Leon la came
Effervescence chez les Houx-Wardiougue. Parents, oncles et neveux célèbrent le retour parmi eux d’un aïeul bientôt centenaire. Une aubaine pour l’entreprise familiale de cosmétique, qui décide d’en faire la mascotte bienheureuse de sa nouvelle campagne de pub. Mais les sourires empruntés dissimulent mal les caractères sournois. Accueilli comme une vulgaire relique gâteuse, Léonce, l’ancien "patron-rouge" au secret inavouable, attend patiemment de tirer son épingle du jeu.
LE NŒUD DE VIPERES
"Cent ans! Quelle merveille! C’est l’âge des dernières découvertes! L’âge où l’on retire les stabilisateurs de son fauteuil roulant. L’âge où respirer fait un bruit de hochet! L’âge enfin où l’on troque sa panoplie de Zorro contre un costume en sapin, pour aller faire des pâtés de sable avec ses os…"
(Extrait de Léon la came, éd. Casterman, p.30)
Son nom est tout un poème, sa vie un calvaire sans issue, son entourage aussi véreux qu’imbuvable. Géraldo-Georges Houx-Wardiougue, fils d’Aymard, petit-fils de Léonce, découvre avec les yeux candides de l’ignorance le cynisme et les coups bas de l’enfer capitaliste. Préférant la solitude des toilettes plutôt que la convivialité mesquine, Géraldo-Georges, dit Gégé, n’a pour maigre soutien qu’un patriarche facétieux, Léonce, dit Léon la came. En trois volumes détonants et acerbes, Sylvain Chomet et Nicolas de Crécy sondent les derniers paliers de la misère humaine, de la bassesse la plus crasse au désespoir le plus sordide. Gentil benêt manipulé par les uns, piétiné par les autres, Gégé se voit confier la mission de porte-parole de l’entreprise familiale. Douce ironie: angoissé chronique fuyant toute responsabilité, le souffre-douleur manque de défaillir à la simple idée de rencontrer un tiers. Plongeant le nez dans une noirceur visqueuse, Chomet libère les odeurs nauséabondes d’un microcosme mercantile corrompu jusqu’à la moelle. L’occasion pour le scénariste de renifler la crapulerie des milieux d’affaires et d’exhiber la mentalité rapace d’une petite bourgeoisie provinciale. Nul hasard dans les relations sadiques-anales liant Jean-God le mondain à Léon le baroudeur ou les flatulences de Gégé couvertes par un dérisoire spray senteur "champ d’aubépines". Le bon goût a longtemps été délogé du domaine des Houx-Wardiougue.
LA BETE HUMAINE
"Tout ce fric dépensé pour quoi au final? Dès qu’ils sortent d’ici, ils y retournent… Les copains, l’A.N.P.E., le mauvais esprit, les Assedic… Tu sais des fois, j’en arrive à penser comme l’autre, là… Tu vois ce que je veux dire… Qui veut qu’on les envoie par charters aller planter du gazon dans le Sahara. On est trop nombreux, Gégé, un jour ça va péter, c’est sûr!
- Trop nombreux? Dans les Cévennes?"
(Extrait de Laid, pauvre et malade, éd. Casterman, p.22)
Versant pessimiste des travaux d’animation de Sylvain Chomet (La Vieille Dame et les pigeons aux décors signés par de Crécy, Les Triplettes de Belleville), Léon la came, Laid, pauvre et malade et Priez pour nous étreignent le mal jusqu’à la lie, en infusant quelques lignes d’humour salvatrices. Léon la came s’achevait sur le tableau déséquilibré d’un amour morcelé, Laid, pauvre et malade fait voler en éclats les rêves de paix sociale. En l’absence de son bienfaiteur, Gégé perd pied dans une mare de crapules proposant ses services de "bakchicks", apparaissant sous les traits d’un transsexuel cupide ou d’un prédicateur dangereusement illuminé… Point de mire favori de Chomet: encore et toujours les Etats-Unis, ses "Quick-Fast", ses slips kangourou dernier cri, sa fée bleue échappée de Disney, son Manuel du savoir-winner et ses sinistres écrivaillons. Mais aussi, loin de l’Hexagone policée et ripolinée, la "France profonde" et ses hospices à Aubenas, son camp de chômeurs réinsérés en monstres des Cévennes et son "has-been franchouillard". Capitalisme effréné ou syndicalisme toussotant, la trilogie ne s’apitoie sur aucun des partis. La longue marche initiatique de Gégé promettait un bonheur fugitif, elle lui inculque l’égoïsme et le reniement. Dans ce cloaque hypertrophié, si éprouvant qu’il en devient fascinant, ne reste que l’humanité fantasmée d’une marionnette en bois à l’effigie de Léon.
En savoir plus
avec Nicolas de Crécy – série Léon la came:
1998 Priez pour nous
1997 Laid, pauvre et malade
1995 Léon la came
avec Hubert Chevillard – série Le Pont dans la vase:
2003 Barthelemy
1998 Malocchio
1995 Orlandus
1993 L’Anguille