L'Adversaire
Jean-Claude Romand a édifié son existence sur le mensonge. Depuis son plantage en deuxième année de médecine, il a réussi à faire avaler à ses proches une vie imaginaire de chercheur à l'OMS, vivant d'arnaques diverses sur des placements juteux imaginaires. En 93, sachant que sa supercherie mythomane n'allait plus tenir bien longtemps, il tua parents, femme et enfants avant de rater son suicide par immolation. Intrigué par cette affaire, l'écrivain Emmanuel Carrère tenta de prendre contact avec l'assassin, se lia avec lui tout en s'interrogeant sur la psychologie malade et insondable de son interlocuteur. 7 ans après naissait L'adversaire
Passant outre le fait divers inimaginable et monstrueux qui aurait pu donner lieu à un simple portrait sensationnaliste boucher, Carrère a pris le contre-pied de son personnage: il a préféré le réel à la fiction, ne cherchant jamais à juger. Romand a vécu 20 ans en concevant sa propre bulle de normalité trop superficielle de petit bourgeois catho. Admiré par ses proches, cité en exemple pour sa flagrante (et fausse) réussite, il a berné son petit monde en rajoutant toujours une couche dans l'intox pour se donner l'illusion de vivre alors qu'il ne passait son temps qu'à brasser du vide. Pris à son propre piège à cause d'un bobard superflu à sa maîtresse, il décidera d'abattre tout ce qui lui est cher plutôt que d'exploser sa bulle, comme un échappatoire radical pour sauver les apparences. Suicide douteux, procès douloureux, repentance rédemptrice présumée authentique, aucune explication supplémentaire ne sera donnée sur ce faussaire consciencieux: les faits, point barre, et au lecteur de décider. Condamné à perpétuité, il sortira peut-être en 2015.
Empreint d'une certaine morale sociale qui abstrait définitivement le roman de Romand de la chronique judiciaire, Carrère joue beaucoup sur les comparaisons de la vie ordinaire, provoquant une identification relative du lecteur, racontant une solitude presque universelle se confondant inévitablement dans la sienne, jusqu'au moment de cette tuerie déraisonnée, nous abandonnant à l'incompréhension la plus totale. Romand pourrait aussi bien être une marionnette condamnée à sa propre déchéance qu'un stratège au machiavélisme froid. Du coup, le mystère s'installe, douloureux, d'autant plus épais que Carrère écrit sobre, limpide et pudique. En filigranes, L'adversaire interroge aussi sur le rôle de l'écrivain, privilégiant sa parole théologique sur les questionnements occasionnés par son propre métier. "Ecrire ce roman ne pouvait être qu'un crime ou une prière", avoue-t-il sur le lien éternel qui le lie avec Romand, avouant subjectivement son impuissance comme la notre à percer un semblant de vérité dans cette énigme bouleversante, d'une rare justesse.