The Random Menace: le meilleur de John Williams
Dans ce grand mélange de technique et de mythologie qu'est Star Wars se dissimule un exploit musical. En 1977, John Williams débuta la composition d'un space opera de douze heures. Voici une petite présentation de la première partie (la deuxième n'ayant pas encore répondu aux appels désespérés des collectionneurs d'intégrales), accompagnée d'un concentré des meilleurs morceaux. A vos platines!
20th CENTURY FOX FANFARE
A propos de Star Wars, dans son introduction à l'anthologie musicale, Nicholas Meyer (C'était demain, Star Trek II) écrit: "(elle est) le cycle wagnérien des Niebelungen pour les adolescents mystiques de la fin du XXe siècle". Le compositeur allemand Richard Wagner est le pionnier du leitmotiv, ces quelques notes constituant les thèmes d'un opéra et pouvant être réorchestrées à loisir. Popularisée dans les années 30 par des musiciens comme Erich Wolfgang Korngold (Les Aventures de Robin des Bois) ou Max Steiner (Autant en emporte le vent), la technique fut exploitée dans les années 70 par John Williams, ceci dès la série The Cowboys (1972) et le film catastrophe La Tour infernale (1974). Finalement, elle lui permit de remporter un deuxième Oscar en mars 1976 pour la musique des Dents de la mer. A l'époque, George Lucas envisageait d'utiliser, sur le modèle de 2001, des morceaux préexistants pour mettre en musique Star Wars. D'après lui, seules des compositions classiques pouvaient convenir à la saga épique qu'il imaginait. Il avait même pensé à un film muet, sans bruitages ni dialogues, essentiellement basé sur l'interaction image/musique (l'ombre de cette idée plane dans la mise en scène de Star Wars sous la forme des fameux fondus enchaînés). Mais Steven Spielberg ne l'entendait pas de cette oreille, et il présenta John Williams à Lucas. L'opéra spatial composé par Williams connut sa première session d'enregistrement le samedi 5 mars 1977. 28 ans plus tard, la symphonie est achevée et, avant de pouvoir juger la deuxième partie dans son intégralité, voici, en toute partialité, la crème des épisodes IV, V et VI.
MAIN TITLES
Le tout premier déroulant Star Wars est un moment unique dans la vie d'un spectateur . A ce jour, aucun autre film n'a pu provoquer ce frisson d'excitation: en 22 petites secondes, la fanfare de la Fox s'étire jusqu'au logo Lucasfilm, et vous avez à peine le temps de lire la petite phrase bleue que les cuivres du Main Title vous abasourdissent. A ce stade, vous êtes déjà acquis à l'épopée glorieuse qui s'annonce: à la sortie de l'Episode IV, l'effet était d'autant plus saisissant que le Dolby Stereo écrasait l'enregistrement mono de la fanfare composée par Alfred Newman (la restauration de 1996 restaure le contraste, ainsi que le DVD). Au bout du thème (qui est aussi le leitmotiv de Luke Skywalker), quand la flûte accompagne le célèbre panotage vers le bas, John Williams vous a convaincu que ce film serait différent, unique. Malgré les déceptions qui suivront, le Main Title ressuscite encore tous les espoirs du fan méfiant. De par son statut de véritable premier épisode, Un nouvel espoir propose, outre cette première occurrence de la signature Star Wars, le non moins célèbre thème de la Force, assimilé à Obi Wan Kenobi. Il apparaît pour la première fois dans la scène du double coucher de soleil. En trente secondes, Binary Sunset révèle l'aspect dramatique de Star Wars: le poids du destin, les choix qu'il nous impose et leur difficulté. La première note grave de la saga retentit dans la plus belle scène de l'Episode IV et constitue un aperçu des épreuves que devra affronter Luke Skywalker. Dans un registre différent, le dernier morceau est la curiosité du film. Cantina Band est un bijou insolite. Un synthétiseur et une percussion des Caraïbes propulsent dans l'espace un rythme années 30, participant grandement à l'exotisme de la Cantina. La mélodie est joyeusement entraînante et carrément indélébile.
