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CANNES - NOS PALMES D'OR
La Palme d'or, la plus belle récompense couronnant le travail d'un cinéaste. Aux yeux du public, elle n'a
souvent qu'une valeur anodine. Chacun se souvient pourtant d'une Palme de prestige, d'une Palme de cœur qui a
bousculé sa vie de cinéphile. Voici un petit florilège non exhaustif concocté par l'équipe de
FilmDeCulte.
2002 - LE PIANISTE, DE ROMAN POLANSKI
La peau sur les os, le visage rompu par la faim, Wladyslaw Szpilman avance exténué
au milieu des décombres de Varsovie. Quelques heures avant d'être déportés, les Szpilman,
parents, frère et sœur, se partagent un dernier carré de caramel. L'Histoire suit son cours.
Arraché à sa famille, le pianiste disparaît. Le récit se disloque. Emmuré, bâillonné, Szpilman
se résout à une mort lente. La musique reste, obsédante. Une partition cacophonique,
ponctuée d'éclats d'obus se substitue aux gammes virtuoses. Terré dans un abri, paralysé
par la peur, Szpilman écoute la tourmente. Les balles sifflent, la rue gronde, les hurlements,
les chuchotements se confondent aux notes de piano de la chambre voisine. Szpilman
agonise, tandis que le film s'évide inexorablement. Le monde s'écroule, l'intrigue rétrécie épouse les
pulsations d'un seul homme. L'errance de Szpilman voit son sublime point d'orgue dans une rencontre hors
du temps, hors des conflits. Le visage endolori d'Adrien Brody reprend doucement consistance, les mains
inutiles retrouvent leur agilité. Contraint de jouer, Szpilman redevient pour son sauveur providentiel ce
qu'il n'a jamais cessé d'être, un pianiste.
Danielle Chou
1997 - L'ANGUILLE, DE SHOHEI IMAMURA
La découverte de
L'Anguille fut une révélation dans ma vie de cinéphile. Jamais je n'avais été à ce point
touché par une histoire aussi simple, aussi dépourvue d'artifice. Quelques mois auparavant, j'avais pourtant pesté
contre le jury cannois, l'accusant des pires maux pour avoir osé donner la Palme au récit d'un meurtrier qui confie
ses tourments à un poisson… Inutile de m'auto-flageller davantage, l'erreur est humaine et depuis, Shohei Imamura
est devenu l'un de mes réalisateurs préférés. Le seul, à mes yeux, capable de transformer l'absurde en poésie,
le silence en érotisme trouble. A chaque vision, le même enchantement. Happé par le rythme contemplatif, presque
lascif, je me glisse peu à peu au sein de la communauté et oublie tout repère spatial et temporel. J'entre dans
le salon de coiffure, salue Keiko, la jolie suicidaire amoureuse et m'installe paisiblement dans la salle d'attente.
Et quand le passé resurgit sous les traits d'un ancien compagnon de cellule ou d'un amant éconduit, je tremble
encore à l'idée que cette passion naissante et réfrénée puisse être anéantie à jamais.
Yannick Vély
1995 - UNDERGROUND, DE EMIR KUSTURICA
Lors des bombardements sur Belgrade à la fin de la Seconde Guerre mondiale, Marko demande à ses amis et à sa famille,
son pote Blacky et sa femme Natalija, de se réfugier dans une cave. Des années durant, il leur fait croire que la
guerre continue, trahissant leur amour et leur amitié. Lorsque, des décennies plus tard, ils sortent enfin, ils
constatent que, oui, Marko avait raison, la guerre continue. Mais c'est désormais celle de 1991 entre
les différents états nés de l'éclatement du pays. Complètement baroque, fou, drôle et violent,
Underground
reste bizarrement peu vu à ce jour malgré son prestige et garde une aura de film à part dans la carrière de
Kusturica. Huit ans après sa sortie et les polémiques stupides qui l'ont entouré, il faut revoir
Underground,
se prosterner, et reconnaître qu'il reste le film ultime sur les mariées qui volent, les îlots qui se détachent, les
singes qui meurent, les vaches qui nagent, l'amitié trahie et l'amour perdu.
Liam Engle
1993 - LA LEÇON DE PIANO, DE JANE CAMPION
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La nature. La mer, tumultueuse. Le piano, abandonné sur la plage au pied de hautes falaises. La progression
impossible dans la boue. Une colonie britannique au coeur de l'enfer vert. L'amour. Ada, muette romantique
pleine de rêves. Mme Bovary au pays des Maoris. Sa petite fille chérie, l'espiègle Flora, et son déguisement
d'ange. La touche de piano gravée pour Baines, l'amant fougueux. Le sexe. Les tentatives maladroites de l'austère
Stewart avec Ada, la femme qu'il vient d'épouser. Les étreintes passionnées de celle-ci avec Baines, le mystérieux
métis à la sensualité affirmée. La violence. Stewart, fou de rage, qui entraîne sa femme à l'extérieur et lui coupe
un doigt à coup de hache. Le sang qui gicle sur Flora. Ada qui s'effondre mollement dans la boue. La musique. Ada
qui joue de son piano sur la plage, sous le regard incrédule de Baines. Flora qui chante, Ada qui fait semblant de
jouer. La partition de Michael Nyman, qui nous emporte par son romantisme échevelé.
La Leçon de piano.
Sébastien Laeng