Un petit chaperon kaleidoscopique
Qui n’a jamais entendu parler du Petit Chaperon Rouge, cette jeune fille qui, se rendant auprès de sa grand-mère malade pour lui porter une galette et un petit pot de beurre, rencontre le loup? Qui n’a jamais été amusé par cette fameuse bobinette qui cherra si l’on tire la chevillette? Sans oublier l’inventaire en règle, désormais culte, que dispense la petite fille en découvrant le corps incongru de sa grand-mère. Forte de sa renommée, le Petit Chaperon Rouge se retrouve désormais mangée à toutes les sauces. Adaptations, parodies, citations; littérature, arts plastiques, arts de l’image ou de la scène; la simple évocation de son attribut vestimentaire convoque tout un imaginaire collectif mélangeant à la fois souvenirs d’enfances et imagerie populaire. Une multitude de variantes comme autant de miroirs d’un kaléidoscope renvoyant à chacun des images éclatées à reconstruire, comprendre, interpréter, adapter.
EMERGENCE SOUS FORME ORALE
Si pour la plus grande majorité Charles Perrault est devenu le père du Petit Chaperon Rouge, personne n’en connaît réellement l’origine. Certains pensent qu’il trouve ses sources en Chine dans les contes intitulés La Vieille Femme tigre et La Grand-Mère et le loup. D’autres soutiennent qu’il s’agit d’un récit inspiré d’un fait divers qui avait défrayé la chronique au XVIe siècle: un homme déguisé en loup tuait des jeunes filles. Des théories sur une origine quelconque du conte relativement anecdotiques puisque les contes n’ont jamais eu une seule et même source. Quelle que soit donc son origine, comme la plupart des contes, le Petit Chaperon Rouge a vu le jour dans les veillées de village sous une forme très fluctuante et exclusivement orale. Outre quelques détails peu connus dans ces versions comme l’absence d’un habit rouge ou la proposition du choix des chemins par le loup, deux éléments de taille peuvent attirer l’attention du lecteur contemporain. Tout d’abord, une scène de pur cannibalisme dans la maison de la grand-mère que l’on retrouve dans toutes les versions orales. Après s’être infiltré chez la vieille dame, le loup n’en mange qu’une part et donne le reste à cuisiner à la petite fille. De plus, dans la plupart de ces variantes, cette dernière sort indemne des crocs du loup par la ruse en prétextant aller faire ses besoins. La demoiselle n’apparaissait donc pas si naïve que l’on pourrait le croire. Ces versions orales subsisteront jusqu’à la fin du XIXe siècle, modifiant peu à peu certains détails en s’inspirant des récits écrits par la suite par Perrault et les frères Grimm.
L’APPORT DE CHARLES PERRAULT ET DE LA LITTERATURE DE COLPORTAGE
C’est en 1695 que Charles Perrault fixera sur papier pour la première fois Le Petit Chaperon Rouge dans ses Contes de ma mère l’Oye, qui seront ornés de gravures deux ans plus tard par Antoine Clouzier et prendront le nom de Histoires ou contes du temps passé avec des moralitez. Sa version, qui introduit l’habit rouge de la jeune fille - et donnera ainsi le titre définitif - transforme le conte populaire initial en conte de mise en garde. Exit la scène de cannibalisme et la fin heureuse. Le récit se focalise sur la relation dangereuse entre le méchant loup et le pauvre Petit Chaperon Rouge – laissant au second plan une grand-mère bien vite avalée – pour se terminer sur une morale mettant en garde contre les hommes et leurs apparences trompeuses, et ainsi, contre les périls de la sexualité. Cette forme littéraire du conte, qui en fige la trame et l’interprétation par l’ajout d’une morale très explicite, ne permettant de fait que quelques légères variations, va supplanter la forme orale. C’est ainsi que, lorsque les contes apparaissent dans la littérature de colportage au XVIIIe siècle, la structure simple du Petit Chaperon Rouge, associée à l’utilisation d’un vocabulaire pittoresque mélangeant expressions déjà désuètes pour l’époque et formulettes répétitives ("titre la chevillette et la bobinette cherra"), va remporter un franc succès auprès du public sous sa forme écrite. Le conte se présente alors sur les étals des colporteurs sous deux variantes très semblables reprenant la trame de la version de Perrault abrégée ou agrémentée de petits détails récupérés ça et là par les imprimeurs.