JOHNNY S'EN VA T'EN GUERRE
Trois ans après le festival naïf d'Un nouvel espoir, le nouvel épisode de Star Wars fit l'effet d'un direct à la mâchoire. L'échelle était gigantesque, le scénario désespéré. L'Empire contre-attaque passait à la vitesse supérieure, et l'on jugera toutes les suites hollywoodiennes à son aune. La bande originale de John Williams est à la mesure de l'épisode. D'une maîtrise affolante, elle introduit sans peine trois nouveaux leitmotivs et déploie des trésors de bravoure musicale. Le thème de Dark Vador, The Imperial March, est parmi les plus célèbres. Version martiale et conquérante de la marche funèbre de Chopin, il accompagne la découverte de la flotte impériale. John Williams développe la puissance musicale de l'Empire en un phrasé inexorable, qui s'amplifie, pour exploser et régner sur le deuxième acte de Star Wars: les autres thèmes grandiront dans son ombre. Les deux autres morceaux fonctionnent en indépendants et sont des chefs d'oeuvre d'action musicale. Situé au début de la bataille d'Hoth, Imperial Walkers, course hystérique frôlant la crise cardiaque, mène l'orchestre au bord de la rupture, pour abandonner l'auditeur azimuté quand l'AT-ST est abattu. Lutte désespérée contre la mort et l'arythmie, Imperial Walkers est un bijou. John Williams fait encore mieux, si cela est possible, avec The Asteroid Field. Vous ne pouvez décemment pas faire l'impasse sur ce dernier: sa beauté, son énergie, sa grandeur, valent toute la bande originale. Dans ses grandes envolées, il évoque à lui seul la masse des astéroïdes et le pilotage insensé du Faucon Millenium, et ose conclure en douceur, apaisé, l'air de rien. Véritable sommet du film, il symbolise toute la complexité de L'Empire contre-attaque et la réussite de John Williams.
L'AUBE DE LA VICTOIRE
Le Retour du Jedi, s'il conclue brillamment la première trilogie, n'est pas du niveau de L'Empire contre-attaque. Etait-ce seulement possible? La musique reflète des choix en demi-teinte et une volonté délibérément consensuelle visant à préparer le happy end. L'Episode VI gagne en bons sentiments ce qu'il perd en gravité, et les occasions d'être complexe sont rares. Non qu'elles soient inexistantes, mais la profondeur générale de la partition de John Williams est un cran en dessous de l'Episode V. Dans ce maelström d'émotions, l'Empereur est un écho du drame perdu. The Emperor arrives introduit un choeur masculin lancinant, interprétant une mélodie sans mots. Le rythme est hypnotique, suintant un savoir ancestral maléfique: c'est le leitmotiv du côté obscur, véritable menace du dernier épisode. Ce choeur de tragédie s'exprimera pour la dernière fois dans le climax du film. Le magnifique The Dark Side Beckons rompt le sortilège de l'empereur en amplifiant les voix masculines, sanctionnant l'emprise de la colère sur Luke Skywalker. Les voix ne se tairont que dans The Emperor's Death, supplantées par le thème de la Force, symbolisant la rédemption de Dark Vador. Ce faisant, John Williams prouve une fois de plus que la tragédie est le meilleur vecteur musical: les trois morceaux ci-dessus survolent toute sa composition. Au grand dam des amoureux des Ewoks, le final du Retour du Jedi a été modifié en 1997: Victory Celebration (flûte, maracas, et enfants) a remplacé Ewok Celebration. A des gamins qui baragouinent, préférez des Ewoks qui chantent: puéril, mais tordant (le morceau est disponible dans l'anthologie de 1993).
DERNIER RAPPEL
En février 1978, John Williams reçu trois Grammy Awards pour Un nouvel espoir suivis, en avril, du troisième Oscar de sa carrière. Au final, la bande originale se vendit à 4 millions d'exemplaires. Deux ans plus tard, L'Empire contre-attaque atteignit, en trois mois, le million d'exemplaires. Le succès de ses compositions (et celui de Star Wars) relança l'industrie de la musique de film, tombée en désuétude dans les années 70. Mais l'opéra n'était pas terminé. En 1999, John Williams reprenait le travail avec La Menace fantôme. La méthode serait différente, puisqu'il s'agirait de jouer avec des leitmotivs existants pour écrire les parties manquantes de l'histoire, et homogénéiser une œuvre composée à l'envers. En ce qui concerne le résultat final, nous attendons encore de pouvoir juger. Néanmoins, nous avons pu nous délecter du jeu incessant de Lucas avec ses thèmes de prédilection, et retrouver avec plaisir des mélodies familières: la Force et Dark Vador dans La Menace fantôme, l'Empire et le côté obscur dans L'Attaque des clones. Dernier acte d'une démarche musicale unique, La Revanche des Sith met fin à l'épopée d'un seul homme: John Williams ne touchera plus jamais à Star Wars. Un autre chapitre peut-être? Il existe quelque part un archéologue avec un fedora sur la tête et un fouet à la taille...