Paramour
Egérie du cinéma d’auteur français, actrice chez Rivette et Biette, adulée par les uns pour sa classe naturelle, haïe par les autres pour sa bourgeoisie ostensible, la jolie brune haute perchée fait, avec toute la prestance qui la caractérise, son entrée sur la scène musicale. Un premier album, Paramour, aux allures de révélation.
CHEZ JEANNE, LA JEANNE
Evidemment, on aurait pu s'attendre au pire. Un coup d’œil dans les étalages du Virgin Megastore du coin, et l'on se dit que nos chers acteurs/trices n’ont décidément rien d’autre à faire que se chercher une nouvelle "voix". Effet Star Ac' ou mouvance Carla Bruni, selon le degré d'exaspération. Pourtant le phénomène n'a rien de nouveau. Connues, reconnues, perdues de vue, reperdues de vue, retrouvées, réchauffées et séparées maintes et maintes fois par la ritournelle de Jeanne Moreau, les cinéphiles esgourdes n'en sont pas à leur coup d'essai. Seulement voilà, portées par la grâce de Bruni et les ritournelles délicieusement dissonantes de Philippe Katerine, les passerelles entre comédie et chanson se sont depuis peu surpeuplées. Entre émules de Keren Ann (Julie Delpy), easy listening de supérette (Elie Semoun) ou numéros de crooner proprets (Gérard Darmon), l'indigestion guette le mélomane. Ce qui, de fait, rend la très bonne surprise Paramour d’autant plus remarquable.
LA BANDE A BURGER
Dans les manches de Balibar, quatre as. Une notoriété minime, d'abord, signe avant-coureur d'une réelle démarche artistique. Pas de rentabilisation, ou si peu, d'une image publique confortable au programme. Ici, l'on contemple l'aboutissement d'une vraie démarche créative, d'une envie d'en découdre avec la chanson, davantage qu'un détour amusé par la case musique. Vient ensuite cette fameuse diction si particulière, cette voix forcément fascinante, ces intonations cristallines, douces, posément entonnées. Par amour langagier, Balibar détache les syllabes, apprécie la texture des mots, se partage équitablement entre l'anglais et le français, quitte à les faire discourir ("L'anglais vous fait dire de ces choses"). Une langue naturellement assonante, qui n'est pas sans rappeler celle d'Eric La Blanche (écouter La Mauvaise Foi sur l'album Michel Rocard pour s’en persuader), et de toute une veine de chanteurs-parleurs, de Bashung à Fred Poulet en passant par Burger. Rodolphe Burger, justement, troisième atout de la belle vaporeuse. Collaborateur de longue date (Jeanne poussait déjà la chansonnette à ses côtés l’an passé sur l’album Meteor Show), Burger s'adapte à Balibar davantage qu'il ne l'absorbe en son propre univers. Frère d'armes plus que père, il compose un canevas auditif idéal –électro discrète en capitonnage– au timbre duveteux et grave de la Jeanne. Matelas de sons et d'ambiances, la partition de Burger ne s'impose ni ne s'expose. Avant tout, elle accompagne. Et c’est dans cette continuité que surviennent les incursions de nicotine du chanteur de Kat Onoma (dans l’incantatoire Rose, notamment), en toute simplicité.
CET AIME ART
La dernière carte de Balibar se joue entre un sample de Godard («Ne change rien/Pour que tout soit différent») et un duo avec Maggie Cheung (sur le joliment épuré Hélas). C’est le cinéma, bien sûr, comme révélateur inconscient. Non que Paramour ressemble de près comme de loin à une B.O. non-advenue. Bien au contraire: il ne s’agit pas d’invoquer telle ou telle référence filmique, ni de créer du réel, de reproduire tel ou tel plaisir minuscule à la Delerm, et encore moins d’établir une narration façon Bénabar. La référence est ici pure synesthésie, agrégat de sensations et d’images. De Johnny Guitar à Torture, jusqu’à l’ascension extatique finale de Pearl (frémissante comptine de La Nuit du Chasseur), Balibar injecte comme par magie du cinéma dans son interprétation en retenue. Aussi pardonne-t-on lorsque l’assomption éthérée touche à l’opacité (Waiting in the Parlour). Ce n’est effectivement pas avec Paramour que Balibar se débarrassera de son indécrottable image d’inaccessible intellectuelle. Pourtant, le CD n’a rien d'inabordable. «Chez Jeanne, la Jeanne/On est n'importe qui, on vient n'importe quand/Et, comme par miracle, par enchantement/On fait partie de la famille/Dans son cœur, en s'poussant un peu/Reste encore une petite place», chantait, prophète poète musical, un moustachu célèbre. Il suffit de faire tourner en boucle les évidences musicales (Le Tour du Monde, Pas Dupe) d’un des albums de chanson française les plus prometteurs de l’année pour s’en convaincre.
En savoir plus
1. Le tour du monde 2. Johnny guitar 3. Pas dupe 4. My blue eyes 5. Hélas 6. Lady your room 7. Orphée 8. Tu dors 9. Waiting in the parlour 10. Safe place 11. Ne change rien 12. These days 13. Rose 14. Torture