LES FRERES GRIMM REVISITENT LE CONTE
Dernière pierre à l’édifice, la version des frères Grimm apparaît en 1812 dans le recueil Contes d’enfants et du foyer qui ne sortira dans sa forme définitive qu’en 1857. Si la première partie du récit ressemble grandement à celui de Charles Perrault, c’est principalement dans leur dénouement que les deux diffèrent. En effet chez les Allemands, après s’être faite avalée, le Petit Chaperon Rouge est sauvée par un chasseur qui ouvre le ventre du loup, en extirpe la fillette et sa grand-mère, et le remplit de pierres. De plus, cette fin est, dans certaines versions, suivie d’un court épilogue dans lequel on découvre la petite fille et la vieille dame développer une ruse pour contrecarrer les plans d’un loup qui tente de s’infiltrer chez elles. La variante dans le dénouement a pu faire croire à une nouvelle version indépendante de celle de Perrault, mais pour la plupart des folkloristes il s’agit en réalité de la contamination du conte français par la forme allemande du Loup et les chevreaux. Une théorie tout à fait concevable puisque les frères Grimm ont récupéré une grande part de leurs contes de la bouche de trois paysannes bavaroises d’origine française, les sœurs Hassenpflung. Depuis les années 50, les enquêteurs anthropologues et folkloristes ne recueillent plus que des versions issues des textes de Perrault et Grimm (il existerait selon Paul Delarue trente-cinq versions francophones du conte, dont vingt orales totalement indépendantes des œuvres écrites). La scène jadis très développée du choix des chemins, la séquence de cannibalisme et la ruse finale de la petite fille pour éviter d’être dévorée, ont totalement disparu de la mémoire collective.
INTERPRETATIONS ET ANALYSES
Un fort engouement pour l’interprétation symbolique des contes va apparaître dès la fin du XIXe siècle. La plupart des contes, et principalement ceux de Perrault et Grimm, vont ainsi passer à la moulinette interprétative pendant plus d’un siècle, rebondissant d’un analyste à l’autre. Dans le cas du Petit Chaperon Rouge, les analyses les plus classiques ne font souvent que réinterpréter ce que la morale de Perrault mettait déjà en lumière en se focalisant sur les attributs de la petite fille (son chaperon rouge) et le personnage du loup. Certains courants féministes voient dans le manteau une façon de dissimuler les formes naissantes de la jeune fille. Erich Fromm, lui, analyse la coiffe comme une représentation de la menstruation. Mais généralement, la couleur rouge du chaperon est considérée comme le symbole des émotions violentes et particulièrement celles qui relèvent de la sexualité. Quant au loup, que ce soit Freud, Crowford (qui le considèrent comme une figure paternelle), ou Paul Soriano (qui ne voit en lui qu’un représentant du genre masculin), tous s’accordent pour reconnaître dans la bête un symbole de tentation sexuelle pour le Petit Chaperon Rouge. Une tentation sexuelle jugée double par Bruno Bettelheim et les féministes qui voient, dans l’incrédulité de la jeune fille à révéler l’adresse de la maison de sa grand-mère, un acte de séduction (inconscient). A ceci s’ajoute la notion, commune à tous les contes, d’un parcours initiatique qui symboliserait ici la puberté de la jeune fille, son passage à l’âge adulte. En prenant cette dernière notion comme point de départ et en analysant les éléments qui ont disparu lors du passage à l’écrit, Yvonne Verdier va construire une théorie autour de la question féminine dans le conte.
L’anthropologue oriente son discours vers une réhabilitation de la grand-mère bien trop rapidement oubliée suite à la suppression des scènes du choix des chemins et de cannibalisme. La première de ces scènes (dans laquelle le loup demandait au Chaperon si elle prendrait le chemin des épingles ou celui des aiguilles) symbolisait la maturité de la petite fille. Qu’elle choisisse l’un ou l’autre, elle se trouvait en possession d’objets de coutures, attributs de la jeune fille en passe de devenir mère de famille. Elle s’embarquait donc vers un apprentissage de la puberté, au bout duquel se trouvait l’élimination de sa grand-mère d’une importance capitale dans son processus de maturation. Lors du repas cannibale organisé par le loup, la jeune fille acquiert toutes ses facultés génésiques en absorbant les organes matriciels de sa grand-mère. Autres points importants dans cette deuxième scène, le travestissement du loup et la crédulité du Chaperon. Si le déguisement a été gardé dans les versions écrites afin de signifier la ruse des hommes pour séduire les jeunes filles, il était à l’époque porteur d’un tout autre sens. Puisque le Chaperon reconnaît sa grand-mère dans le loup, il ne faut pas voir un déguisement de la bête visant à tromper la petite fille, mais une réelle métamorphose de la grand-mère en bête monstrueuse, prête à manger sa progéniture. La demoiselle, s’étant approprié ce que sa grand-mère a perdu (ménopause), cause la transformation de son aïeule en monstre jaloux de ses nouveaux attributs. Ce serait donc la relation entre la petite fille et sa grand-mère qui primerait dans ce récit, reléguant le loup au rôle d’aide à la transformation de la demoiselle. Une dernière idée que Perrault et ses successeurs réduiront à une allégorie sexuelle. C’est parce que désormais "elle a vu le loup", que le Petit Chaperon Rouge devient une femme.
