moulante,
rose comme une déclaration d'amour. Une veste en croco, indestructible comme Sailor. Un visage barbouillé, rouge
comme la folie. Le ricanement d'une sorcière, âpre comme une mère trop possessive. Du heavy metal, tonitruant et
frénétique comme la liberté. Des lèvres pulpeuses, luisantes comme une bonne fée.
Love Me Tender, beau comme
une demande en mariage. A travers cette recherche plastique, David Lynch nous propose des personnages décalés, aux
esprits tortueux se croisant dans un univers perdu et hostile. Echoués en plein désert texan, Sailor et Lula
semblent pris au piège de leur propre envie de liberté. Liberté qui, aux dires de la bonne fée, ne se trouve que
dans le grand amour…
Julie Anterrieu
1979 - APOCALYPSE NOW, DE FRANCIS FORD COPPOLA
Apocalypse Now raconte l'histoire d'un voyage, un voyage aventureux à l'intérieur de l'âme humaine soumise
à la pression de la guerre, un voyage dur, cruel, bourré d'absurdités et d'images proches du surréalisme. La teneur
de l'histoire de la Palme d'or de 1979 (dont le jury n'avait vu qu'une version inachevée et fut partagée avec
Le
Tambour de Volker Schlöndorff) fut similaire par bien des aspects à l'histoire de son propre tournage, mêlant
la folie et la mégalomanie. Le légendaire tournage, long de seize mois, ponctué par la crise cardiaque de Martin
Sheen et les menaces de suicide de Coppola, fut le sésame pour la folie de chacun des participants. Coppola lui-même
sera changé à jamais. Cependant, un tel tribut serait injuste s'il n'avait pas livré l'une des plus belles
pellicules sur la guerre et ses hommes. Images de personnages fous et inconscients, d'un Brando poussah de
crépuscule, crâne rasé et terré dans l'ombre, exactions horribles, confusion des sens.
Apocalypse Now
n'est rien d'autre qu'un chef-d'oeuvre d'ambition furieuse.
Nicolas Plaire
1976 - TAXI DRIVER, DE MARTIN SCORSESE
Il est fascinant de se trouver autant de points communs avec un personnage aussi abject que Travis Bickle.
J'aurais parié être son exact contraire, et je m'aperçois qu'il me ressemble. Si ma vie est à des kilomètres de
la sienne, ses certitudes sont pourtant les miennes. En pleine misère sexuelle, lui vit sa solitude en me confiant
ses angoisses les plus réprimées. Une voix off qui n'en finit plus de raisonner. Il plonge dans les rues sombres de
New York sans jamais trouver son chemin. Je crois l'observer, et il me tend un miroir. En face de moi, un taxi
imposant stationne le long d'un trottoir. Et tandis que je traverse la rue, sont posés sur moi deux yeux
accusateurs. Qui me jugent.
Taxi Driver est aussi, on l'oublie souvent, l'un des films les plus aboutis
sur le phénomène des tueurs en série (ici, tueur de masse). De ces hommes à part, jaillit un arôme de vie et de
mort, mêlé dans un trouble profond et dérangeant. Nous ne sommes pas comme lui, mais lui est tout comme nous.
Peter Dourountzis