Laurier Blanc

Laurier Blanc

"Nous sommes les bâtons. Nous recherchons la beauté et l’équilibre, nous faisons passer la sensualité avant les sentiments. […] Nous tenons notre teint des Nordiques. Ces sauvages hirsutes qui taillaient leurs dieux en pièces et accrochaient la chair aux arbres. Nous sommes ceux qui mirent Rome à sac. Redoute seulement de t’affaiblir avec l’âge et de mourir dans ton lit. N’oublie pas qui tu es."

PREMIERS BOURGEONS

En 1999 paraît aux Etats-Unis White Oleander (Laurier Blanc), le premier roman de Janet Fitch, jeune femme aux racines indiennes, auteur de nouvelles destinées à la jeunesse. Couronné par la critique, son livre deviendra un best-seller vendu à plus d’un million d’exemplaires. Fascinée par la poésie et son rythme musical, par l’Histoire et ses grandes figures, Fitch marie ses désirs à un récit habité par des personnages forts et un lyrisme des plus enivrants. Le monde d’Astrid est un puzzle qui se construit avec des pièces venant de boites différentes, comme les petites touches de peintures d’une toile impressionniste viennent s’unir dans un seul portrait. "Les fleurs des champs dans l’herbier, Bach le matin, les cheveux bruns sur l’oreiller, les perles, Aïda et Leonard Cohen, Mrs. Kromach et les pique-niques dans le séjour avec pâté et caviar […] Kandinsky, Ypres, les noms français pour les figures de ballet […], le fil noir dans la peau, une balle de .38 qui percute un os, l’odeur des maisons neuves, ma mère quand les flics lui avaient passé les menottes et l’étrange délicatesse avec laquelle le gros costaud lui avait protégé la tête de sa main pour qu’elle ne se cogne pas en montant dans la voiture de police". Instantanés comme vision du quotidien, mosaïque que l’artiste en herbe constitue, à l’image d’une auteur qui fait traverser à son héroïne des foyers successifs comme autant d’étapes existentielles. Astrid qui se construit selon les mères, leur couleur primaire ou leur lumière zénithale.

FLEUR SAUVAGE

L’habileté de Fitch réside en sa faculté de broder les perles de son récits avec une fluidité constante, où le parcours initiatique d’Astrid se trace sous un ensemble de nouvelles, dont les chapitres seraient sa mère (M comme meurtre), Claire et son visage en forme de boite de chocolats, ou Rena et ses longues boucles d’oreilles, genre suivez-moi-jeune-homme. Astrid, belle figure centrale du livre-chorale, assure l’unité du voyage à travers sa voix, ses émotions changeantes tout comme sa peau caméléon qui mue selon ses foyers. Blonde comme le blé, brune comme le geais, ange effacé ou Parque furieuse, la jeune fille capture un monde dans chacune de ses valises, coffres sur lesquels sont apposés les refrains poétiques de la relation épistolaire entretenue avec sa mère emprisonnée. Expulsant toute sensiblerie au vestiaire, Fitch laisse entendre les murmures de la femme encore close, ceux d’une Astrid comme phrase inachevée tentant de sortir de l’ombre de sa mère, artiste géniale, monstre possessif et simple mortelle aux meurtrissures étouffées. " Il y a bien longtemps, elle m’avait raconté que se tailler en pièces dans la journée et se réconcilier chaque soir était l’idée du paradis que se faisaient les Vikings. En fait, une éternelle tuerie. Jamais on ne mourrait sur le coup. Comme l’aigle qui dévore dans la journée un foie qui se reconstitue. En un peu plus drôle." Fitch orchestre son roman ample où le feu et le lait se rencontrent avec bonheur, catalyseurs du bourdonnements des fils électriques avant la pluie.

par Nicolas Bardot

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