POINT SUR LES ADAPTATIONS LITTERAIRES
Ainsi disséqué, analysé à la loupe, interprété sous toutes sortes de points de vues, connu et reconnu de tous, Le Petit Chaperon rouge a donné lieu, dès les années 50, à des réécritures littéraires exploitant, mélangeant et déformant les trois principales sources à la disposition des auteurs, à savoir les versions orales et les œuvres de Perrault et des frères Grimm. Ces versions dites "modernes" du conte sont le plus souvent des parodies où les personnages connaissent déjà l’histoire, où la grand-mère, développant une grande complicité avec sa petite-fille, reprend un peu d’ampleur et où le loup est tourné en ridicule. On retiendra notamment le très sympathique poème humoristique de Roald Doahl, Little Red Riding Hood and the Wolf, qui voit la bête transformée en manteau de fourrure remplaçant l’habit rouge de la petite fille. Autre trait caractéristique de ces nouvelles versions, le retour au premier plan d’un réel sous-texte sexuel, qui était présent mais de manière très édulcorée chez Perrault et les frères Grimm. S’appuyant sur les divers courants d’interprétation du conte, les auteurs s’amusent à en mettre en lumière les sens cachés en détournant les personnalités des actants. Dans cette lignée on peut retenir particulièrement Le Petit Chaperon Rouge de Jacques Ferron dans lequel l’auteur présente une jeune fille sexuée et sexy qui aime à se dandiner pour mettre en valeur ses formes naissantes et un loup transformé en deux identités distinctes: un chien gentil et protecteur face à un coquin lubrique. Ferron joue ainsi sur les deux visages du mâle sous-entendues dans la morale de Perrault et matérialisée plus tard dans l’opposition loup/chasseur des frères Grimm.
EVOLUTION DES ILLUSTRATIONS
A l’image du conte qui a évolué au fil du temps, ses transpositions picturales ont connu de nombreuses formes diverses. De la vignette unique au début de la version de Charles Perrault, les représentations iconographiques du Petit Chaperon Rouge ont exploré tout un éventail de formes picturales. Une évolution à travers les siècles nous apportant de précieux renseignements sur les différents courants de lecture et d’adaptation du Petit Chaperon Rouge. C’est avec la littérature de colportage qu’apparaissent les alternatives aux vignettes et frontispices de Clouzier, devenus partie intégrante de la version de Charles Perrault. Prenant de plus en plus de place dans les pages de la Bibliothèque Bleue, ces images évoluent selon deux courants au tournant du XIXe siècle. Le premier, suivant les images d’Epinal de Jean-Charles et Nicolas Pellerin (1780 – 1840), propose une imagerie assez noire, se focalisant sur la fonction d’avertissement et la sauvagerie du loup. Le second, privilégiant des couleurs douces et édulcorant la fin tragique comme le feront les frères Grimm à la même époque, serait l’équivalent en image de la lecture romantique du conte. La réelle révolution iconographique des contes se fera en 1862 avec les quarante planches gravées de Gustave Doré. Jouant sur une mise en scène théâtrale, accentuée par le noir et blanc, et des détails au réalisme terrifiant, le dessinateur propose une dramatisation du Petit Chaperon Rouge sous forme de trois gravures. Le loup y est présenté comme un immense chien sombre, disproportionné aux côtés de la fillette qui ne semble aucunement effrayée. Les postures du Petit Chaperon Rouge, qui reflètent à la fois l’étonnement, l’attraction et la répulsion pour la bête, soulignent le caractère inévitable du dénouement tragique.
Outre ces représentations, un courant humoristique émerge à la même époque autour du caricaturiste anglais George Cruikshank qui s’attaque aux contes de Grimm de manière facétieuse. Jouant sur la parodie il se place comme le précurseur des adaptations littéraires et cinématographiques modernes. Il sera suivi par Henri Morin et Félix Lorioux dès 1900. Continuant cette veine, les illustrateurs du XXe siècle se laissent contaminer par les courants artistiques de leur époque. A la manière des impressionnistes et fauvistes, ils se penchent sur les couleurs et les ombres, renouant par la même occasion avec le caractère merveilleux du conte. La vague d’abstraction des années 30 touchera également le Petit Chaperon Rouge avec par exemple des versions constituées uniquement de points de couleurs symbolisant un élément particulier du conte (rouge pour la jeune fille, gris pour le loup, etc.). A partir des années 50, les artistes s’appliquent à transposer le conte dans la réalité quotidienne en faisant ressortir, parallèlement aux adaptations littéraires modernes, sa dureté et son sous-texte sexuel. On retiendra notamment les photographies de Sarah Moon qui déplacent le conte au milieu de buildings et clôturent l’histoire sur l’empreinte d’une étreinte passionnelle laissée au creux d’un lit blanc. Au tournant du XXe siècle, chacun des éléments du conte étaient également devenus les stars des images publicitaires. Si elles utilisent différents récits, les thèmes du désir, de la tentation et de la gourmandise développés dans Le Petit Chaperon Rouge, sont les plus prisés pour vanter divers produits. Une utilisation commerciale du conte misant sur sa popularité qui s’est prolongée jusqu’à nos jours. On se souvient notamment de la publicité pour le parfum Chanel n°5, réalisée par Luc Besson en 1998.
LE PETIT CHAPERON ROUGE AU CINEMA
Les adaptations cinématographiques du Petit Chaperon Rouge vont suivre ce même parcours commun aux adaptations littéraires et iconographiques, mais d’une manière plus accélérée compte tenu de la jeunesse du média. La première adaptation du conte pour le cinéma est réalisée en 1901 par Georges Méliès, qui s’est spécialisé dès ses débuts dans la féerie cinématographique. Composée de douze tableaux en couleurs, elle suit la trame de Perrault tout en édulcorant la cruauté du conte: s'il sacrifie aisément la grand-mère, Méliès laisse le Petit Chaperon Rouge en vie. Cette première version sera suivie de trois autres adaptations (par les frères Pathé en 1907, James Kirkwood en 1911 et Alberto Cvalcanti en 1929) avant l’avènement du sonore et parlant. Malgré ces quatre œuvres, Le Petit Chaperon Rouge sera le conte le moins transposé au cinéma, les réalisateurs lui préférant la féerie de Cendrillon et de La Belle au bois dormant ou la monstruosité de Barbe Bleue. En 1937, Tex Avery reprend le flambeau avec un court métrage animé parodique proposant un Petit Chaperon Rouge chanteuse de cabaret aux mensurations de pin up et un loup en tenue de soirée vite débordé par ses instincts. Tous deux deviendront instantanément les prototypes de la girl averyenne ravageuse aux formes pulpeuses, symbole de la tentation féminine, et du séducteur gentleman, tiraillé entre la bienséance et ses instincts primaires. Si Tex Avery utilisera ces personnages dans nombre de ses créations n’ayant aucun rapport avec le conte du Petit Chaperon Rouge, il en proposera cependant deux nouvelles adaptations en 1943 (Little Hot Ridding Hood) et 1949 (Little Rural Riding Hood).
Dans la deuxième moitié du XXe siècle, le peu de films qui se revendiquent comme étant des adaptations du Petit Chaperon Rouge transposent, à la manière des écrivains et des illustrateurs contemporains de l’époque, le conte dans la réalité quotidienne (Freeway, La Bouche de Jean-Pierre) ou s’amusent à triturer l’histoire et à transformer les personnages. On peut retenir dans cette veine en 1996 le court métrage gore et musical de Jan Kounen, Le Dernier Chaperon Rouge, dans lequel les Chaperons sont des êtres de lumière venus en fusée du centre de la Terre, le loup un gentleman valseur et protecteur, et la drand-mère un monstre sanguinaire prêt à découper les jambes de sa descendance. On retrouve le même type de jeu avec la trame et les personnages dans la toute dernière adaptation du conte, sortie en ce début d’année 2006 sur nos écrans: La Véritable Histoire du Petit Chaperon Rouge. Ce dessin animé complètement déjanté raconte le conte sous forme d’enquête policière selon quatre points de vue différents: le Petit Chaperon Rouge, le loup, la grand-mère et un bûcheron, ersatz du chasseur des frères Grimm. Parallèlement, bon nombre de productions vont reprendre certains personnages ou objets du conte soit de façon métaphorique (la couleur rouge attirant le monstre et la notion de danger extérieur symbolisée par la forêt dans Le Village, la horde de loups dans Jin Roh), soit comme citation ouverte (parodie du loup déguisé en grand-mère dans Shrek, personnage en cape rouge dans Les Frères Grimm). Enfin, des références au loup sont souvent utilisées dans les films d’horreur ou thrillers fantastiques mettant en scène des bêtes monstrueuses ou des loups-garous.